top of page

Article rédigé par :

Robert Habel

«Les traumatisés de Crans-Montana ne pardonneront pas»

Neuropsychiatre et théoricien de la résilience (l’aptitude à renaître après un traumatisme), essayiste et auteur prolifique, Boris Cyrulnik observe à 88 ans, avec une sorte d’angoisse et de calme lucidité, le retour de la guerre aussi bien sur le terrain, en Ukraine et à Gaza notamment, que dans les esprits partout en Europe. Interview en ce début d'année marqué par le drame de Crans-Montana.

Boris Cyrulnik
© DR

Robert Habel, pour L'Impertinent: l'année 2025 a été dominée par les guerres en Ukraine, à Gaza, entre Israël et l’Iran. L’année 2026 sera-t-elle celle de la résilience?


Boris Cyrulnik: On ne peut pas encore parler de résilience, c’est trop tôt. Pour parler de résilience, il faudrait qu’on soit déjà après le traumatisme. Or, on est encore en pleine guerre dans ces pays, on reste dans un contexte de combat, de résistance, d’affrontement, de violence.


La résilience, c’est la reprise d’un nouveau développement après un traumatisme, aussi bien pour les peuples que pour les individus. Je pense qu’en 2026, on aura les mêmes problèmes qu’en 2025. C’est-à-dire la guerre en Ukraine, la guerre à Gaza, mais aussi les guerres dans plus de soixante autres pays dont on ne parle jamais. Les guerres dans ces soixante pays sont d’ailleurs bien plus cruelles et plus dévastatrices que celles dont on parle toujours, ce qui pose le problème de l’indignation sélective. Pourquoi s’indigne-t-on particulièrement de l’Ukraine alors que le Soudan, par exemple, connaît une guerre effroyable? 


Parce qu’on reste eurocentré?


Les médias parlent de Gaza, mais on pourrait très bien ne pas en parler. C’est un tout petit pays qui pourrait facilement faire la paix s’il n’était pas tellement encouragé par les médias à ne pas la faire. Les terroristes visent les médias pour passer à la télévision et provoquer la haine de leurs adversaires. C’est pour cela qu’ils font des attentats spectaculaires.


«En parlant sans cesse des attentats, les médias font le travail des terroristes et empêchent la paix»

Les attentats du World Trade Center en septembre 2001, c’était un chef-d'œuvre de spectacle terroriste: en sacrifiant une quinzaine d’hommes, ils ont terrorisé la planète. Après les Twin Towers, toutes les télévisions ont repassé en boucle, pendant des mois, ce chef-d'œuvre d’attentat terroriste. Je devais aller au Brésil le lendemain, l’aéroport de Roissy était désert et dans l’avion qui nous emmenait à Sao Paulo, il n’y avait personne. Tout le monde avait décommandé. C’était la victoire du terrorisme.


Les terroristes font tout pour provoquer la haine de leurs adversaires de manière à légitimer leur propre violence. En parlant sans cesse de leurs attentats, les médias font le travail des terroristes et empêchent la paix. 


Le début d’année a été endeuillé par la terrible catastrophe dans le bar de Crans-Montana. Le processus de résilience est-il le même, plus difficile ou plus facile, qu’après la destruction due à une guerre? 


Il y a 1000 formes différentes de traumatismes et les individus ont 1000 manières différentes d’y réagir. Il y a des gens qui ont acquis des facteurs de protection avant le traumatisme, ils vont souffrir mais démarrer très vite un processus de résilience et de reconstruction de soi. Et il y a des gens qui, avant le trauma, avaient acquis des facteurs de vulnérabilité (la drogue, la solitude, la maltraitance, la maladie, la pauvreté) et ces gens, après un traumatisme, vont souffrir aussi mais ils auront plus de mal à déclencher un processus de résilience. 


