«Notre gouvernement n'est plus défenseur des valeurs fondamentales de notre société»

Dernière mise à jour : 19 déc. 2020

Le Dr. Philippe Saegesser, retiré de l’activité clinique depuis peu, après 35 ans de «métier», porte un regard critique sur certains aspects de la crise sanitaire actuelle. Spécialisé en anesthésie, il a également œuvré en soins intensifs en tant que médecin chef dans plusieurs hôpitaux. Intéressé par la place du monde médical dans les institutions publiques et à ses relations avec leurs organes dirigeants, ce docteur reste en lien étroit avec la profession, en tant que président du groupement des médecins hospitaliers vaudois (GMH) et membre du comité de la société vaudoise de médecine (SVM).

© SVM


Amèle Debey, pour L’Impertinent: Quel regard portez-vous sur cette crise et sa gestion?


Dr. Philippe Saegesser: J’ai toujours imaginé qu’une telle problématique pouvait se présenter. Dans un monde ou les échanges et la proximité n’ont jamais été aussi importants, tous les éléments étaient rassemblés pour qu’un nouvel agent pathogène issu d’une région du globe devienne un problème planétaire. C’était prévisible! Nous avions déjà eu plusieurs avertissements. En tant que directeur médical, j’ai vécu la problématique de l’épidémie H1N1, avec son lot de craintes, d’interrogations et déjà de pression économiques. Et puis là, rebelote: on s’est retrouvés avec un nouveau virus en apparence plus agressif, des patients parfois gravement atteints et une mortalité présentée à l’origine comme importante.


Face à un tel événement, il était légitime de prendre des mesures fortes pour protéger la population et endiguer la progression de la contamination en sollicitant le sens des responsabilités de chacun, en se référant aux personnes compétentes et aux organes décisionnaires. J’ai pris acte, comme tout le monde, que l’on était face à la possibilité d’un confinement généralisé.


D’emblée, je me suis demandé si le caractère directif et autoritaire des dispositions qui étaient imposée à la population, par l’intermédiaire d’une loi d’exception, se justifiait vraiment et si impact d’un confinement généralisé disposition inhabituelle n’allait pas être plus préjudiciable que l’atteinte virale elle-même. Avec le temps, il devient de plus en plus évident que les contraintes imposées à la collectivité auront un impact négatif bien plus grave que l’épidémie!


Sur le plan sanitaire?


Sanitaire, sociétal, les deux ne sont pas dissociables. Les conséquences des mesures prises vis-à-vis d’un certain secteur d’activité vont immanquablement avoir un impact sur les personnes concernées, pas seulement du point de vue purement économique mais aussi, au final, sur la capacité de ces individus à être en pleine capacité physiologique et psychologique à résister à une infection, par exemple. Elles vont avoir une incidence sur les familles, leur équilibre, sur l’état psychologique des personnes, leur autonomie, la mobilité des aînés, sur la manière de vivre… Dans un équilibre bien pesé, on ne peut pas détacher la problématique des choix qui sont opérés pour juguler l’épidémie elle-même de l’impact global de ces décisions, en prenant en compte tous les autres aspects de notre vie et des relations que nos entretenons les uns des autres.


Le semi-confinement vous a donc semblé être une décision démesurée?


Je me suis posé la question. J’ai nourri plus que des interrogations: une résistance à accepter ces mesures lorsque certaines d’entre elles commençaient progressivement à être dénuées de sens, parfois contradictoires ou sans fondements avérés. Lorsqu’on demande aux gens de faire des sacrifices individuels, il faut du sens, que ces contraintes soient, en contrepartie, profitable à la collectivité. Sans quoi le ressentiment, l’injustice et finalement l’absence de confiance auprès des autorités qui les imposent se nourrit. Lorsque les limitations et restrictions deviennent arbitraires et mettent en péril ce que la population a construit à la sueur de son front et qui permet d’assurer son équilibre, la révolte se développe.


