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Article rédigé par :

Amèle Debey

Julie*, 50 ans, transexuelle: «Je ne veux pas que ma vie soit un acte politique»

À la suite de la scission au sein de la communauté gay, relayée dans L’Impertinent, nous avons souhaité donner la parole au fameux «T» abandonné par les «LGB». Julie a gentiment accepté de répondre à toutes nos questions, même les plus difficiles, sur son parcours, sa nouvelle vie de femme et les velléités de sa communauté, parfois très maladroite dans ses revendications.

julie
© DR

Amèle Debey, pour L’Impertinent: Qui êtes-vous?


Julie*: Je m'appelle Julie, j'ai 50 ans et je suis une femme trans. J'ai fait mon coming out en janvier 2016 auprès de mes proches et cela s'est très mal passé. Du coup, j'ai essayé de vivre avec, sans rien faire, pour protéger mon entourage. Cela a duré deux ans, au cours desquels la situation a empiré. J'ai pris du poids. À un moment donné, je me suis regardée dans le miroir et puis je n'ai pas aimé ce que j'ai vu. Au point même que c'était une souffrance pour moi de devoir «me comporter comme un homme», même dans l'intimité.


Par exemple, l'acte sexuel, la pénétration, tout ça, c'était devenu insupportable. Le fait d'avoir cette protubérance – j'appelais mon sexe masculin «la verrue» – entre les jambes, c'était horrible. Tant et si bien que je disais que j'allais prendre un couteau de cuisine pour le couper. C’est à ce moment-là, en 2018, que j'ai décidé d'aller plus loin. J'ai commencé à faire ma transition en 2020. Tout le monde n’utilise pas ce mot de la même manière. Dans mon cas, je parle de traitements médicamenteux, hormonaux. Puis je me suis fait opérer cinq fois. C'est quelque chose que je ressentais tellement fort à l'intérieur qui est, aujourd'hui, apaisé. Parce que je suis moi-même.


Vous êtes une femme trans lesbienne, c'est juste? Parce que les transsexuels ne sont pas forcément homosexuels, d'après ce que j'ai compris.


Oui. L'orientation sexuelle et l'identité de genre sont deux choses tout à fait différentes. On peut très bien changer de sexe et toujours être attiré par le même type de personne. Après, ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de questionnement. Dans mon cas, au tout début, je me suis demandé si j'étais bisexuelle, ce qui n'a pas été le cas. Mais quand j’étais un homme, j’étais hétéro.


Est-ce que vous aviez le sentiment d’être une femme depuis l’enfance?


Cela ne se passe pas comme ça. C'est quelque chose de profondément ancré en nous. En tout cas, en ce qui me concerne, ça a toujours été là, sauf que je n'ai jamais su mettre un mot dessus. Pendant de nombreuses années, c'était une frustration, une incompréhension. J'ai fait des efforts pour être le meilleur homme possible, mais je n'y arrivais pas. C'était compliqué. Et puis, en même temps, il y avait cette personnalité à l'intérieur que je ne pouvais pas montrer parce que sinon je pouvais me faire insulter. Il est d’ailleurs arrivé à plusieurs reprises que je me fasse traiter d'éfféminé, d’homosexuel. À un moment donné, j'ai cherché des réponses et je suis tombée sur un article très complet de l'association 360°, qui parlait de la dysphorie de genre. Il a répondu à toutes les questions que je me posais depuis des années.

J’ai grandi dans une secte. Les Témoins de Jehovah. Dans ce genre de mouvement religieux, on ne nous laisse pas vraiment le choix: on nous dit qu'ils détiennent la vérité et que si on prend un chemin différent, on est dans le mal, on aime Satan, etc. Je dis «secte» (au lieu de mouvement religieux à dérive sectaire) parce que j'ai beaucoup de mal avec le mouvement en lui-même. Je n'ai rien contre les gens qui sont dedans. Ce sont des victimes qui s’ignorent. Mais je n'aime pas du tout les personnes qui dirigent ce mouvement religieux depuis les États-Unis et l'ensemble des croyances qu'ils imposent à leurs adeptes. En étant cloisonnée dans cet environnement, il m’était difficile de comprendre ce qui m'arrivait.


Au niveau des opérations, lesquelles avez-vous faites? Comment ça marche?