Après l’effrayant traumatisme de Crans-Montana, le même raisonnement s'applique, sauf que le traumatisme est suraigu et soudain: il y a un avant et un après. Il y a d’autres types de traumas, des traumatismes développementaux où les gens ne se rendent même pas compte qu’ils sont délabrés par un traumatisme insidieux (la précarité sociale, les insultes quotidiennes, le mépris, l’appauvrissement relationnel).


Dans tous les cas, il y a deux choses indispensables après un trauma, c’est le soutien et le sens. Quelqu’un qui, après un trauma, n’est pas soutenu d’une manière ou d’une autre, par une tasse de café, par un bavardage, par une présence sécurisante, ne pourra pas redémarrer.


Et puis, quand les gens iront mieux, quand ils seront cicatrisés, il faudra qu’ils sentent autour d’eux la famille, les copains, la culture, pour les entourer et donner sens, en parlant, à cet effrayant traumatisme.


La nature même du traumatisme ne joue pas un rôle?


Si, cela dépend en partie de la structure du traumatisme. Les traumatismes naturels (tremblements de terre, inondations) sont plus faciles à résilier que les traumatismes relationnels (la guerre, la pauvreté, la maltraitance). On pardonne à la nature!


«Les traumatisés ne pardonneront pas, il y aura sûrement des désirs de vengeance»

Pour Crans-Montana, c’est un drame qui n’est pas naturel, il est probablement dû, d’après ce que j’entends à la télévision, à la cupidité des gens qui voulaient gagner de l’argent. Si c’est vrai, les traumatisés ne pardonneront pas, ils voudront aller jusqu’au procès et le procès, souvent, n’est pas seulement une forme de justice mais de vengeance. Il est nécessaire pour la réparation, mais il y aura sûrement des désirs de vengeance. Cela dépend des individus.


Pour les familles des victimes, la possible négligence des propriétaires du bar est plus difficile à accepter qu’un fait de nature comme un séisme?


Oui, on pardonne à la nature, mais on ne pardonne pas aux interactions humaines, surtout quand il s’agit d’une relation d’argent.


Certaines familles peuvent-elles avoir un sentiment de culpabilité, parce qu’elles ont laissé leur enfant aller dans ce bar?


Oui, forcément. Il y aura aussi des victimes qui vont se dire: «Moi j’ai survécu et ma fiancée ou mon copain sont morts brûlés, j’ai honte d’avoir survécu.» D’autres familles, forcément, vont se dire: «J’aurais dû lui interdire, il était trop jeune, je l’ai laissé partir, j’ai ma part de culpabilité.»


Cela peut entraver le processus de résilience?


La résilience, c’est la reprise d’un autre développement après un trauma. Comment voulez-vous qu’il n’y ait pas de problème? Il ne faut pas raisonner en termes de «une cause provoque un effet». Il faut raisonner en termes de « le sujet blessé doit être entouré». Là, on cumule les facteurs de protection et de nouveau développement.


Dans votre dernier livre, 40 voleurs en carence affective (Odile Jacob), vous expliquez que la guerre est inévitable et qu’elle fait partie de la condition humaine. N’est-ce pas ce que les médias rapportent?


La guerre existe depuis que l’humanité existe, on en a des traces qui remontent au paléolithique: les hommes tuaient ceux qui ne se maquillaient pas comme eux, ceux qui ne parlaient pas la même langue, qui ne mangeaient pas de la même manière, qui ne construisaient pas leurs abris de la même manière.


Pour eux c’étaient des étrangers, donc des gens haïssables et dangereux, et tout cela provoquait des guerres atroces. Tous les archéologues le disent: dès que les hommes ont commencé à se regrouper en clans, c’est-à-dire il y a 300'000 ans, ils ont exterminé ceux qui ne se comportaient pas comme eux.


Donc on ne peut pas empêcher la guerre?