J’ai mesuré les conséquences de la loi Covid-19 avec beaucoup d’inquiétude, notamment en matière de recul des droits fondamentaux. Je me suis interrogé sur les éléments contestables. Je ne trouvais pas de cohérence entre les différentes directives. Ni d’ailleurs dans les décisions sans réels appuis scientifiques. Comme le fait de fermer les restaurants à 19h plutôt qu’à 21h ou 22h dans le canton de Vaud, mais pas dans certains cantons limitrophes par exemple. De laisser des professionnels de santé symptomatiques continuer leur travail en attendant le résultat de leur test. De la nécessité ou non de porter un masque. Lequel est absolument nécessaire pour se déplacer dans un restaurant, mais devient inutile une fois assis pour manger.


«J’ai été choqué par cette tyrannie, souvent absurde... »

Je m’inquiétais des conséquences psychologiques des dispositions prises, du repli sur soi-même, de la peur de l’autre que cela allait engendrer, alors que pour le maintient de la cohésion de la société il valait mieux encourager l’entraide, l’empathie, la compréhension, la solidarité et le sens des responsabilité.


J’ai été choqué par cette tyrannie, souvent absurde, qui s’accompagne d’une volonté de surveillance et me suis demandé ce qui pouvait donner du sens à ces répétitions de frustrations inutiles, déroutantes, changeantes, sans consensus scientifique. Lorsqu’on a vu apparaître la censure sur les réseau sociaux, la stigmatisation d’une pensée critique et les sanctions pour non respect de certaines directives, je me suis naturellement demandé si notre société n’allait pas risquer de dériver vers les modèles des plus tristes régimes autoritaires.


Quel paradoxe de constater que des recommandations censées permettre de protéger la population contre un danger devenaient progressivement un outil d’asservissement vers un régime contraire aux droits fondamentaux.


Il semblerait que l’on ait quitté le champ rationnel scientifique depuis longtemps, pour laisser place à des décisions politiques?


Oui. On mesure jusqu’où on peut aller à demander des choses qui paraissent absurdes aux gens. La peur du risque, de l’inconnu et le respect inné que la population suisse porte à ses autorités sont pour une bonne part de l’acceptation et du manque d'esprit critique de la population en général. Dans les conditions que nous avons vécues, avec le narratif officiel hyper-anxiogène véhiculé par les médias, il ne restait plus qu’à accorder un crédit total aux gouvernants. «Ils sont là pour nous protéger. Leurs décisions ne sont pas toujours pleines de sens, mais au fond, ce sont des gens à qui on peut faire confiance».


Dans les faits, il était d’autant plus difficile de contester les dispositions gouvernementales qu’elles étaient appuyées par un groupe de scientifiques et que nous étions en partie dans l’inconnu de l’épidémie d’un nouveau type. Dans de telles conditions, en tant que médecin, il est très difficile de remettre en question la gestion de la crise sans prendre le risque de se voir stigmatisé et marginalisé. Ce que l’on peut dire en tous les cas, avec certitude aujourd’hui, c’est qu’en terme de pédagogie et de communication, les autorités ont largement failli.


Plus grave, lorsqu’on aborde ces sujets avec un minimum de bon sens et de recherche sur divers autres aspects de cette crise, on peut mettre en doute que les actions du gouvernement aient vraiment comme objectifs le bien de la population. C’est grave d’en arriver là!


Comment expliquer que les scientifiques de la Task force, qui sont tout de même censés être compétents dans leur domaine, soient à la source de ces décisions que vous qualifiez d'absurdes?


Certaines décisions sont étayées scientifiquement, d’autres pas. Parfois, on fait des suppositions sans moyens de les prouver. Tout au long de cette crise, ceux qui ont accès à des informations de terrain et qui dépassent le relai prémâché des médias publics, ont pris de la distance par rapport à une représentation officielle contestables de la crise sanitaire.


L’exemple des tests PCR est frappant (voir notre article à ce sujet, ndlr). Sans une rigueur absolue et une application stricte et identique du nombre de cycle d’amplification soumis au prélèvement, on peut leur faire dire à peu près n’importe quoi. Nous avons ainsi vu tester et mettre en quarantaine des personnes qui n’allaient pas tomber malade, mais qui était porteuses saines ou porteuses de partie de virus, restes d’une infection antérieure contre laquelle elle avait guéri.


