«L’histoire retiendra que le président Trump a précipité les Suisses dans les bras de l’UE»
- Amèle Debey

- 10 août 2025
- 15 min de lecture
Dernière mise à jour : 17 août 2025
Journaliste économique, observateur des relations internationales et analyste du positionnement suisse face aux grandes puissances, François Schaller a longtemps arpenté les coulisses des négociations entre Berne et Bruxelles. Ancien rédacteur en chef de PME Magazine et de l'Agefi, il connaît aussi bien les fragilités de la presse romande que les faux-semblants du multilatéralisme. Dans cet entretien, il décrypte les enjeux de l’accord UE-USA, les tensions commerciales avec Trump, les illusions du projet européen et les conséquences directes pour la souveraineté suisse.

Amèle Debey, pour L'Impertinent: Que pensez-vous de l'accord entre l'UE et les USA qui vient d'être scellé par Ursula von der Leyen (VDL)?
François Schaller: Sur le fond, le protectionnisme actuel cherche à corriger une politique de désindustrialisation passive qui a fini par fragiliser les États-Unis. C’est une étape emblématique du passage de l'époque néolibérale à une phase néomercantiliste, qui a commencé après la crise de 2008 et qui va certainement durer plusieurs décennies. Vu de Suisse, il est cocasse d’entendre en Allemagne, favorable à ce deal EU-USA, qu’il s’agit d’un accord de «stabilisation». N’est-ce pas le terme que le Conseil fédéral emploie naïvement pour qualifier les nouveaux accords Suisse-UE? Les Allemands croient que le fait de céder face aux États-Unis va stabiliser la relation, alors qu’elle a été déstabilisée par les États-Unis et qu’eux seuls ont le pouvoir de la rétablir durablement. En France, opposée à cet accord, le premier ministre centriste emploie le terme de «soumission». Comme l’UDC à propos des accords Suisse-UE!
VDL roule donc pour l’Allemagne avant tout? Est-ce si surprenant?
Je ne sais pas si elle roule pour l’Allemagne, mais il n’est pas surprenant que l’Allemagne et la France ne s’entendent pas sur une position par rapport aux États-Unis. Disons que la mentalité allemande est en général plus pragmatique. La différence de sensibilité est en plus exacerbée par l’urgence. Beaucoup plus industrielle et exportatrice, l’Allemagne est en grande difficulté économique depuis la crise sanitaire. Alors que la France enregistre des taux de croissance annuels qui ne la mettent pas autant sous pression.
Et que penser du taux de 39% imposé par Trump à la Suisse? Qu'est-ce que cela signifie concrètement?
Cela signifie que les produits suisses exportés et taxés aux États-Unis coûteront 39% plus cher aux Américains, toutes choses égales par ailleurs. Autant dire qu’ils cesseront d’être concurrentiels.
C’est une taxation clairement punitive. J’ai lu que le Canada avait subi un sort comparable parce qu’il avait reconnu l’État palestinien quelques jours plus tôt. Et l’Afrique du Sud, parce qu’elle maltraitait sa population blanche. Donald Trump avait prévenu, et l’on peut dire qu’il avait aussi prévenu la Suisse à propos de la balance commerciale et surtout du franc, «manipulé pour favoriser les exportations».
«La faiblesse chronique du dollar devient humiliante»
L’Amérique de Trump a un peu le même problème que l’UE par rapport à la Suisse. Beaucoup de peine à admettre que ce petit pays, en grande partie inhabitable et sans accès à la mer, puisse réussir si bien. Il s’agit forcément de tricherie. Les taux d’intérêt de la banque centrale sont très bas en Suisse, mais la valeur extérieure du franc reste élevée, avec une inflation bien maîtrisée. C’est exactement ce que les Républicains aimeraient aux États-Unis pour leur électorat. Dans la perspective néo-mercantiliste actuelle, la faiblesse chronique du dollar devient un faux avantage. Elle finit même par devenir humiliante.