J'ai fait l'opération principale de changement de sexe en deux fois. Celle-ci est tellement lourde qu’il en faut une deuxième pour refaire ou pour corriger ce qui n'a pas été fait la première fois. Après, il y a eu l'ablation partielle de la pomme d'Adam, l'opération du visage, puis l'opération des cordes vocales. La poitrine est apparue grâce aux hormones après quelques mois.


Cela a été la seule chose que j'ai vécue plus ou moins comme une jeune femme qui grandit. J’ai eu cette chance-là et je n'arrive encore pas à me l'expliquer. Parce que c'est assez rare. Beaucoup de femmes trans doivent recourir à une augmentation mammaire.


Est-ce que tout fonctionne normalement… pour ainsi dire? Car ce n’est pas forcément le cas chez les hommes, semble-t-il.


Oui, pour les hommes trans c’est compliqué. Dans le cas des femmes trans, cela dépend des aptitudes du chirurgien. La mienne a fait un bon travail. J'ai eu une longue convalescence (1 an – 1 an et demi). Il m'a fallu quand même un bon moment avant de pouvoir avoir une vie – on va dire – normale de ce côté-là. En discutant avec des amis proches, j'ai compris que oui, j'avais des sensations. Et si elles ne sont pas égales, on se rapproche beaucoup de ce qu'une femme cisgenre peut ressentir. C'est-à-dire, par exemple, un plaisir clitoridien et un plaisir vaginal.


Et vos proches, comment ont-ils réagi? Vous étiez un homme marié, c'est ça?


Aujourd’hui, je suis divorcée. Et ça fait six ans que je n'ai plus de contact avec ma famille. Mes parents sont fondamentalistes, mes enfants aussi font partie de ce mouvement religieux. Mon ex-femme l’a apparemment quitté, mais elle n'a pas accepté mon changement. Je suis Suissesse d'origine espagnole. Ma famille en Espagne me soutient. Et j'ai les quelques personnes – mon petit cousin et ma cousine et ses enfants – qui habitent en Suisse et qui, eux aussi, sont sortis aussi de ce mouvement religieux. C’est la seule famille qu'il me reste aujourd'hui.


Parce qu'il a fallu se reconstruire un corps, mais également un réseau social?


Oui. En 2019, j’ai quitté le domicile familial parce qu'on me menaçait de me mettre à la porte. Je ne voulais pas coucher dehors. J'ai dû recommencer ma vie à zéro, aussi au niveau social. L’unique chose qui n'a pas bougé dans ma vie et qui m'a donné une sorte de stabilité, c'est mon travail. C'est la seule chose qui m'a permis de tenir, en tout cas au début. Et puis aussi, bien sûr, le but que je m'étais fixé: faire cette transition, quel qu'en soit le prix.


Et vos collègues ont bien réagi?


Oui. J'ai été très étonnée. La direction et les RH ont été absolument géniaux avec moi. Ils ont fait plus que ce que je n'aurais jamais espéré. Je n'ai rien demandé, en fait. J'ai juste annoncé que j'allais faire ces changements-là, et je leur ai dit que je changeais de prénom. Ils ont été très proactifs. Ils m’ont facilité la vie.


Quelles idées fausses entendez-vous le plus souvent sur la transidentité en ce moment?


Je les vois surtout sur les réseaux et dans les journaux de la part de personnes qui nous détestent. On nous traite d’«infiltrés du patriarcat», on serait misogynes ou encore de potentiels violeurs, parmi d'autres choses. On vit des choses tellement fortes et tellement inexplicables que les personnes qui ne sont pas de ce genre ne comprendront jamais ce qu'on vit et comment on le ressent. C'est pour ça qu'on entend des commentaires qui, des fois, sont ahurissants. Mais, d'un côté, c'est compréhensible, parce que c'est impossible de se mettre à notre place.


«Quand on fait une transition, ce n’est pas pour assouvir un quelconque fantasme sexuel»

J’ai l'impression que beaucoup de ces attaques sont basées sur des peurs, et la peur elle-même est nourrie par beaucoup d'ignorance et beaucoup de confusion. Parce que la communauté trans n'est pas que des personnes qui vont faire toutes les opérations pour être vraiment à 100% dans le genre qu'elles ressentent; mais c'est aussi plein de personnes qui vont être non binaires, qui ne vont pas vouloir faire toutes les opérations, qui ne vont pas vouloir forcément changer de sexe, mais juste changer d'expression de genre. Il y a tout un maelström de profils différents, ce qui fait que, finalement, ce mot «trans» veut tout et rien dire.