Un des problèmes majeur révélé par cette crise est la manque parfois criant de cohésion du monde scientifique. L’indépendance d’une partie ce milieu a été fortement remise en question par la problématique des conflits d’intérêts. Ce manque d’indépendance a été particulièrement mis en évidence dans l’activité de recherche dépendant de source de financement privés. Ce rapport de dépendance crée un biais et n’est pas propice à l’expression d’une vision parfaitement impartiale de la réalité.


«On trouve des conflits d’intérêt au plus haut de la hiérarchie médicale et scientifique»

Lorsque vos recherches, votre activité, votre laboratoire et vos revenus dépendent de fonds privés issus d’industries et de firmes qui vous soutiennent financièrement, il devient difficile de résister aux pressions. «On ne mord pas la main qui nous nourrit». Cette phrase illustre la dérive du monde scientifique de ces dernières années. Vous avez tellement de médecins, d’instituts de recherches, qui dépendent directement, ou indirectement, de financements privés, de grands organismes qui ont leurs intérêts, notamment financiers, là-dedans. La pression sur la recherche et sur les chercheurs est quasiment intenable.


Il est bien compréhensible que, dans de telles conditions, lorsque vous émettez des avis ou des remarques négatives sur tel ou tel produit qu’il se propose de mettre sur le marché, vous perdiez le soutien de votre mécène . C’est une relation un peu perverse, qui prive le monde scientifique de sa nécessaire impartialité pour qu’il puisse exercer dans le seul intérêt et pour le seul bien des personnes.


On trouve des conflits d’intérêt au plus haut de la hiérarchie médicale et scientifique. J’en suis convaincu. Les personnalités trop indépendantes ne sont pas celles que l’industrie recherche. C’est un vrai problème systémique.


Vous voulez dire que l’on choisit, à des postes de conseil, des personnalités qui ne risquent pas de sortir du cadre des objectifs officiels qu’on leur a fixé?


C’est mon impression. Avec, à la clé, le risque d’une présentation extrêmement cadrée et canalisée de ce qu’il faut faire ou ne pas faire, dire ou ne pas dire. Face à une situation où la communication est très importante, les autorités ne peuvent pas se permettre d’avoir trop de discordance. Il y a comme une clause de loyauté à l’égard du discours officiel. Les experts ne peuvent pas s’en écarter. Ils expriment ce qu’on leur demande de relayer à la population et deviennent davantage les outils d’une politique avant d’être les protecteurs des intérêts des citoyens.


Vous parliez de confiance dans les gouvernements tout à l’heure. Cette crise vous a-t-elle fait perdre confiance?


Oui, pour une bonne part, je n’ai plus confiance au système. En tant que citoyen lambda, je suis devenu assez critique, par exemple sur les critères selon lesquels nos Conseillers fédéraux sont choisis. Ils ne sont plus porteurs et défenseurs des valeurs fondamentales de notre société, mais avant tout des protecteurs de l’industrie, des intérêts financiers, de la place financière suisse, de la place et du poids des grandes entreprises suisses face à la concurrence mondiale. On les choisit pour le soutien qu’ils peuvent leur apporter.


On connaît la pression que les lobbyistes mettent sur les gouvernements à tous les niveaux. J’ai vu évoluer le système de santé vers une marchandisation de la médecine, évolution contre laquelle je me suis battu. Les réformes de notre système focalisent à priori son objectif sur des problèmes liés d’économicité. Si vous regardez de plus près, les dispositions prises ont l'effet contraire.


Vous parliez notamment de la médecine devenue un business…


On a perdu le cap. Les traitements deviennent des marchandises, un business dans lequel les patients sont réduits au rôle de consommateurs. D’ailleurs, il y a un peu plus de dix ans, de grandes enseignes de l’économie ont commencé à s’intéresser au système de santé. La santé est devenue financièrement très porteuse et source de grands profits pour les investisseurs. Et cette évolution de la santé vers une conception mercantile crée un biais terrible par rapport aux objectifs prioritaires et primaires de l’exercice de la médecine.


C’est peut-être une vision aujourd’hui un peu naïve que de croire que cela puisse être le mot