Pourtant, on ne peut pas dire que la Suisse se soit positionnée en faveur des Palestiniens…
Non, et elle a bien fait. La communauté internationale n’a pas besoin de la Suisse pour promouvoir un État palestinien. Surtout aujourd’hui. Après le 7 octobre 2023, Israël aurait pu passer de manière incontestable pour une victime. Or, après les massacres à Gaza, il n’y a plus grand monde pour soutenir Tel Aviv. C’est même devenu impossible. À quoi bon en ajouter une couche? Pour la bonne conscience et le confort moral? La Suisse doit plutôt rester sur la réserve en matière de postures, se concentrer sur l’humanitaire et se mettre à disposition dans la recherche de solutions politiques. Cela n’a rien à voir avec la neutralité, même active. C’est une question pratique de division du travail.
Certains plaident pour que la Suisse tienne tête au gouvernement Trump, rapatrie ses industries, refuse de baisser les prix des médicaments (via Novartis et Roche), ou encore renonce aux F-35. A-t-on encore un moyen de pression crédible pour faire baisser ce taux?
Non. La Suisse ne ferait pas le poids dans une guerre commerciale de ce genre. Le moins déraisonnable serait de taxer de 39% les produits américains, ce qui ne serait pas du tout dans l’intérêt des entreprises et des consommateurs suisses. Et même pas une vraie difficulté pour les États-Unis! Ce que la Suisse devrait absolument faire, en revanche, c’est au moins saisir l’Organisation mondiale du commerce à Genève (OMC). L’effet pratique serait nul, mais le geste aurait du sens. La Suisse doit s’adapter sans état d’âme au changement d’époque, mais elle doit parallèlement montrer à chaque occasion qu’elle croit encore à l’avenir du multilatéralisme global.
Le multilatéralisme ne va pas complètement disparaître. Il reviendra un jour dans l’air du temps, lorsque la guerre commerciale déclenchée par les États-Unis aura montré ses limites. C’est là que les quelque 170 États dans le monde à ne pas être des superpuissances – qui représentent plus des deux tiers de l’humanité – aiment et attendent la Suisse. Berne aurait aussi pu saisir l’OMC contre l’UE ces dernières années, mais elle ne l’a pas fait «pour ne pas envenimer les choses». C’était une erreur. Le pire des aveux de faiblesse.
Et que penser de ceux qui voient là une aubaine pour plaider en faveur des accords avec l’UE?
C’est de bonne guerre. À la place des euro-conformistes, je n’agirais pas autrement. L’histoire retiendra donc que le président Trump a précipité les Suisses dans les bras de l’UE. Les générations futures jugeront que si la souveraineté de la Suisse ne tenait qu’à cela, les Suisses ne méritaient pas mieux.
En gardant leurs distances par rapport à l’Union européenne, malgré l’agression tarifaire des États-Unis, ils auraient eu l’occasion de faire valoir d’autres horizons que de s’associer aux éternels conflits entre superpuissances. Ils ne l’auront pas saisie. Cela dit, les accords de 2024 avec l’UE, s’ils sont ratifiés en Suisse, ne changeront rien par rapport aux États-Unis.
«L’Union européenne, elle, n'a rien abandonné»
La Suisse ne fait pas partie de l’Union douanière européenne, ce qui lui permet de signer d’autres traités commerciaux dans le monde. Si elle en avait fait partie, c’est von der Leyen qui aurait négocié avec Trump pour la Suisse. L’adhésion de la Suisse à l’Union douanière est un objectif de Bruxelles, qui ne veut plus mettre à jour l’accord commercial Suisse-UE de 1972, par exemple. Parce qu’il ne va pas dans le sens de l’intégration. Cette volonté de réviser cet accord de libre-échange sur la base du droit européen apparaît sur deux pages dans l’accord institutionnel abandonné par le Conseil fédéral en 2020. L’Union européenne, elle, n'a rien abandonné. Ce qui signifie que cet accord de 1972 doit être institutionnalisé pour rester actuel.