Et puis, chose aussi qui, moi, particulièrement, m'énerve beaucoup, c'est les personnes qui se travestissent – je ne parle pas des drag queens – et le font pour obtenir une sorte de plaisir sexuel. Ce qui m’énerve, ce n’est pas que ces personnes aient ce genre de pratique, chacun/e fait ce qu’il veut, je n’ai pas à juger. Mais c’est l’amalgame qui est fait entre les personnes qui se travestissent et la population trans. Ce sont deux salles, deux ambiances.


C'est une incongruence de genre qui a un nom, l'autogynéphilie, j'en parle dans l'article justement...


Je sais pas, je n’ai pas étudié la chose parce que, honnêtement, ça ne m'intéresse pas. Quand on fait une transition, ce n’est pas pour assouvir un quelconque fantasme sexuel. Bien sûr qu'on a envie d'avoir des relations sexuelles saines, mais on transitionne pour une simple et bonne raison: c'est que, quand on a enfin identifié le problème qu'on appelle la dysphorie de genre , on se rend compte que si on ne fait pas le changement, on ne pourra pas s'aimer. Et si on ne peut pas s'aimer, on ne peut pas aimer l'autre. On ne peut pas aimer notre entourage, on ne peut pas aimer les gens.


La majorité des personnes trans se disent qu'on en parle beaucoup trop

Alors, on nous dira: «Oui, mais il faut apprendre à s'accepter», et tout ça. Ce n'est pas quelque chose de psychologique; c'est quelque chose qui est dans notre corps, dans nos cellules. Ce n'est pas quelque chose qui part comme ça. C’est comme être amoureux, nous savons ce que nous ressentons au plus profond de nous. Mais, que nous le montrions par des mots, des gestes, ou notre comportement, ce ne seront que des expressions superficielles d’un ressenti profond. Comme dans beaucoup d’autres situations, il faut le vivre pour réellement le comprendre.


C'est pourquoi je pense qu'une transition n'est pas quelque chose à prendre à la légère. Les modifications qu'on fait subir à notre corps parce qu'elles sont lourdes, il faut le reconnaître , il faut y réfléchir à deux fois. Ça ne doit pas être ni un effet de mode ni une envie, ni une lubie.


Est-ce qu'il y a un effet de mode?


Il y en a eu sur tout type de philosophie, de mouvement, etc. Donc je ne pense pas forcément qu'il y en ait un spécifique pour tout ce qui concerne la communauté trans. Je pense qu'on en parle beaucoup plus qu’il y a peut-être 10, 20, 30 ans. Ce qui fait qu’il y a plus de gens qui étaient en questionnement, qui peuvent se demander si, effectivement, ils sont concernés par cette question ou pas. Comme l'information est beaucoup disponible à tout le monde, le questionnement vient plus facilement.


Est-ce qu'il y a un décalage, selon vous, entre le nombre de transsexuels qui existent et la couverture médiatique qui les concernent?


Je pense que la majorité des personnes trans se disent qu'on en parle beaucoup trop. En ce qui me concerne, j'ai fait une transition et maintenant que c'est terminé, je veux vivre ma vie et ne plus jamais entendre parler de transition et de transidentité.


Je ne peux pas dire que «les personnes trans ne veulent pas parler de ce thème», mais je fais partie d'un groupe minoritaire où on fait notre transition, on est heureuses d'être soutenues par la communauté, par les associations qui nous donnent des tuyaux, etc., pour faire les différentes démarches. Mais une fois qu'on a terminé, on veut se fondre dans la foule et puis disparaître. Ne pas revendiquer quoi que ce soit.


Pouvez-vous comprendre le ras-le-bol des gens qui dénoncent un certain wokisme et qui ont peur que l'on essaye d'inciter leurs enfants à se poser des questions qui ne viendraient pas naturellement?


Oui, je le comprends, mais sous l'angle de la peur. C'est-à-dire que les personnes ont peur parce que les médias n'arrêtent pas d'en parler. Pourquoi? Je n’en ai aucune idée. Est-ce que c'est pour faire avancer le débat public ou c'est justement pour attiser la peur? Je ne sais pas. Mais quoi qu'il en soit, c'est contreproductif. De plus, ce n’est pas représentatif. Car, dans la vie de tous les jours, peu sont finalement affectés, voire même confrontés à ce genre de thématiques. 


En quoi êtes-vous en désaccord avec un certain militantisme?