Je crois que les guerres racontent très bien la civilisation dans laquelle elles ont lieu. À l’époque où les armées étaient payées par les seigneurs, la mort d’un soldat coûtait très cher parce qu’il fallait que le seigneur lui fournisse une arme et un uniforme. La guerre était beaucoup moins mortelle qu’aujourd’hui parce qu’elle coûtait cher. Avec la bataille de Valmy, le 22 septembre 1792, des sans-culottes ont détruit pour la première fois une armée de soldats armés et bien habillés. C’est la première bataille où l’on s’est mis à sacrifier des centaines de gens et le phénomène n’a cessé ensuite de s’amplifier: au XXᵉ siècle, ce sont des dizaines de millions d’hommes qui ont été sacrifiés pour des idées ridicules.


La Deuxième Guerre mondiale a été provoquée par les deux théories les plus absurdes de la planète: la théorie raciste des nazis et la théorie des communistes, plus généreuse au départ mais qui s’est terminée par une dictature. Quant à la Première Guerre mondiale, entre 1914 et 1918, elle a sacrifié un million et demi de jeunes hommes dans des conditions atroces, dans les tranchées. Ceux qui ne sont pas morts sont restés mutilés, amputés, ils souffraient de symptômes posttraumatiques, alors on les punissait à l’hôpital parce qu'on disait que c'étaient des simulateurs ou des traîtres à la patrie. Après avoir souffert dans les tranchées, ils souffraient à cause de la France qui les avait envoyés se faire massacrer. On était en pleine absurdité.


Les causes de la guerre en Ukraine ne sont-elles pas dérisoires, elles aussi?


Oui, ce sont des guerres cruelles pour des causes absurdes, ridicules. On s’entretue pour des idées reçues, pour des mensonges volontaires, pour des arguments insensés. Les Ukrainiens parlent russe, ils sont de culture russe, et actuellement ils sont en train de se faire massacrer. Ils se défendent bien grâce à l’aide de l’Europe, mais le point de départ du conflit est absurde.


Pour éviter cette guerre absurde, il aurait fallu que tout le monde soit adulte et accepte de réfléchir au lieu de réciter. Quand un dictateur s’empare du pouvoir, il y a une seule vérité, c’est celle du chef, il a raison sur tout, les gens perdent la tête. Il faudrait qu’à l’école et dans la culture, les cinéastes, les philosophes, les journalistes apprennent à réfléchir.


C’est la situation espérée, rêvée, dans une démocratie, mais ce n’est pas la réalité qu’on observe aujourd’hui. Pour l’instant on a une seule vérité, un seul langage totalitaire, toujours le même: on est agressés par des méchants qui ne se maquillent pas comme nous. Les Russes disent la même chose.


Je suis frappé de voir le retour de la guerre dans le discours des responsables politiques. Le général Mandon, en France, a dit aux Français qu’ils devaient se préparer à sacrifier leurs enfants.


On a toujours sacrifié ce qu’on a de plus précieux, c’est-à-dire les enfants. Dans les civilisations sud-américaines, on a tué des milliers de petits garçons qui ont été littéralement sacrifiés pour faire pleuvoir. Dans toutes les guerres, on envoie ceux qui sont les plus agiles et les plus obéissants, c’est-à-dire les enfants. J’ai vu des enfants soldats au Congo et en Colombie. Ce sont de petits garçons, avec des kalachnikovs, qui sont envoyés pour prendre la place des adultes et parfois commettre des crimes comme le font des enfants, c’est-à-dire en souriant et sans vraiment se rendre compte qu’ils donnent la mort.


«Des enfants de trois ou quatre ans apprenaient en même temps leur langue maternelle et la haine des Juifs»

Donc le général Mandon dit une banalité vraie, c’est que depuis qu’on prépare des guerres, on sacrifie les enfants. Actuellement, à Gaza, la moyenne d’âge des combattants est de 18 ans dans les deux camps mais en Ukraine, la moyenne d’âge est beaucoup plus élevée parce que c’est une guerre plus technique avec moins d’affrontements directs. 


