«Il est logique que l'aide aux médias aille principalement à Tamedia»

Mis à jour : oct. 12

La presse traverse une crise… dont elle ne voit pas la fin! Le virage numérique a été laborieux, le modèle économique difficile à entériner et la pandémie actuelle est venue asséner le coup de grâce aux médias qui étaient parvenus à se réinventer. L’avenir de l’information est directement lié à celui de la démocratie et c’est pourquoi sa survie est une question d’intérêt public. Un «train de mesures en faveur des médias» de 65 millions de francs est actuellement discuté au Parlement, sous la houlette de l’Office fédéral de la communication. Afin de mieux comprendre la situation, nous avons posé quelques questions à son directeur, Bernard Maissen.

Bernard Maissen a notamment été rédacteur en chef à l'ATS. © OFCOM

A noter que L'Impertinent ne peut pas y prétendre à cette aide, car il n'a pas de chiffre d'affaire...

Amèle Debey pour L'Impertinent: Concernant les mesures d’aides à la presse actuellement discutées au Parlement, où en est-on?


Bernard Maissen: Le Conseil national a décidé de traiter le train de mesures au complet, y compris l’aide aux médias en ligne. Le dossier retourne donc à la commission, il s'agira de voir ce qu'elle va décider et combien de divergences subsisteront. Le Conseil d’État a plus ou moins suivi la ligne du Conseil fédéral, en ajoutant les aides pour la distribution matinale.


N’aurait-il pas mieux valu traiter les mesures séparément?


Présenter en 2020 un train de mesures qui omette les médias en ligne est plus difficile à défendre. La population se tourne de plus en plus vers le numérique, les lecteurs aussi. On ne peut pas soutenir les médias sans tenir compte des lecteurs. Il est donc normal de ne pas soutenir uniquement la presse écrite, les radios ou les télévisions.


Comment s’expliquent les parlementaires qui refusent cette aide?


Il faudrait leur demander. Quelques-uns ont des interrogations fondamentales concernant la Constitution actuelle. Le Conseil fédéral a toujours dit que ces aides étaient possibles, mais certains professeurs de droit affirment le contraire. La commission doit donc discuter avec eux pour régler cette question fondamentale. La Constitution stipule que la Confédération a le droit de s’occuper de la radio et de la télévision. A l’époque, quand la loi a été écrite, internet n’était pas encore aussi développé qu’aujourd'hui. Il n'était pas encore possible d'anticiper l'évolution, raison pour laquelle la loi a été formulée de manière très ouverte, pour pouvoir tenir compte des développements technologiques.


Vous ne trouvez pas que tout cela est un peu lent?


Non, au contraire, tout est allé très, très vite, même si on peut relativiser la notion de rapidité s'agissant du processus politique. Il a fallu plusieurs années pour arriver au point actuel. Après que le projet de loi sur les médias électroniques avait été rejeté, Simonetta Sommaruga, la cheffe du Département, a décidé de suspendre les travaux sur cette nouvelle loi et de bâtir sur les lois actuelles. En août 2019, le Conseil fédéral a décidé de suivre ce point de vue. Neuf mois plus tard, il a adopté le projet à l'intention du Parlement, de sorte que le Conseil des États a pu le traiter dans la session de juin déjà. La première décision de la commission compétente du Conseil national a certes provoqué un report de trois mois, mais en fin de compte, le projet a tout de même été traité très rapidement.


Pourquoi est-ce que d’autres instances fédérales créées pour encourager les innovations, InnoSuisse par exemple, n’aident pas les médias digitaux?


Certains médias en ont fait la demande, mais pour qu'InnoSuisse entre en matière, il faut avoir des projets, travailler avec des universités ou des hautes écoles, le tout est axé plutôt sur la technologie. La structure d’InnoSuisse est peut-être un peu compliquée et lourde pour les médias qui veulent réagir vite.


Les parlementaires semblent un peu frileux à soutenir les médias en ligne. En ces temps de révolution digitale, cela paraît difficile à comprendre.