Principalement par rapport au langage inclusif. Certaines personnes diront que je suis hypocrite, mais je suis amoureuse de la langue française et j'ai envie de la défendre. Je fais l'effort d'utiliser le langage inclusif quand je suis dans le milieu queer, parce que les gens m'ont respectée par rapport à ma transition et par rapport à mon identité; j'ai envie de les respecter. D'un autre côté, dans ma vie de tous les jours, je n'utilise pas ce langage inclusif. Même si je reconnais que la langue française a évolué et continuera d’évoluer dans le futur, je me sens plutôt conservatrice sur ce plan-là. Je l’aime telle qu’elle est, j’ai envie de m'exprimer de cette façon-là et pas d'une autre.


Encore une fois, on impose à la majorité des modifications qui, finalement, ne concernent qu'une très infime minorité. Si on part du principe que l'être humain se construit aussi au travers de l'adversité, doit-on vraiment prendre en compte les moindres sensibilités de tout le monde?


Oui. C'est vrai que c'est un discours que j'entends souvent dans ce milieu. Personnellement, c'est pas qu'il ne me choque pas, mais je ne me sens pas concernée. Si je suis en présence de quelqu'un qui a besoin d'être nommé aujourd'hui d'une façon particulière, je ferai l'effort. Mais je me suis rendu compte que, comme j'avais tellement peur de mégenrer ou de me tromper en parlant à certaines personnes de mon entourage, je me suis distancée. Je ne sais plus trop comment leur parler. Et c'est dommage, ça me fait de la peine.


Ce n'est pas de la méchanceté, mais de la crainte de blesser l’autre, parce que je ne sais pas trop comment faire. Je ne trouve pas ça très... «naturel», même si je n'aime pas ce mot. C'est une gymnastique assez difficile.


«La vraie inclusivité serait de faire l'effort d'aller vers l'autre»

Concernant le fait d'imposer ou pas, j'ai deux façons de voir les choses: premièrement, ces personnes sont dans des précarités tellement difficiles, voire rejetées par leur famille, leurs proches, que dès qu’elles se trouvent confrontées à un discours n’allant pas dans leur sens, elles se sentent automatiquement menacées, et réagissent parfois de façon disproportionnée. De ce fait, je comprends leur besoin de vouloir «imposer» leurs demandes. Du coup, j’accepte de me plier à ces «règles». Dans la communauté LGBT, les espaces créés pour nous sont censés être safe. Je comprends donc que ce genre de protection soit prévue dans ces milieux-là et je ne suis pas contre.


Ce qui me dérange, c'est que pour moi, la vraie inclusivité serait que l'on puisse tous se parler et tous s'accepter avec nos goûts, nos attirances, nos limites, etc. C'est-à-dire, de faire l'effort d'aller vers l'autre. Je pense qu'à terme, la communauté LGBT telle que nous la connaissons devrait cesser d'exister. Que l'humanité devrait s'unir et ne faire qu'un, avec ses diversités. Alors, je sais que ça fait un peu «bisounours» Flower Power, mais la vraie inclusivité, c'est de se définir en tant qu'être humain.


Mais malheureusement, c'est ce qu’on peut reprocher aux mouvements militants: ils se mettent à la marge tout seuls. Ils s’excluent en prônant l’inclusion.


Tous les mouvements qui recherchent une reconnaissance, toutes les minorités vont passer par là. Dès le moment où elles sont reconnues et acceptées, elles vont cracher sur la nouvelle minorité. Cela a toujours été pareil; de ce côté-là, il n'y a aucune nouveauté. Donc, ça ne m'étonne pas. On fait subir à l'autre ce qu'on a subi soi-même.


Quant à votre article sur LGB Alliance, j'ai du mal à comprendre le discours de sa fondatrice. Elle dit à la fois ne pas vouloir de mal aux personnes transsexuelles, mais tient des discours moqueurs que l'on retrouve notamment sur les réseaux sociaux, de gens qui disent s'identifier comme une chaise, ou un grille-pain.


Finalement, on est face à deux extrêmes: les queer d’un côté et les LGB de l’autre.


Le souci, dans cette histoire, c'est que, dans les deux cas, c'est la peur qui pousse les gens à crier un peu plus fort que les autres. À être sur la défensive. Et c'est dommage: on devrait apprendre à s'écouter. Je comprends que les personnes qui ne sont pas dans un parcours de transition, donc l'immense majorité de la population mondiale, ne puissent pas comprendre pourquoi on le fait. Ils vont se dire que c'est de la folie, c'est du délire, comme a dit Trump, par exemple. Moi-même je pensais ces choses avant mon coming-out. Avant d'ouvrir les yeux sur mon identité.