Quand j’ai donné des cours à Gaza et à Ramallah, en Cisjordanie, j’ai vu des dessins animés qui passaient dans des maternelles: des enfants de trois ou quatre ans apprenaient en même temps leur langue maternelle et la haine des Juifs. Quinze ou vingt ans après, les enfants sont convaincus et ils passent à l’action.

  

On avait pourtant l’impression qu’en Europe, depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la guerre était bannie et même tabou.


Oui, mais ce n’était qu’une impression. Moi aussi j’y ai cru. J’ai cru que la guerre avait disparu, mais c’était une croyance. La guerre n’était pas en France, sur le sol français, mais la France était en guerre tout le temps. Depuis 1945, il y a le massacre de Sétif, dès le 8 mai 1945, puis la guerre en Algérie a commencé. Je fais partie d’une génération où le service militaire durait trente mois. Ça s’appelait une opération de police, mais on sait bien qu’en période de guerre, l’euphémisme règne. Donc on allait faire une opération de police. Mais c’est une opération de police qui a quand même tué 200'000 Algériens. Ça fait la main lourde pour une opération de police. 


Plus tard, il y a une quinzaine d’années, la France a aussi été en guerre en Afghanistan, puis au Mali, des guerres qu’elle a perdues contre des ennemis invisibles. Qui se souvient que la France a été en guerre en Afghanistan et au Mali? Personne, parce que ces guerres n’ont pas été rapportées dans des récits! Ce qui signifie que si une guerre n’entre pas dans les récits collectifs, elle n’existe pas. Si on n’en parle pas, elle n’existe pas. C’est la même chose pour toutes les formes de mémoire: si un événement, même terrifiant, existe dans le réel mais qu’il n’est pas verbalisé, parlé, remémoré, on l’oublie. D’où l’importance des livres, des films, des tableaux, des œuvres d’art.


On prépare le récit de la future guerre. Ça veut dire qu’il y a une envie de guerre?


Oui, parce qu’en faisant la guerre, on légitime la violence. Tous les dictateurs et tous les pays qui préparent la guerre se disent en état de légitime défense. Poutine dit que les Ukrainiens étaient nazis et qu’il était nécessaire de les exterminer. Tous les peuples qui préparent la guerre se disent en état de légitime défense, c’est ce qui légitimise leur agression.


Que pensez-vous de Poutine?


Je pense que c’est le triomphe parfait d’un usurpateur, comme Trump d’ailleurs, mais je pourrais dire que tous les dictateurs sont des usurpateurs. Quand on voit le nombre de dictateurs qui ont été adorés et qui ont provoqué l’enthousiasme: Hitler a été adoré, Staline a été adoré, Eva Perron a été adorée, tous les dictateurs ont été adorés. On est en pleine illusion guerrière, on est en légitime défense, on est les plus forts, on a la morale avec nous…


Il ne faut pas oublier que quand les nazis ont tué six millions de Juifs sur un peuple européen de neuf millions, c’était au nom de la morale. Les nazis se disaient persécutés par le complot juif.


J’en reviens à Poutine: comment le voyez-vous en tant qu’acteur de l’histoire? Comme un conquérant? Comme un nationaliste?


Beaucoup de journalistes voudraient me faire dire qu’il souffre d’une maladie mentale…


Pas moi!


Non, je sais… On a d’ailleurs voulu me faire dire la même chose pour Sarkozy… Je crois, pour Poutine, que ce n’est pas du tout une maladie mentale. Je pense qu’il a une structure de personnalité parfaite pour devenir un tyran. Pas d’émotion, pas d’empathie, il s’appuie sur sa performance quel que soit le prix que vont payer les autres. C’était un petit voyou à Saint-Pétersbourg, très doué physiquement puisqu’il est allé aux Jeux olympiques de judo, et il a fait ensuite son chemin avec une froideur qui mène à la victoire.