Or, l’institutionnalisation du libre-échange dans l’UE, c’est l’Union douanière. Si les accords de 2024 passent, il sera tout d’un coup beaucoup question d’Union douanière dans l’actualité suisse. Les euro-conformistes expliqueront de nouveau que c’est la suite naturelle des accords bilatéraux, et qu’il n’y a pas de plan B. Des exceptions seront obtenues pour l’agriculture.
Il se dit dans certains médias alémaniques qu'Ignazio Cassis et Beat Jans auraient saboté l’accord avec les USA pour privilégier celui avec l’UE. Qu’en pensez-vous?
Cette hypothèse complotiste vient du site libéral conservateur Nebelspalter, en général bien renseigné sur ce qui se passe dans la Berne fédérale. Les conseillers fédéraux Jans et Cassis auraient proposé des rapports complémentaires qui ont eu, en quelque sorte, un effet suspensif sur les discussions avec Washington. Ce qui aurait cassé l’élan initialement obtenu par Keller-Sutter. Il n’y a que de la vraisemblance pour l’instant. On aimerait savoir ce qu’il en est de ces rapports.
Une autre hypothèse a été formulée par Blick: Ursula von der Leyen et le commissaire Sefcovic, qui supervise les relations avec Berne, auraient suggéré à Trump de s’en prendre à la Suisse. Dans le but de permettre à l’UE de mieux sauver la face avec son taux de 15%. Et de mieux faire passer en Suisse la subordination au droit européen, «pour se protéger de l’arbitraire américain».
Cette décision de Trump de «casser» la Suisse est difficilement compréhensible. On se demande forcément à qui elle profite. Mais ce n’est qu’une question parmi d’autres. Ces deux hypothèses renvoyant à des tiers ne sont pas non plus nécessaires pour comprendre que Trump et son entourage aient eu finalement envie de pénaliser un État emblématique dont les succès et l’attractivité ne cessent de renvoyer à certaines difficultés chroniques des États-Unis. Pour l’exemple.
En parlant de ces accords avec l'UE, que l'on appelle à tort bilatérales III. En quoi sont-ils problématiques, à vos yeux?
Ce ne sont pas du tout des accords commerciaux. Ils ne vont pas permettre d’exporter pour un franc supplémentaire vers l’UE. Ce sont des accords de subordination progressive du droit suisse au droit européen, secteur par secteur, en commençant par le marché du travail et l’immigration. La Suisse deviendrait une sorte de protectorat économique, avec implications sociales et environnementales. Il ne s’agit pas, de toute évidence, d’une alternative durable à l’adhésion. Mais d’un processus devant y mener par étapes relativement indolores.
«La «voie bilatérale» d’intégration est une voie menant à l’adhésion à l'UE»
Une fois la Suisse suffisamment intégrée juridiquement, les citoyens voudront avoir, eux aussi, un représentant au Conseil européen, un commissaire à Bruxelles, des députés à Strasbourg, un juge à Luxembourg... Ce serait normal, et c’est le sens originel de la «voie bilatérale» d’intégration: une voie menant à l’adhésion. Chaque étape étant irréversible, et rendant la suivante nécessaire. C’est le spillover effect théorisé par Jacques Delors dans les années 1990. C’est aussi pour cela que les rares adhésionnistes suisses sont de fervents défenseurs de ces accords. S’il s’agissait d’une alternative, ils les détesteraient.
De son côté, l’Union européenne franco-allemande, qui rêve de puissance, ne peut plus tolérer ce «trou» d’une autre couleur au milieu de sa géographie. C’est une question de crédibilité. Que dirait-on des États-Unis great again si le Colorado devenait un État indépendant? Si les Suisses valident ce processus d’intégration, je pourrai vivre avec. Mais en tant que journaliste, je tiens à ce qu’ils aient conscience de ce qui se joue. Les Romands en particulier, parce que l’intensité du débat n’est pas du tout le même ici qu’en Suisse alémanique.
Pourquoi?
