«Si on survit à tout cela, les historiens du futur nous traiteront de débiles!»

Dernière mise à jour : 12 mars

Si vous cherchez un genre de mélange entre Tintin et Cousteau, vous tomberez sur Raphaël Domjan. L'eco-explorateur neuchâtelois à la tête de SolarStratos croit dur comme fer que l'avenir est dans les énergies renouvelables. Et il a décidé de consacrer sa vie à le prouver. Après un tour du monde à bord du catamaran solaire PlanetSolar, l'aventurier met désormais le cap sur les confins de l'atmosphère terrestre. Rencontre avec un doux rêveur déterminé.

© Ali Eichenberger and Zeppelin


Amèle Debey, pour L'Impertinent: Où en êtes-vous dans vos projets? En train de finaliser votre expédition dans la stratosphère?

Raphaël Domjan: Exactement! Enfin, la stratosphère en est la finalité. Avant cela, il y a pleins d’étapes. Nous avons déjà passé celle de la première chute libre solaire, il nous faut être l’avion solaire qui va le plus haut. Vu que c’est un biplace, on a envie d’emmener un journaliste ou un chef d’Etat avec nous. On est pleins d’idées. Le but est de communiquer, de trouver des moyens, de faire rêver les gens afin de leur montrer ce qu’on peut faire avec l’énergie solaire. Et atteindre la stratosphère en est le but final.

Une fois que ce but sera atteint, quelle sera la prochaine étape?

Il y a tant à faire! Il faut tout réécrire aux énergies renouvelables. On brûle 300 tonnes de produits fossiles par seconde, 80% de l’énergie consommée dans le monde est de l’énergie fossile et ce, malgré tout ce qu’on essaie de faire et malgré la prise de conscience. Mon rêve serait donc de ne plus avoir besoin de promouvoir l’énergie solaire, mais que ce soit une évidence dans notre façon de consommer notre énergie.

Et vous croyez que les politiciens, les dirigeants, ont envie de faire ce pas là? Qu'ils soient conscient du besoin de changement, c’est une chose, mais ils semblent toujours traîner la patte, pour ainsi dire...

Cette prise de conscience est réelle, mais elle est récente. Les climato-sceptiques avaient encore pignon sur rue il y a de cela dix ans. Il a donc fallu réaliser que le changement climatique était réel, que l’homme en était responsable, et maintenant nous sommes dans cette prise de conscience de la société civile, y compris des hommes politiques. Si les populations sont soucieuses de cette problématique, il est plus simple pour les politiciens de prendre des mesures.


Ce n’est pas évident, ils sont confrontés à des lobbies, à des gens qui n’ont pas intérêt au changement. Mais globalement je pense que les hommes politiques veulent changer et l’hydrogène en est un signe important: un des problèmes dans le fait de quitter l’énergie fossile, ce sont les taxes. 25% des entrées financières, en tout cas en Europe, viennent des taxes sur les carburants. Donc passer à l’énergie renouvelable représenterait un manque à gagner. Mais aujourd’hui, un des modèles possibles est de passer du gaz à l’hydrogène. Et comme on peut taxer l’hydrogène, on peut garder le même modèle économique.

L’investissement massif des Etats, que ce soit en Europe ou en Asie, démontre cette envie de changer de modèle.

L’Accord de Paris a été signé en 2015. Avez-vous vraiment l’impression qu’il y ait eu du changement depuis? Ce n’était certainement pas l’avis de Nicolas Hulot lorsqu’il a quitté le gouvernement Macron.

C’est certain que pour le moment, nous en sommes au stade des prises de conscience et des belles théories. Il faut passer à l’action. En même temps, on voit quand même des résultats, comme la réduction du gaz à effet de serre, les programmes d’investissement dans les énergies renouvelables. En 2021, on va poser en une année plus de panneaux solaires qu’en 200 ans il y a 20 ans.


Ce n’est pas simple de changer de système pour tout baser sur les énergies renouvelables qui sont intermittentes.


© Fred Merz / SolarStratos


L’inconvénient de l’énergie solaire est justement qu’elle ne fonctionne pas sans soleil. Comment palier à cela?

