«Le temps des regrets n’est pas encore venu»

Mis à jour : juin 26

Âprement critiqué par un pan non-négligeable des travailleurs suisses pour sa gestion de la crise économique, notamment depuis ses mots mal traduits? dans un journal alémanique, Guy Parmelin n'est pas épargné. Tentative d'interview avec un chef du Département fédéral de l'économie, de la formation et de la recherche sur ses gardes.

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Amèle Debey pour L'Impertinent: Histoire d'entrer directement dans le vif du sujet: serait-il envisageable de donner aux indépendants la possibilité de bénéficier du chômage, contre une cotisation?

Guy Parmelin: Le Covid19 a infligé à notre système économique un choc extérieur aussi inattendu que brutal. Cela a fait découvrir à un grand nombre d’indépendants la fragilité de leur modèle d’affaires. Cela fait certainement réfléchir sur la meilleure manière de se préserver de chocs semblables à l’avenir. Il s’agit de trouver la façon la plus intelligente et la moins coûteuse pour réaliser cela et améliorer d’une façon plus générale la résilience de notre économie. La meilleure façon d’assurer cela nécessitera toutefois un débat politique approfondi. Tout ne doit pas nécessairement passer par l’Etat.

De nombreux entrepreneurs ont trouvé des façons de réinventer leurs activités pendant le confinement, faisant souvent preuve de persévérance et d'ingéniosité. Pourrions-nous envisager une aide financière supplémentaire de l'état pour les aider à mettre en place leur solutions alternatives? Une genre de «prime de ténacité», si on veut bien.


A suivre: la résilience des indépendants

L’inventivité d’un grand nombre d’entrepreneurs en ces temps difficiles me réjouit. Cela me rassure aussi sur notre capacité de faire face à cette crise. Je ne suis cependant pas convaincu que l’Etat soit en mesure de déterminer quelle idée mérite un soutien et laquelle n’a pas d’avenir. Seul le marché est capable de déterminer cela efficacement. Le Conseil fédéral a reconnu la nature exceptionnelle de cette crise en engageant plus de 60 milliards de francs d’aide à l’économie. Les fonds mis à disposition par la Confédération permettent aux entrepreneurs qui ont de bonnes idées et qui sont prêts à prendre un certain risque d’accéder à des facilités de crédits. Mais le Conseil fédéral ne souhaite pas s’immiscer dans les décisions économiques des entrepreneurs.

Quel pourcentage des 61 milliards est destiné à l'aide directe?

Le Conseil fédéral a mis à disposition 41 milliards de francs sous forme de cautionnement de crédits d’aide à la liquidité. L’aide directe ainsi accordée aux entreprises s’élève donc à un peu plus de 65% de la somme totale.

A cela s’ajoutent différentes aides plus ponctuelles pour le sport, la culture et les startups, soit près de 500 millions de francs. En outre, les indépendants qui souffrent directement ou indirectement des mesures de lutte contre le Covid19 bénéficient d’allocations de pertes de gains financées par la Confédération à hauteur de 5,3 milliards de francs.

Enfin le Conseil fédéral a libéré 6 milliards de francs de contributions à l’assurance chômage. Cette dernière a en outre la possibilité de s’endetter jusqu’à hauteur de 8 milliards de francs. Nous avons donc mis en place rapidement un important portefeuille de mesures qui couvre un grand nombre de situations différentes.

Ne trouvez-vous pas que la solution du crédit est plutôt inhabituelle en Suisse et qu'elle se rapproche plus d'une certaine «américanisation» des solutions d'urgence?

Au contraire. C’est une solution très suisse. C’est la façon la plus pragmatique, directe et efficace pour mettre rapidement de l’argent à la disposition des entreprises. Qui connait mieux la situation financière de chaque entreprise que leur banque? Nous évitons ainsi de financer des entreprises dont les difficultés remontent déjà à avant la crise du Covid19. De plus, les entrepreneurs restent responsables de leurs choix économiques et des risques qu’ils prennent, ce qui est aussi très suisse. De nombreux pays étrangers ont pris note de l’efficacité de notre méthode et s’y intéressent. Enfin, la Confédération a des chances de récupérer une bonne partie de sa mise, ce qui facilitera le rétablissement de nos finances publiques.