Il n’y a peut-être pas de volume suffisant pour alimenter un débat à la hauteur de l’enjeu. Nous avons pourtant quatre universités francophones, avec quatre facultés de droit et quatre d’économie. Où sont les «experts» qui auraient une, ou plusieurs analyses à fournir sur les accords Suisse-UE de 2024? Le microcosme académique défend ses budgets et son association aux programmes de recherche européens. Le reste n’a pas l’air de l’intéresser.
«Le microcosme académique défend ses budgets et son association aux programmes de recherche européens»
C’est assez différent en Suisse alémanique, où les grands médias se relaient pour couvrir cette immense affaire sous tous les angles. J’essaie, pour ma part, d’en faire le suivi par extraits traduits, à un rythme quasi-quotidien sur X/Twitter et LinkedIn. En me concentrant sur les analyses critiques, parce que la promotion de ces accords institutionnalisés est abondamment assurée par les institutions elles-mêmes. En particulier les organisations économiques, en Suisse romande comme en Suisse alémanique.
La Suisse est donc un caillou dans la chaussure de l’UE?
Oui, sur le plan extérieur, mais aussi à l’interne. En particulier depuis le vote des Britanniques sur le Brexit en 2016. La Suisse est un modèle de réussite hors UE, et les populistes adorent s’y référer. Il s’agit de montrer à ces eurosceptiques que le modèle suisse actuel n’est pas viable. L’UE et les euro-conformistes suisses ont réussi à imposer l’idée que c’était grâce aux accords bilatéraux I et II que la Suisse s’en sortait si bien. À les entendre, elle fait déjà «partie» du marché européen, mais sans en adopter les règles. Comme un «passager clandestin». Si la Suisse s’en sort mieux que d’autres, n’est-ce pas forcément une tricheuse? Elle doit maintenant se soumettre aux directives et règlements communautaires, qu’elle les trouve plombants ou non.
Je n’ai pourtant eu aucune difficulté à démontrer, dans un blog publié à la fin des années 2010, que le bilatéralisme Suisse-UE était insignifiant sous l’angle économique. C’est aujourd’hui une évidence en Suisse alémanique. Il suffit d’admettre que la Suisse n’a jamais eu besoin de libre circulation des personnes avec l’UE pour accueillir toutes les énergies, compétences et talents dont elle a besoin.
«Le droit européen sera applicable directement en Suisse, dans cinq accords sur sept»
Hors UE, la quasi-totalité des États développés ont une politique migratoire autonome qui réussit très bien à leurs entreprises. Si l’UE tient tellement à cette libre circulation avec la Suisse, c’est qu’il s’agit pour elle d’un pilier doctrinal: sans liberté de s’établir où l’on veut, mise au même niveau que la libre circulation des capitaux, des biens et des services, l’intégration juridique et méthodique de la Suisse dans l’UE ne serait plus possible.
Avez-vous pu consulter les accords?
Comme tout le monde. Je lis les explications du Conseil fédéral, qui ressemblent à un long plaidoyer. Je vais parfois jusqu’aux textes des traités. Des centaines de pages qui renvoient à des milliers de pages, dans un jargon technocratique caricatural. Des recherches avec l’IA peuvent aider parfois à s’y retrouver, mais le droit européen est un océan jalonné d’écueils et de hauts-fonds.
Pour l’instant, NZZ et Tagesanzeiger ont mis le doigt en pleine période estivale sur deux éléments clés qui n’avaient jamais été évoqués. Contrairement à ce qui est seriné depuis des années, le droit européen sera applicable directement en Suisse s’agissant de cinq accords sur sept. Dont la libre circulation des personnes, avec ses implications migratoires et sociales. Le Parlement deviendra une simple chambre d’enregistrement, comme l’on dit dans ce genre de configuration. Le champ d’application du regroupement familial sera par ailleurs élargi. Les nouveaux accords vont encore favoriser davantage l’immigration européenne et extra-européenne indirectement, par regroupements familiaux. C’est une bombe.
Contiennent-ils des avantages pour la Suisse?
Aucun par rapport à la situation actuelle. Si ce n’est la «stabilisation», en attendant les prochaines exigences institutionnelles de Bruxelles, déjà évoquées dans les documents. La Suisse a obtenu des exceptions par rapport au droit européen, mais les Européens les considèrent comme transitoires.
