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Article rédigé par :

Amèle Debey

La RTS remplit-elle sa mission de service public?

Cela n’aura échappé à personne, la RTS est en campagne pour sauver sa redevance. Seul média à se sentir suffisamment légitime pour être financé sans passer l’épreuve du marché: celle où la confiance se paye, et se perd. Depuis quelques semaines, on nous annonce, sur tous les tons et sur tous les canaux, l’apocalypse à venir pour la cohésion nationale en cas de «oui» le 8 mars prochain. De la part même de ceux qui séparent la population entre les méchants complotistes et les gentils sachants. Mais, au-delà des opinions, la RTS remplit-elle vraiment son rôle? Petit bilan.

RTS
© A.D/DR
ssr

Face à la couverture médiatique de la campagne «200 francs ça suffit», on comprend l'intérêt de l'accord entre la SSR et les médias privés. Même si celui-ci n'est pas encore ratifié, en raison de la récente intervention de la Commission de la concurrence, les termes du soutien des autres titres (à part ceux de Tamedia) dans cette bataille s'appliquent. La plupart des rédactions sont vent debout pour sauver le journalisme, ici évidemment représenté par le service public, qui constituerait un rempart essentiel contre la désinformation. Ainsi qu'un outil indispensable à la cohésion nationale. Selon le contrôle fédéral des finances, la campagne contre cette initiative de l’UDC et des jeunes PLR jouit d’un budget deux fois supérieur à celui des partisans du texte. Et ça se voit.

Ce qui se voit un peu moins, en revanche, c’est en quoi la RTS représente le public qu’elle est censée servir.


Selon l’article 93 de la Constitution fédérale, «la radio et la télévision contribuent à la formation et au développement culturel, à la libre formation de l’opinion et au divertissement. Elles prennent en considération les particularités du pays et les besoins des cantons. Elles présentent les événements de manière fidèle et reflètent équitablement la diversité des opinions.» Pour Pascal Crittin, directeur de la RTS, son entreprise a pour mission de répondre aux attentes de tous les publics:


crittin

Est-ce que la RTS respecte ses missions de service public?


La RTS remplit globalement son mandat. Elle informe, elle produit, elle soutient la culture, elle maintient un socle commun dans un pays qui se fragmente. Mais incarne-t-elle vraiment la population romande? Est-elle vraiment représentative du public? Ou n'est-elle plus qu'un vivier de moralisateurs wokistes gangrené par le conformisme et l'entre-soi, où tout le monde se ressemble: même milieu social, mêmes références, mêmes réflexes moraux?


  1. Information fiable et indépendante


Quand on regarde froidement les chiffres, la RTS radio fait le job d’information. Sur La Première, l’information pèse très lourd dans la grille (environ deux tiers), et l’identification des sources est élevée. Le problème que l'on relève est plus subtil: l'information est «cadrée». L’analyse OFCOM de 2024 sur les radios RTS met le doigt sur un angle mort gênant pour un média de service public: la pluralité des perspectives. En moyenne, les contenus informatifs «orientés contexte» ne présentent différentes perspectives que dans une faible proportion, avec un contraste frappant entre La Première (beaucoup plus haut) et les autres chaînes (très bas).


Ça ne prouve pas une propagande. Cela décrit un réflexe: sur les sujets sensibles, on sécurise le récit. On privilégie la version «présentable», celle qui ne déclenche pas d’alerte interne, pas de bad buzz, pas de procès d’intention.

encadré

Mais au-delà de ces précautions d'usage, les biais des journalistes de la RTS ressortent inévitablement dans leur traitement de l'actualité. Que ce soit sur le Covid, le conflit en Ukraine ou encore le climat. Le service public sert tellement la ligne des autorités sur ces sujets que l'on peut légitimement s'interroger sur son indépendance en tant que média d'État. Son influence dans les votations au profit des décisions étatiques a également été soulignée par le passé.