Une part de moi pense que les LGB ont pris la décision de se séparer des TQ+ comme pour faire passer le message qu’eux ne sont pas extrémistes, alors que leur discours ressemble fortement aux discours de droite dure que l’on entend un peu partout dans le monde ces derniers mois. Malheureusement, en faisant cela, je suis convaincue qu’ils font une erreur. Cela me fait penser à une citation de Winston Churchill qui avait dit, après les accords de Munich en 1938: «Vous aviez le choix entre la guerre et le déshonneur. Vous avez choisi le déshonneur. Vous aurez la guerre.» Ce qui touchera une partie de notre communauté finira par tous nous affecter un jour.


«Il faut savoir faire la différence entre nos convictions et notre rapport aux autres»

En ce qui concerne les queer, je pense nécessaire que tout le monde se sente accepté et respecté dans son identité, quelle qu’elle soit. Et de ce fait, accepter que l’on ne soit pas dans la même vibe sur certains sujets sans se faire traiter de «TERF»,«trans-exclusionary radical feminist» ou autre. Il faut savoir faire la différence entre nos convictions et notre rapport aux autres.


Mais est-ce que, pour certaines personnes – notamment les jeunes – cette transition n’est pas présentée comme une solution miracle à leur mal-être, qui va de pair avec l'adolescence? Car on constate qu'il y a aussi beaucoup de détransitions à l'heure actuelle. Il y a des gens qui regrettent de l'avoir fait.


Oui, bien sûr, il y en a qui regrettent d’avoir transitionné. Et je trouve que c'est bien que ces personnes-là s'en soient rendu compte, en espérant que ce ne soit pas trop tard. C'est pour ça que – c'est ma conviction personnelle et je ne l'impose à personne – je pense que c'est bien de prendre son temps. Et en même temps, il y a une part de moi qui se dit: «Tiens, si j'avais su ça beaucoup plus jeune... » Je ne sais pas ce que j’aurais fait en fait. C'est plus facile de se le dire maintenant, parce qu'on est plus intelligent(e)s après.


Je pense que la base, dans notre discussion et dans tout ce qui entoure ce thème-là, c'est l'humilité. C'est l'humilité de reconnaître qu'on ne sait pas. On n'a pas assez de recul. On n'a pas assez de recul sur la transition, sur l'impact sur notre vie à long terme. On n'a pas assez de recul par rapport à la non-binarité. On a des réponses au fur et à mesure, et puis il y a de plus en plus d'ouvrages qui en parlent. J'espère qu'un jour, la science nous donnera une réponse et qu'à partir de là, on puisse comprendre.


D'ailleurs, c'est ce qui est aussi dit dans votre article: on a tendance à crier à la transphobie facilement. Je ne suis pas qualifiée pour en parler, parce que j'en ai très peu subi – sauf par ma famille. J'ai eu beaucoup de chance. Mais dans mon entourage, je connais certaines personnes qui ont eu ces problèmes-là dans la rue, dans le travail, etc. Je connais quelqu'un qui s'est fait virer de son poste de travail alors qu'elle avait un poste important. Donc ça existe. Mais après, est-ce que c'est de la transphobie ou juste de la stupidité?


Bonne question.


Quand on passe d'un sexe à l'autre, on accepte de perdre les privilèges qu'on avait dans le sexe d'origine pour embrasser tout ce qui va avec notre nouveau sexe, notre nouveau genre.


Vous qui avez vécu les deux, parlez-nous un peu des fameux privilèges masculins. Qu’en est-il vraiment?


Un exemple typique: je suis beaucoup moins prise au sérieux au niveau professionnel, ou même, des fois, au niveau social. Des fois je parle et puis un mec me coupe la parole. On prend les hommes beaucoup plus au sérieux. Par exemple, quand on doit amener notre véhicule au garage. Avant, on partait du principe que je m’y connaissais, alors que pas du tout.


Et puis aussi le fait de pouvoir sortir le soir, avoir des activités seule. Aller aux toilettes, tout bêtement, c'est plus compliqué quand on est une femme. Quand on est un homme, non: n'importe quel buisson fait l’affaire.


La vie est plus facile pour les hommes que pour les femmes?