Comme l’ont précisé le commissaire européen Maros Sefcovic et le chef négociateur suisse Patric Franzen, ces faveurs doivent permettre d’obtenir le consentement décisif des citoyens suisses les moins récalcitrants. L’UE ne revendique-t-elle pas des «valeurs» morales? L’Europe, qui a laissé de très mauvais souvenirs dans le monde, ne peut pas se permettre d’apparaître comme impérialiste. Elle ne peut pas intégrer la Suisse uniquement par la canonnière, les menaces et les sanctions. Il faut que les Suisses soient consentants, qu’ils «adhèrent». C’est tout un travail… Après, on verra.
On parle beaucoup de perte de souveraineté, est-ce approprié?
Absolument. Nous avons actuellement quatre niveaux juridiques: communal, cantonal, fédéral et international. L’Union européenne veut que nous en ayons un cinquième, supranational, entre le fédéral et l’international. Certains pensent que nous allons gagner en souveraineté, parce que nous serons associés à une superpuissance en devenir. C’est absurde et très risqué.
Quel est donc l’intérêt des partis suisses favorables à ces accords alors? Si tout est aussi clair?
Pour l’instant, il n’y a que les Verts libéraux qui y sont officiellement favorables. D’ici la fin de l’année, les autres partis les auront probablement rejoints. Ce sera tous contre l’UDC, comme en 1992. Tous les partis ont des minoritaires opposés, membres ou sympathisants. Ajoutés à l’UDC, parviendront-ils à faire échouer le projet? Si c’était le cas, il faudra peut-être revoter après que l’UE aura explicité ses nouvelles mesures de rétorsion.
«La Suisse, un mythe, qui ne correspondra bientôt à plus grand-chose»
Les arguments soulevés sont la stabilisation des relations avec l’UE (que l’UE a délibérément déstabilisées). Le rapprochement avec l’UE pour se couvrir contre l’imprévisibilité de la relation avec les États-Unis (choisir son camp). La poursuite de la voie bilatérale d’intégration (qui mène à l’adhésion). La prospérité avec libre circulation, qui attire chaque année des milliers d’Européens en Suisse, etc. Les arguments économiques sont un peu passés au second plan.
On pourrait donc se retrouver dans la situation où la Suisse est vassalisée aux USA, mais également à l’UE? Que restera-t-il de notre pays?
Un mythe, qui ne correspondra bientôt à plus grand-chose. C’est ce dont rêvent les conformistes depuis des décennies, surtout à gauche. Une banale mentalité d’alignement. Une certaine vassalisation, comme vous dites, est bien sûr inévitable entre États de tailles, de ressources, de situations différentes. Il y a toutefois des basculements à éviter. En termes démographiques, la taille de la Suisse est presque exactement médiane à l’échelle du monde et de l’Europe. La Suisse n’est ni un petit pays, ni un grand, avec une économie surdimensionnée.
Or, de nombreuses puissances moyennes refusent de s’aligner sur un État continent. Elles mènent des politiques de couverture (hedging) les plus diversifiées et équilibrées possibles, pour augmenter leurs marges de manœuvre et conserver des positions de repli. C’est le cas de la plupart des États de l’OCDE non membres de l’UE. Ainsi que de nombreux États en développement. En s’intégrant dans l’UE, la Suisse perd progressivement cette possibilité. S’ils étaient ratifiés par le corps électoral, les accords de 2024 resteraient certainement comme un palier rédhibitoire dans le déclin de la Suisse depuis 2008.
Pour vous, le projet européen n’est pas un projet de paix. Pourquoi?
La France et l’Allemagne ont réalisé une certaine unité européenne autour d’elles. Sur base institutionnelle et volontaire, sans violence. C’est nouveau dans l’histoire du continent, et cela justifie que l’idéologie européiste en ait fait un projet de paix. Mais ce fut en réalité un projet de puissance dès le départ, comme en témoigne la littérature politique de l’époque.