Récemment, c'est dans le traitement de l'affaire Giroud que la RTS a été désavouée. Dans une interview exclusive pour L'Impertinent, l'encaveur valaisan expliquait: «En substance, le reportage (de Temps présent, ndlr) a été condamné pour deux raisons. Premièrement, pour avoir, du début à la fin, «jeté le discrédit» sur ma personne et pour avoir donné de moi «une image d’emblée négative» en me présentant «de manière récurrente comme un être sans scrupules», un «hypocrite» et une «personne indigne de confiance» (je cite les termes qui figurent dans les décisions de justice). Secondement, pour avoir «laissé entendre que j’avais bénéficié d’un traitement avantageux» de la part de la Commission fédérale des vins, ce qui est entièrement faux. C’est le cœur du problème. Comme les faits prouvent le contraire de ce qu’affirme Temps présent, ils ont préféré ignorer les faits. (...) Pour reprendre les termes des décisions de justice, ils ont volontairement diffusé un reportage «tendancieux» qui n’a pas «présenté de manière complète et fidèle» les faits, «éludant des éléments essentiels pour la compréhension du public» et «passant sous silence des éléments de nature à aboutir à une relativisation de certains faits».


Mais les exemples, au fil des années, ne manquent pas (voir encadré).


  1. Pluralisme et débat démocratique


La RTS respecte assez bien le pluralisme institutionnel: les grands partis et les acteurs officiels passent à l’antenne, et quand ça dérape, il existe des garde-fous. L’AIEP, par exemple, a déjà rappelé la RTS à l’ordre sur des questions liées au traitement politique.


Mais le pluralisme démocratique ne se limite pas à distribuer des cartons d’invitation. Le vrai sujet, c’est le pluralisme sociologique: mêmes formations, mêmes codes, mêmes réflexes moraux, même manière de définir ce qui est «sérieux» ou «fréquentable». Et là, ce n’est pas une intuition de bistrot: une étude représentative ZHAW montre que les journalistes se positionnent en moyenne plus à gauche que la population, tout en précisant qu’on ne peut pas déduire mécaniquement la couverture de ce seul constat.

Traduction: un terrain incliné. Et un terrain incliné, ça change la manière de choisir les sujets, les angles, les mots, les «experts» et même la façon de traiter la dissidence (souvent sous l’angle du soupçon, de la pathologie ou du «danger»). Là encore, la période Covid a cristallisé les problèmes de la RTS avec le pluralisme et le débat démocratique, transformant l'émission Infrarouge en relais de propagande plutôt qu'en terrain de discussion.


À l'époque, Alexis Favre, présentateur et producteur de l'émission de «débats» de la RTS, l'avait reconnu dans une interview avec L'Impertinent.


  1. Cohésion nationale et diversité


Là où la RTS décroche le plus nettement d’une partie du public romand, c’est sur le registre culturel et symbolique: écriture inclusive, langage épicène, codes woke importés tels quels, réflexes militants déguisés en bonnes manières. La SSR Suisse romande assume d’ailleurs ce virage: adoption d’un langage inclusif/épicène sur les antennes, au nom d’une politique d’inclusion.


Or, ce choix n’est pas neutre socialement. L’enquête Sotomo sur égalité et langue montre qu’une part importante du public dit être souvent agacée par le langage inclusif, notamment lorsqu’il apparaît dans la radio et la télévision de service public.

Même si l’intention est respectable, l’effet est clair: une partie du public ne se sent plus «incluse» du tout. Elle se sent sermonnée. Et un service public qui donne l’impression d’éduquer son public à la bonne manière de parler finit par perdre ce qu’il devrait protéger en priorité: la confiance.


Dans une interview avec L'Impertinent, le journaliste Ivan Frésard, ancienne figure de proue de la chaîne, n'était pas tendre avec ses anciens employeurs: «Je ne connais pas de pays démocratique avec un monopole de service public, avec une telle pensée unique. Ce qu’ils «donnent à manger» au public, c'est la même culture, les mêmes artistes, la même façon de voir l’info. La pluralité n’existe pas, affirmait-il. En France, même si on peut décrier Cnews, au moins on peut le faire parce qu’elle existe. En Suisse romande, il n’y a que la RTS. Rien d’autre. Il faudrait avoir un équilibre, une autre façon de penser: plus libre, plus provocatrice, moins lisse, moins woke, moins corporate, moins politiquement correct. Mais, si la chaîne amorçait ce virage, cela impliquerait que des gens perdent leur place. Ils n’ont pas d’autre mode d’emploi. Les chaînes d’information en France sont beaucoup plus modernes, en tout cas en apparence, que la RTS.»