«Poutine avait la mentalité pour devenir un dictateur»

Si par malheur vous avez un peu d’empathie, et si par malheur vous vous mettez à la place des autres, vous ne pouvez pas déclencher une guerre absurde. Lui il l’a fait: pas d’empathie, froideur affective, attitude habile et une grande expérience des milieux de la politique qui sont terriblement vulnérables. Il suit son chemin, il est parfait, il avait la mentalité pour devenir un dictateur et pour déclencher une guerre sans éprouver aucune culpabilité.


Il côtoyait des voyous à Saint-Pétersbourg quand il était ado, comme il l’a dit lui-même, mais est-ce qu’il n’a pas connu ensuite une sorte de résilience? Il quitte ce milieu de voyous pour devenir avocat, agent du KGB, puis responsable politique.


Je n’emploierais pas le mot de résilience parce qu’il n’a pas repris un développement empathique et, surtout parce que, même s’il a souffert de conditions sociales défectueuses, il n’a pas subi un traumatisme comme une guerre ou un viol, ou quelque chose comme cela. Il s’est parfaitement adapté à son milieu de voyous de Saint-Pétersbourg, comme aujourd’hui, en France, on voit des milliers de voyous qui s’adaptent dans des quartiers difficiles.


Dans un contexte social déficient, Poutine s’est adapté grâce à son manque d’empathie qui lui donne aujourd’hui la froideur pour gouverner sans aucune culpabilité. Dans son cas, je parlerais plutôt d’une petite perversion que de résilience, ça n’a rien à voir.


Et Zelensky, comment le voyez-vous?


Il m’est sympathique parce que c’était un clown. Pour être clown, il faut avoir de l’empathie, il faut savoir quelle mimique adopter ou quel mot prononcer pour déclencher les rires des autres. Les dictateurs n’ont aucun humour – c’est une donnée immuable et incontestable. Zelensky est un clown et j’ai vu un extrait d’un film où il jouait: il avait vraiment un grand talent pour nous faire rire. Je ne sais pas pourquoi il est devenu chef d'État. Je ne sais pas comment ça va se terminer pour lui, mais je le vois plutôt comme un aventurier social, au bon sens du terme. Je pense que ce n’est pas un pervers, qu’il a voulu tenter une aventure politique, comme Coluche, et que malheureusement, pour lui, ça a marché.


Comme votre père était ukrainien, êtes-vous particulièrement touché par ce conflit?


Je suis touché, mais pas particulièrement. Quand j’étais enfant, je ne savais pas quelles étaient mes origines. Je suis né à Bordeaux, mes parents étaient venus en France dans les années 1930, mon père était ukrainien et ma mère polonaise. Toute ma famille était juive et elle a disparu pendant la guerre. Mon père s’est engagé dans l’armée française en mai 1939 comme tous les hommes de sa famille, j’avais deux ans et j’ai été recueilli par une famille française, donc je ne connaissais pas du tout mes origines.


«Tout se répète névrotiquement comme si aucune expérience n’était jamais utile»

Plus tard, à l’université, je ne touchais pas de bourse parce que quand j’allais en demander, on me demandait mon nom et quand on me demandait mon origine, je répondais: russe ou polonais. Et on me répondait: «Eh bien, allez demander une bourse en Russie ou en Pologne.» Quand j’étais en première année de médecine, pour la première fois, un interne qui parlait russe m’a dit: «Cyrulnik est un mot ukrainien, ça veut dire barbier.» Quand je suis allé à Cracovie, en Pologne, j’ai vu mon nom sur des affiches: c’était des affiches pour Le Barbier de Séville qui passait à l’opéra de Cracovie.


Alors voilà, mes connaissances ukrainiennes sont très limitées. Je sais que ma famille paternelle venait d’Ukraine mais, pour moi, c’est une connaissance très légère, très superficielle.