C’est clair que l’avantage des énergies fossiles, que ce soit le gaz, le pétrole ou le charbon, est qu’on produit quand on veut, quelles que soient les conditions météo. C’est ce qu’on appelle une centrale de base. Elle produit en continu. L’électricité, si on ne la stocke pas, on doit la consommer tout de suite. On doit suivre sa consommation en temps réel. Les énergies renouvelables ne sont pas toutes intermittentes. C'est le cas du solaire et de l’éolien, mais pas de la géothermie, par exemple. Ce qu’il faut c’est être capable de stocker et de gérer ce réseau. Là est toute la difficulté. Il faudra des systèmes intelligents. Que l'on soit capable de stocker l’énergie, que l'on favorise les cycles courts.


En Suisse, on produit beaucoup moins de solaire en hiver, c’est pourquoi nous avons besoin de l’éolien. Pour compenser le creux hivernal. D’autant qu’il y a deux semaines qu’on appelle les black weeks lors desquelles il n’y a ni soleil, ni vent. Ce n’est jamais au même moment dans l'année.

Et hydraulique?

On a déjà pratiquement tout exploité, mais ce sera notre batterie. On peut stocker 40 jours d’énergie dans les barrages. Après, il y a la force marée motrice qui produit de l’énergie 24h/24, mais faire ça en Suisse risque d'être limité...

Vous ne croyez pas que l’être humain est trop égoïste et paresseux pour faire passer la sauvegarde de la planète à long terme avant son confort à court terme?

Je pense que l’être humain est capable du meilleur comme du pire, l’histoire nous le prouve. Mais si on arrive à démontrer à l’être-humain cupide et capitaliste qu'il est dans son intérêt, économique et égoïste, d'utiliser les énergies renouvelables pour éviter de détruire l’environnement, pourquoi n’irait-il pas dans ce sens?

C’est comme cela qu’on peut expliquer l’émergence de toutes ces start-up qui prônent l’énergie verte? il y a un bénéfice à se faire, c’est devenu un produit de consommation comme un autre?

Bien sûr. Aujourd’hui, l’énergie solaire est la moins chère de l’histoire de l’humanité. C’est 2 centimes le killowatheure, comparé à 10 centimes pour le nucléaire. Pour le gaz, on est à 12-13 centimes.

Dans l’histoire récente, on a connu deux crises pétrolières dans les années 70, les gens ont tenté de se tourner vers le solaire. Cela coutait plus cher à l’époque, mais le 50% des taxis en 1900 à Paris étaient électriques. Alors bien sûr, il fallait 100kgs de batterie pour faire 1kg d’essence. Alors bien sûr, quand l’essence est devenue normée, la question ne s'est plus posée. On a loupé le coche à plusieurs reprise et ce qu’on fait maintenant est schyzophrénique: on brûle du charbon dans des centrales, on transporte de l’électricité avec 30% de rendement pour mettre du chauffage dans les maisons qui sont mal isolées. Et c’est pourquoi un Américain produit 21 tonnes de co2 par année. Nous c’est 7 et la moyenne du monde est à 1. Les historiens du futur, si on survit à tout cela, nous traiteront de débiles! Pourquoi on ne le fait pas? Parce que l’Etat a intérêt à continuer à vendre de l’essence, puisqu’il gagne de l’argent dessus.

Peut-être qu’une des autres explications est que, à l’instar de la crise Covid, nous sommes confrontés à de nombreuses versions différentes de la réalité, toutes issues de personnes convaincues d’avoir raison. Tant et si bien qu'on ne sait plus bien quoi croire? Je pense notamment à votre discours opposé à celui de Jean-Marc Jancovici, par exemple...

Je suis complètement d’accord, c’est un des problèmes. Avant, nous allions tous dans le même sens puisqu’il s’agissait de convaincre les gens de l’existence de cette problématique. Aujourd’hui c’est différent et Jancovici est un bon exemple. Mais nous sommes d’accord sur la base: il pense qu’il y a un réchauffement climatique, que la situation est critique, qu'elle est due à l’usage des énergies fossiles. Tout comme moi. Après, on a un plan différent. Lui pense que seule l’énergie nucléaire pourra nous sauver et étant donné qu’on ne pourra pas faire les deux, parce qu’il faut qu’on mette tous nos moyens pour changer vite, sa théorie c’est «on ne fait pas de renouvelable, on base tout sur le nucléaire». Je pense qu’il veut reproduire ce qu’on a toujours fait dans le passé. Cela mérite un petit cours d'histoire de l'énergie:


En gros, ça fait 12’000 ans qu’on déforeste. Déjà Platon le disait à propos d’Athènes. D’abord on a commencé à utiliser l’énergie du bois (8kw/kilos à peu près). Puis on est passés au charbon, beaucoup plus dense. Surtout en Angleterre, au moment de la révolution industrielle. Mais, problème: il fallait le transporter ce charbon et en plus le niveau de pollution était élevé. On est ensuite passés au pétrole (plus 8 mais 12kw/kilos) en plus c’est liquide donc plus facile à transporter via des pipelines. Mais à chaque fois les conséquences étaient importantes: déforestation, réduction de la qualité de l’air...