C’est vrai, mais c’est quelque chose de complètement nouveau. On est un peu pionniers en Suisse dans cette aide aux médias numériques. En politique, les nouveautés sont difficiles à faire passer.


Pourquoi?


Il faut du temps pour comprendre les nouveautés, ce qu’elles signifient. Il s’agit quand même de l’argent de l’État. On est aussi un pays qui va lentement, mais on y arrivera. Il faudra peut-être du temps, mais le résultat final sera peut-être meilleur que si on va très vite.


La politique prend du temps, d’accord, mais les médias en ligne ne sont pas si récents que ça. Est-ce qu’il n’y a pas un manque d’anticipation?


Ici, on parle des subventions. Quelqu’un doit les demander. Si personne ne les demande, elles ne sont pas allouées. Les éditeurs, les médias croyaient peut-être que l’époque numérique leur permettrait tout de suite de gagner de l’argent. D’ailleurs l’idée est que l’État doit n’être qu’un soutien à un modèle qui fonctionne. Les médias doivent rester indépendants et il est important qu’ils aient un modèle économique viable.


Le gouvernement traîne la patte pour aider les médias indépendants. Qu’en pensez-vous en tant qu’ancien journaliste?


C’est vrai que la Suisse, avec sa structure de démocratie directe, a besoin d’un système médiatique dans toutes les régions. S’il n’y a pas de média, comment faire pour les votations, communales, cantonales? Ces sujets doivent être traités dans les médias. On peut dire que c’est un service public.


On veut aider les médias, mais de la façon la plus indirecte possible.


En tant qu’ancien journaliste, je pense que les règles doivent être assez claires et qu’il faut éviter que l’État ait de l’influence sur le contenu. Je crois que ce train de mesures est équilibré et couvre tous les domaines. Il est très important pour garantir l’indépendance des médias.


Dernièrement, un article de Heidi.news révélait «un lobbying intense pour couler l’aide aux médias en ligne». Qu’en pensez-vous?


Je ne sais pas qui a fait du lobbying, ni quand, ni comment. Il est vrai que le lobbying est quelque chose d’assez normal au Parlement. Les éditeurs ou les médias électroniques sont libres de faire du lobbying pour ou contre, ça fait partie du jeu.


Mais vous parliez d’une aide équilibrée, l’est-elle vraiment si Tamedia rafle tout?


C'est le Parlement qui a décidé de la direction à suivre. Nous n'avons plus notre mot à dire. Nous pouvons juste expliquer. Je ne crois pas, si on regarde ce qui se passe, que Tamedia va tout prendre. On a quand même un modèle équilibré. Mais d’un autre côté, il s’agit du plus grand éditeur en Suisse, qui possède le plus grand nombre de titres dans toutes les régions linguistiques. Il est donc logique qu'il prenne la plus grande partie.


Mais, justement parce que c’est le plus grand, celui qui génère les plus grands bénéfices, ne serait-ce pas également celui qui a le moins besoin de cette aide?


Nous parlons là d'éléments qui ne seront réglés que dans l'ordonnance. Nous prévoyons un modèle équilibré, qui permet en particulier aux petits fournisseurs régionaux de réussir leur transformation digitale. Que les plus grands, qui finalement ont déjà investi dans cette transformation, soient aussi soutenus n'est rien moins que correct.


Vous pensez qu’il est possible que cette aide soit refusée?


Je ne crois pas. On l’a déjà traitée aux États, très rapidement. Il y a peu de changement. Le Conseil national va la traiter probablement au mois de décembre. Tout le monde a compris l’urgence de cette aide, alors je ne crois pas qu’il y ait de danger que ces mesures soient refusées. Parce que tout le monde serait perdant, tous les types de médias.


Et cette fameuse aide, elle est prévue pour quand?


Si la loi est finalisée, approuvée par le Parlement au mois de mars, ce sera possible dès début 2022.

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