«Il suffit que les États-Unis ou l’UE menacent pour que la Suisse s’exécute»
Après avoir été libérée par les Etats-Unis et l’Union soviétique, et avoir renoncé au colonialisme, la «construction» européenne devait déboucher sur une Europe, en quelque sorte, «great again». Une nouvelle superpuissance. Lorsque l’on suit ce qui se passe aujourd’hui dans le monde, et depuis des siècles, on se dit qu’il y a de toute évidence un problème de superpuissances. L’Union européenne rêve de faire pleinement partie du problème. La Suisse ferait mieux de se profiler davantage du côté des solutions.
Le franc suisse est-il la monnaie la plus forte du monde?
Le paradoxe, c’est que le franc est une monnaie recherchée alors que la Suisse est devenue un État chroniquement faible. Il n’a plus la volonté de résister aux pressions extérieures. On l’a vu à l’occasion des fonds en déshérence, des alignements fiscaux, ou encore de la fin du secret bancaire. Il suffit que les États-Unis ou l’UE menacent pour que la Suisse s’exécute.
Les Suisses vont finir par ne plus intéresser personne dans le monde, sauf les migrants désespérés. Pendant ce temps, des États moins peuplés et moins centrés prennent sa place en dehors des grandes puissances, avec cette rassurante confiance en eux que les Suisses semblent avoir perdue.
Vous dites que les citoyens ne sont pas assez objectivement informés à propos de ces accords. Pourquoi?
J’ai dit cela? Impossible, je n’emploie jamais ce terme! Je pense faire honnêtement mon travail de journaliste engagé, mais ce n’est pas à moi de statuer sur l’objectivité.
C’est une bataille pour l’information. Il y a de la mésinformation, de la désinformation et de la superficialité des deux côtés, mais il n’y a heureusement pas que cela. Le sujet est difficile, très vaste et ne passionne pas les foules. Je comprends que les euro-conformistes comptent sur l’intimidation, la complexité et la lassitude du public pour faire passer ces accords.
Je pense, en ce qui me concerne, qu’il est impossible de les accepter si l’on sait de quoi il s’agit. Aucun État au monde n’accepterait cela sans y être forcé. Et je comprends que des dirigeants d’entreprise et des politiciens n’aient pas envie de s’impliquer pour convaincre les Suisses qu’ils doivent renoncer à une bonne partie de leur démocratie directe, de leur autonomie juridique, de leur politique migratoire. Et qu’ils devront payer 300 millions par an pour avoir une balance commerciale déjà largement déficitaire avec l’UE.
Tout cela, et davantage encore, pour obtenir une stabilité parfaitement illusoire, et la perspective d’une infime fraction de pourcentage de croissance supplémentaire. Alors que la quasi-totalité des prévisions dans ce domaine ont été démenties par la réalité depuis trente ans.
Vous avez lancé un média indépendant dans les années 90. Quelles difficultés avez-vous rencontrées, et lesquelles s’appliqueraient encore aujourd’hui?
C'était en été 1992, six mois avant le vote historique du 6 décembre. J’étais momentanément journaliste «indépendant», c’est-à-dire non rattaché à une rédaction. Ce «journal» sans périodicité s’appelait Suisse Info (le Swissinfo de la SSR n’existait pas encore sous ce nom). Édité par une association dédiée, que j’avais moi-même créée, ce n’était pas un grand tirage!...
J’ai finalement été le seul journaliste romand à adopter une grille de lecture d’opposition à l’adhésion de la Suisse à l’Espace économique européen (EEE), transition officielle vers l’adhésion complète. Le débat était complètement verrouillé dans la partie francophone. Le grand Jacques Pilet et la presse Ringier donnaient le ton. Avec un souverain mépris pour les opposants, volontiers qualifiés de mangeurs de saucisses à la solde de Blocher. Personne n’osait lever le petit doigt.