C’est vrai que passer à l’uranium nous fournirait 24 millions de kw/kilos, mais on ne sait pas gérer les déchets, le prix n’arrête pas d’augmenter et qui irait mettre une centrale nucléaire dans des pays instables d’un point de vue géopolitique? Sans compter que l’uranium serait une possibilité dans un monde fini mais, en occurrence, un jour il n’y en aura plus.


Donc finalement, quand vous dites «reproduire ce qui a toujours été fait», c’est à nouveau se fier à quelque chose de périssable, d’extinguible, plutôt qu’à quelque chose que l’on peut créer et qui n’a donc pas de fin en soi?

C’est plus compliqué que cela, car il y a deux sortes de nucléaire: la fission et la fusion. C’est plutôt cette dernière que je favorise car il n’y a pas de risque, pas de déchet. Et c’est quasiment illimité, puisqu’il s’agit de fusionner les atomes. En ce qui concerne la fission, on a à peu près pour 200 ans d’uranium devant nous. Et on ne sait pas encore utiliser le plutonium qui en ressort. Si on opte pour cette option, on arrive quasiment à être en cycle court, ce qui pourrait nous permettre de tenir mille ans. Donc, quoi qu’il arrive, il y aura un jour où la seule solution sera le renouvelable, car lui est là et ne va nulle part.

Là où Jancovici a peut-être raison, c’est lorsqu'il dit qu'on arrivera jamais à mettre en place un programme basé sur les énergies renouvelables parce qu’il n’y a pas assez de densité, parce que c’est intermittent, parce qu’on ne saura gérer ni les réseaux, ni le stockage. Je le pense sincère dans sa démarche. Là où je ne suis pas d’accord avec lui c’est sur le prix. Récemment, ceux qu'il annonce sont faux, datent d’il y a cinq ans en arrière. Il dit des choses fausses, comme par exemple qu’il est très compliqué de faire de l’hydrogène, alors qu'on en crée en mettant une pile dans un verre d’eau. Un enfant de 12 ans sait le faire! C’est là où il n’est pas honnête. Pour pousser sa théorie, il annonce des chiffres faux. Est-ce que c’est volontaire ou non? Je ne sais pas.


Il y a également un autre élément à la question du réchauffement climatique qu’on aborde moins, c’est le problème de la démographie. Personne n’a envie de s’entendre dire qu’il faut arrêter de faire des enfants parce que ce serait meilleur pour la planète?

Aujourd’hui, on brûle 300 tonnes de produits fossiles par seconde, à peu près. Qui est-ce qui produit la majorité de ces énergies fossiles? Ce sont les pays aux problèmes démographiques qui explosent, ou est-ce que ce sont les pays super-industralisés qui n’ont pas de problème démographique? Les pays avec une démographie en augmentation sont en Afrique, en Amérique du Sud et un tout petit peu en Asie, plus vraiment maintenant. Et eux produisent 20 fois moins de co2 par habitant que nous.

Le problème n’est pas là maintenant. De toute façon on ne va pas pouvoir tuer ces gens. On est 8 milliards, on ne peut pas les éliminer. On peut bien réfléchir à la problématique pour demain, mais maintenant on a 20 ans pour tout changer. Donc oui, c’est une question qu’il faut se poser à très long terme. Celle de la démographie, mais celle aussi du capitalisme: un système basé sur la croissance dans un monde fini du point de vue des ressources, à un moment donné il s’effondre.

Et puis, de toute façon tout va commencer à s'effondrer à partir de 2030, selon l’étude sur la limite de la croissance du MIT (appuyée par le Club de Rome et publiée en 1972, ndlr), donc le problème de la démographie va se régler tout seul.


A cause des catastrophes naturelles?

C’est un ensemble. Il y a de moins en moins de ressources, on doit de plus en plus investir ces ressources pour des questions de santé publique et pour la protection de l’environnement. Il vient un moment où le système s’effondre sur lui-même.

Subsiste-t-il un espoir que tout ne s’effondre pas?

Oui. Dans la prédiction du MIT, ils n’ont pas tenu compte des ressources renouvelables. les exploiter nous permettrait de repousser cette échéance.

 

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