D'autant que sur le volet de la diversité, la RTS est loin d'incarner le multiculturalisme suisse. Il suffit d'allumer la télévision pour s'en rendre compte.


Sans parler du fait qu'il est un peu piquant de la part d'une chaîne qui n'a cessé de monter les gens les uns contre les autres durant quatre ans – égratignant allégrement une partie de la population qualifiée de «complotiste» – de venir nous expliquer qu'elle œuvre pour la cohésion nationale. Si les positions sont aussi polarisées à l'heure actuelle, le débat aussi inaudible et violent, c'est aussi parce que les citoyens ont été catégorisés – et le sont toujours – dans des camps opposés.


  1. Culture et création suisse


Il serait malhonnête de faire la fine bouche sur la culture. Sans la RTS, l’écosystème romand serait plus pauvre, plus dépendant, plus fragile. Le Pacte de l’audiovisuel, par exemple, représente un investissement conséquent (34 millions par an depuis 2024) pour coproduire films et séries suisses.


Même chose côté musique: les chiffres officiels SSR indiquent qu’en 2024, les radios RTS diffusaient autour d’un quart à un peu plus d’un quart de «musique suisse» (au sens large de la définition SSR, à savoir: compositeur/interprète/producteur suisse, ou participation suisse substantielle).


Sur ce terrain, la RTS fait exactement ce qu’on attend d’un service public: elle finance, elle expose, elle permet d’exister à des œuvres et à des artistes qui ne survivraient pas dans un pur marché publicitaire.


«Il a fallu aller chercher un acteur principal en France, alors que nos acteurs suisses sont tout à fait à la hauteur»

Seulement, là aussi on peut soulever des bémols importants: «L’intérêt de la RTS est de faire des coproductions de fiction avec Paris, alors ils lâchent de l’argent, pour se faire bien voir dans les milieux audiovisuels parisiens et atténuer leur sentiment d’infériorité, nous expliquait encore Ivan Frésard. Tous les films de Godard que personne n’a vus sont coproduits par la RTS. Cela leur donne une sorte de raison d’exister. La récente série Piège en haute mer, par exemple, est suisse, mais il a fallu aller chercher un acteur principal, Philippe Torreton, ancien de la Comédie-Française, alors que nos acteurs suisses sont tout à fait à la hauteur.»


Et d'ajouter: «Avec La Soupe est pleine, j’essayais de mettre en avant les artistes suisses. En donnant, par exemple, la possibilité à un groupe de jouer en live. Je considérais que c’était notre mission. Sur les 60% de chansons françaises que l’on passe à l’antenne, il n'y a que 5% de suisses. Quand ils veulent inviter des stars, il n’y a que des Français. On me rétorquait que les Suisses, notamment les politiques, personne ne les connaît. Mais c’est à nous de les faire connaître! C’est notre boulot de service public de faire connaître le pays!»


Dans une enquête publiée en mai 2024 à propos d'un scandale sur le tournage de la série Winter Palace, L'Impertinent révélait l'existence d'une charte de la diversité au sein des productions de la chaîne. Un document PDF que la RTS demande de remplir à tous producteurs qui produisent un film ou une série coproduite par elle. Dans ce document, il semblerait qu'on demande au producteur de collecter et de transmettre des informations personnelles, notamment sur les préférences sexuelles de ses employés.


Mais le plus problématique était les relations incestueuses entre la RTS et Point Prod, une boîte de production très fréquemment sollicitée par la chaîne. Nous écrivions alors: «Fondée en 1996, Point Prod SA compte désormais trois principaux associés. Le premier est un ancien journaliste de la RTS, le second est le conjoint d’une ancienne animatrice de la chaîne et le troisième est le père des enfants d’une des responsables fiction au sein de la Tour. Le département même qui choisit les projets portés à l’écran ainsi que les entreprises qui les produiront.»