«Il est possible que nous devrons reconnaître que nous aurions pu faire certaines choses différemment.»

A posteriori, pensez-vous toujours qu'il était nécessaire de stopper les activités et de mettre à mal l'économie, puisqu'on sait désormais que le confinement nuit à la construction d'une immunité de groupe qui aurait pu nous être salutaire?

C’est une question qu’il faut adresser aux experts médicaux. Le Conseil fédéral a le souci de protéger la santé de la population du pays et de préserver le bon fonctionnement de notre système de santé afin d’atteindre cet objectif. C’est vrai que cela un prix, mais c’est le prix de la solidarité. Nous allons encore apprendre beaucoup de choses sur ce virus. Nous allons sans doute découvrir de meilleurs pratiques qui auraient permis de le combattre tout en préservant beaucoup mieux l’économie. Il est possible que nous devrons reconnaître que nous aurions pu faire certaines choses différemment. On est toujours plus malin après. Mais le Conseil fédéral ne peut attendre d’être plus malin: il doit agir sur la base des meilleures informations dont il dispose au moment de prendre sa décision.

Si vous deviez avoir des regrets concernant la gestion de cette crise par le Conseil fédéral, lesquels seraient-ils?

Le temps des regrets n’est pas encore venu. La situation exceptionnelle que nous vivons depuis plusieurs semaines se poursuit et nous sommes encore dans l’action. De plus, la crise sanitaire entraîne une crise économique sans précédent dont nous allons devoir gérer les conséquences. Alors inutile de perdre trop de temps à discuter du passé. Nous devons nous tourner résolument vers l’avenir et tout faire pour préserver notre économie. Il s’agit de faire en sorte qu’elle soit en mesure de se relever rapidement afin d’assurer des perspectives au plus grand nombre de nos concitoyens qui ont perdu ou risquent de perdre leur emploi.

Quels changements systémiques de notre modèle économique doit-on mettre en place afin de ne pas se retrouver dans la même situation lors de la prochaine crise similaire?

Il y aura certainement un débat sur la résilience de notre économie et notamment sur les réserves nécessaires pour mieux préserver notre pays. Quelles réserves doivent être constitués par le secteur public et le secteur privé pour éviter une nouvelle fois d’être pris de court et comment peuvent-elles être financées? Mais il faudra rester raisonnable. Si tout le monde se met à s’assurer pour tous les risques de demain, cela va réduire les investissements et la consommation et par conséquent ralentir la reprise économique et l’embauche. Nous pouvons aussi renforcer la résilience et la flexibilité de notre économie en réduisant par exemple ses charges administratives. Dans cet esprit, le renforcement de la numérisation de l’économie va certainement être un thème majeur, ceci d’autant plus que toute notre population a été sensibilisé à la question par l’expérience à large échelle du home office.

Un article évoquant la censure de la presse fait le tour des rédactions en ce moment (Le journalisme en mode pandémique: «embedded», complaisant et incapable d’informer le débat démocratique). Trouvez-vous qu'il est justifié de dire que les journalistes ont été bridés dans leur travail tout au long de cette crise?

Ce n’est pas le sentiment que j’ai lorsque mes collègues et moi devons répondre à un interminable barrage de questions des journalistes parlementaires qui assistent à nos conférences de presse. En outre mon service de communication et ceux des offices de mon département s’efforcent depuis des semaines à répondre dans les meilleurs délais à toutes les questions qui leur sont soumises. De plus, à titre personnel, je n’ai pas le sentiment que j’ai été plus ménagé par les médias durant cette période qu’en temps normal. En ce qui concerne les pratiques des cantons, je ne me prononce pas. Les auteurs de l’article que vous mentionnez critiquent aussi le manque de pertinence de certaines questions de leurs confrères et un manque de persistance dans l’obtention de réponses. De cela je ne veux pas juger. Mais je crois que tous les acteurs de cette crise, et les journalistes en font aussi partie devront se livrer à un moment donné à une critique d’exercice. C’est parfaitement normal dans une société ouverte et démocratique comme la nôtre. Le débat ne fait que commencer.


Propos recueillis le 29 avril 2020.

La précédente interview d'Amèle Debey:


«Les décisions de nos gouvernements n'ont probablement fait que retarder l'agonie»