Oui et non. Tout dépend de la situation. En ce qui concerne tout ce qui est hygiène, tout ce qui est soin du corps, routine du matin (ou avant de sortir en soirée, en ville, ou chez des amis), etc., ça multiplie par dix le temps que je passe dans une salle de bain par rapport à avant. Mais ça ne me dérange pas.


En même temps, quand on fait une transition, ce n'est pas que physique. Ce n'est pas que superficiel. C'est notre façon d'être qui change entièrement. C'est tout ce qu'on n'a pas pu être à l'intérieur avant, parce qu'on était coincés dans un schéma, dans un physique et dans un corps qui ne nous appartenait pas, qui ne nous correspondait pas. On ne pouvait pas s'exprimer complètement comme on est. Dès le moment de la transition, tout ça se libère. On ne fait pas semblant, on ne joue pas un rôle, on est nous-mêmes. En tout cas, moi, je suis moi-même. Donc le fait de passer plus de temps pour se laver les cheveux, faire des soins, aller chez l'esthéticienne, etc. c'est naturel. Ce n'est pas une charge.


Dans l’ensemble, je dirais que la vie d’une femme est plus simple sur certains aspects, et plus difficile sur d’autres.


Que pensez-vous des bancs arc-en-ciel de la municipalité de Lausanne?


Si j'avais été parmi les décideurs à la Ville de Lausanne, je me serais opposée au fait de peindre ces bancs. Je mettrais plutôt l'importance sur la protection de la communauté LGBT, mais dans des points beaucoup plus concrets et moins symboliques. Peindre des bancs, aussi jolis soient-ils, je trouve ça nul. Ça nous dessert. Je ne sais pas si ça vient de notre communauté, mais si on avait voulu qu'on nous déteste encore plus, on ne s'y serait pas pris autrement.


Parce que les médias nous abreuvent de ce sujet en permanence, comme si les associations n'arrêtaient pas de revendiquer des droits – ce qui n'est pas vrai. Avec ce genre de démarche, beaucoup de gens vont se dire qu'on essaie de leur imposer quelque chose.


«Plutôt que de répondre par la peur, par l'exclusion, essayons de nous rapprocher par la discussion»

Après plusieurs années dans la communauté LGBT, j'ai compris qu'on ne veut pas imposer, juste montrer qu'on existe. C'est fait d'une façon maladroite, indéniablement. Mais rappelons qu'il y a 20-30 ans en arrière, nous étions considérés comme des handicapés. Contrairement à la population queer (ou LGBT), les personnes hétéros ne souffrent pas à cause de leur identité de genre ou de leur identité sexuelle. Ils n'en meurent pas non plus.


Dans la communauté, beaucoup veulent adresser un message politique, que leur vie ait une portée politique. C'est leur choix. Je le respecte. Moi, je ne veux pas que ma vie soit un acte politique. Je veux vivre une vie tranquille avec mes amis, qui sont de tous types. Les symboles clivants, ça m'énerve.


On arrive au terme de notre entretien: est-ce qu'il y a une dernière chose que vous auriez envie de dire?


Je comprends que nous soyons beaucoup à avoir souffert, quelle que soit notre façon de vivre ou nos croyances, mais plutôt que de répondre par la peur, par l'exclusion, essayons de nous rapprocher par la discussion, par la communication, par l'écoute aussi. Parce que, très souvent, on parle avant d'écouter. On n'écoute pas, et on réfléchit déjà à ce qu'on va balancer à l'autre. Non. Écoutons les peurs. On fait les changements, on est dans le questionnement, on apprend à vivre notre identité et c'est très bien. Mais les personnes qui ne vivent pas notre vie ne peuvent pas comprendre ce qu'on ressent. Donc, je continue à croire qu'il faut communiquer, y compris avec notre entourage.


Quoi qu'on fasse, il faut que ce soit pondéré par la bienveillance et l'humilité. L'acceptation que les autres ne soient pas comme nous. On n'est pas obligés de se fréquenter, après tout.


Je ne suis pas parfaite. Loin de là. J'ai fait beaucoup d'erreurs dans ma vie. Mais si mon expérience peut apprendre quelque chose aux autres, c'est que ce n'est pas par l'imposition qu'on va réussir à gagner les cœurs. C'est plutôt par notre amour, par notre bienveillance, et par notre exemple. Quand les gens verront qu'on n'est pas dangereux ni pour les enfants, ni pour la société , le problème sera résolu. Mais cela prendra sans doute beaucoup de temps.

*prénom d'emprunt

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