Vous avez dit entre-soi?


  1. Formation, pédagogie, esprit critique


À la RTS, on adore parler de formation, de pédagogie, d’esprit critique – sauf quand il s’agit de s’appliquer la recette à soi-même. Le réflexe, trop souvent, c’est moins d’éclairer que d’orienter: un service public qui se prend pour un tableau noir, avec des donneurs de leçons persuadés d’avoir naturellement un cran d’avance sur le public. Et quand vient le moment de faire un vrai bilan – notamment après le Covid – c’est rideau: aucune remise en question, jamais de rien, comme si l’erreur était un concept réservé aux autres.

Le plus savoureux, c’est cette posture «nous découvrons de graves dysfonctionnements internes» suivie de… rien, aucun nettoyage, aucun licenciement, aucune responsabilité assumée. Les cadres sont là pour rester et c'est justement ce statut de planqués qui dissout leur esprit critique dans l'acide du corporatisme.


Alors oui, la question finit par s’imposer: et si le problème n’était pas un accident, mais quelque chose de plus systémique. Des partis pris idéologiques installés, une culture de rédaction qui confond esprit critique et conformisme moral, et qui préfère sermonner le pays plutôt que se regarder dans la glace?


En avril 2024, nous rédigions un papier intitulé RTS: «Rien n’indique qu’une nouvelle crise serait traitée différemment», dans lequel nous relations notamment les nombreux couacs au sein des différentes directions. Mais surtout le parti pris du statu quo. Depuis, une nouvelle crise interne a éclaté, cette fois au sein de l'équipe de Tataki, le média jeunesse de la RTS. Les chantiers semblent encore loin d'être achevés, à part celui, flambant neuf et rutilant de modernité, situé à Ecublens.


ecublens

  1. Divertissement


Depuis le début de la campagne, l'argument du suivi sportif est mis en avant avec une conviction qui confine à l'absurde. On nous refait le grand frisson patriotique: attention, si l’initiative sur la redevance passe, vous risquez de louper un match de Young Boys et là, panique à bord, la Confédération se fissure, le Röstigraben s’élargit, et Guillaume Tell dépose sa pomme au service après-vente. C’est fascinant, cette idée qu’un pays tient debout moins par ses institutions que par la diffusion d’un corner à la 87ᵉ. Qu’on aime le foot, très bien – que la RTS couvre le sport, normal – mais prétendre que l’unité nationale se joue sur un abonnement émotionnel à la Super League, c’est prendre les gens pour des supporters sous tutelle.


En 2018, déjà, la RTS avait eu chaud. L’initiative No Billag, qui s’attaquait là encore à la redevance, avait été largement refusée, après une campagne tout aussi empreinte de promesses de réforme et d’humilité vite oubliées. Le peuple va-t-il décider que le moment est venu d’envoyer au service public un message qu’il ne pourra plus ignorer? Réponse le 8 mars prochain.

À suivre, sur L’Impertinent TV: l’ex-colonel suisse Jacques Baud nous présentera les nombreux exemples de décalage entre les faits et la couverture de la RTS, notamment à propos du conflit en Ukraine.


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1 commentaire


baka
il y a 2 heures

On devrait surtout supprimer Serafe AG et que chacun puisse payer le montant de ~2/300.- aux médias en Suisse de son choix enfin que la personne regarde vraiment. Cela respecterait enfin la Constitution du libre choix des médias ! On rajoute la preuve des virements dans la déclaration d'impôts, ça ne coûte plus rien à l'Etat et chaque média pourra faire son propre chemin avec les mêmes chances de succès en devant attirer ses clients et/ou les conserver ce qui force la qualité et l'amélioration continue des services. Cela contrairement à notre service de VHS qui doivent contenir de l'or vu le prix mais cet or est bien caché.. et ces VHS sont bonnes pour les musées..

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