«À L’Hebdo, je ne pouvais pas toucher au dossier européen»
Le seul média à m’avoir donné une seule fois la parole a été la télévision publique, lors d’un débat solennel au Palais fédéral (Le Grand Chambardement, de Gaston Nicole). Mais il s’agissait seulement de poser des questions aux conseillers fédéraux Felber et Delamuraz. C’est beaucoup plus ouvert aujourd’hui, grâce à Internet et aux médias sociaux. Je ne vous fais pas un dessin.
Considérez-vous avoir été progressivement ostracisé par la presse mainstream et le milieu journalistique? Et, si oui, pourquoi?
Absolument pas. La SSR m’a souvent invité par la suite. Professionnellement, je suis devenu journaliste économique à l’occasion de cet épisode, alors que je me destinais plutôt à la culture ou à la politique. Inutile de préciser que je n’ai aucun regret! L’Agefi, qui est tout de suite venu me chercher après 1992, et dont le rédacteur en chef était rocardien à l’époque, a été mon fil conducteur. J’y suis entré trois fois!
Mais je garde un très bon souvenir de mon passage à L’Hebdo, par exemple. La seule condition était de ne pas toucher au dossier européen. Devenir rédacteur en chef a été une libération. J’ai aussi eu longtemps la réputation d’être à peu près le seul journaliste de droite en Suisse romande, parce que je n’étais de toute évidence pas de gauche. Ni étatiste, ni légaliste a priori. Ce qui a fait dire à certains – y compris parmi mes employeurs – que j’étais un parfait alibi. Ce rôle m’a très bien convenu.
Bien avant de me découvrir une vocation tardive de journaliste, je me suis abreuvé de Nouvel Observateur des années 1970 et de Libération des années 1980. Mon milieu social est la petite bourgeoisie de gauche, que j’affectionne sincèrement, mais avec laquelle je suis rarement d’accord intellectuellement. Sauf exceptions notoires, c’est une mentalité moralisante et très conformiste. L’ambition y est perçue comme une sorte de tare. Péter un peu plus haut que son cul passe pour de la mégalomanie. Vouloir rester à l’écart de l’UE est un grave péché d’orgueil, qui sera puni d’isolement.









Comme toujours, merci à M. François Schaller pour la clarté de son propos.
La Suisse a voulu jouer le très très bon élève, a créé une "neutralité" sélective, pardon: adaptative. Elle a effectivement cédé aux menaces de l'UE, notre premier partenaire commercial (50% des exportations suisses), en oubliant peut-être que notre pays est aussi le 4ème partenaire commercial de l'UE (3ème pour les services). Certains Conseillers ou conseillères fédéraux aimant par ailleurs briller à l'international (Affaires étrangères, défense). Elle (les dirigeants) s'est illusionnée que son à-plat-ventrisme allait lui apporter protection et faveurs spéciales; elle n'a obtenu ni l'une ni les autres (et ne les mérite pas avec ce sacrifice de sa liberté).
Les USA sont le 2ème partenaire (17% des exportations, hors or et pierres précieuses), mais la Suisse est le 6ème investisseur…
Les USA et l'UE font tout pour que notre pays finisse comme la Grèce, Chypre et la France... Et avec l'euro numérique sa sera la fin des haricots! Mais bon, comme on a des mollusques a Berne qui se laissent pigeonner comme des paresseux! Suffit de voir la saga des fers a repasser 35, alors qu'on a le choix entre Grippen, Rafale...voire Pilatus! Si la suisse entre dans l'UE, je cesse tout payement d'impôts, et je bosse au noir et me fais payer en cash!
Ce n'est ni la 1ère fois, ni la dernière (je l'espère) que j'aurai le plaisir de lire le point de vue de François Schaller. Une des preuves de son "bon sens" est qu'il est peu aimé, à droite comme à gauche, que ce soit auprès des europhiles ou des eurosceptiques. Ses blogs dans Le Temps étaient de qualité, les miens, moins, mais tous deux ont subi le même sort.... Merci pour cette interview, très à propos. Un regret, que le Journal de Genève n'existe plus, car il aurait accueilli FS avec plaisir !