Vous n’avez pas tout de même un sentiment particulier?


Si, ça me touche, mais Gaza me touche aussi. La guerre en Ukraine me touche surtout parce que, comme je vous l’ai dit, j’étais convaincu que la guerre ne reviendrait jamais et que je découvre aujourd’hui que l’histoire ne sert à rien, que tout recommence, que tout se répète névrotiquement comme si aucune expérience n’était jamais utile. Gaza aussi me touche parce que, même si je suis très critique envers l’extrême droite israélienne qui, selon moi, est raciste et colonialiste, celle-ci est en train de réveiller de vieux monstres qui sont parfaits pour déclencher les guerres.


On reparle du spectre de la guerre nucléaire, est-ce que cela vous angoisse?


Je ne suis pas un expert mais je pense que quand une technologie existe, elle est forcément utilisée un jour ou l’autre. Je crois qu’il n’y a pas d’exemple d’armes qui n’aient pas été utilisées, même quand elles étaient interdites. Pendant la guerre de 1940, le lance-flammes, qui était terrifiant, a été utilisé. Certaines mines aussi ont été interdites au fil du temps, mais l’Iran et l’Irak en ont mis partout pendant leur guerre de 1980 à 1988, l’armée américaine et les Français en ont utilisé au Vietnam… Il n’y a pas d’exemple d’armes qui n’aient pas été utilisées quand les États en ont eu besoin. 


Donc le risque d’extermination nucléaire est réel même s’il est déraisonnable et inhumain.


La guerre est un phénomène déraisonnable. Il y aura forcément un jour un givré tout-puissant qui trouvera une raison pour déclencher une guerre nucléaire qui sera brève. On a déjà eu deux bombes à Hiroshima et à Nagasaki, en 1945.


Un militaire américain se flattait il y a une année d’être prêt à ce qu’il appelait «un échange nucléaire» avec la Russie.


On trouve toujours des arguments moraux pour se lancer dans un comportement pervers. À la Libération, en juillet 1945, j’étais à Bordeaux, chez les gens qui m’avaient recueilli. Dans ma mémoire d’enfant, j’ai le souvenir que la bombe à Hiroshima a provoqué à Bordeaux une explosion de joie. Tout le monde est sorti en s’embrassant et en se tapant dans le dos, parce que la bombe avait explosé à Hiroshima. J’entendais dire autour de moi: «200'000 morts en une minute, c’est merveilleux, donc on va gagner la guerre.» Je ne vous garantis pas le chiffre, je crois que c’est celui que j’ai entendu, mais la mémoire n’est pas toujours fiable. En tout cas, ce qui est vérifiable, c’est que ça a été une explosion de joie à Bordeaux.


Je me rappelle que Raymond Aron, qui était pourtant un sage, avait dit que la bombe d’Hiroshima ne l’avait pas particulièrement frappé sur le moment, dans le contexte de la guerre.


Oui, ça me paraît logique parce que dans une logique de guerre, on parle de millions de morts. Pour Hiroshima et Nagasaki, on nous a expliqué qu’en tuant seulement 200'000 ou 300'000 personnes, le Japon allait capituler. Ce que n’a pas fait le Hamas, ce que ne fait pas non plus l’Ukraine. Dans les guerres futures, on ne capitulera plus, ce seront des guerres nucléaires plus performantes.


«Méfions-nous de la morale en temps de guerre!»

On a dit que le Japon allait être obligé de capituler à cause de la bombe atomique et qu’on allait pouvoir économiser plusieurs millions de vies américaines et japonaises. C’était encore une fois un argument moral qui permettait de justifier l’usage de la bombe atomique. Méfions-nous de la morale en temps de guerre!


La Suisse n’a-t-elle pas un rôle à jouer en plaidant pour la paix?


J’aime la Suisse, mais je ne me sens pas très compétent sur cette question. La Suisse, pendant la Deuxième Guerre mondiale, s’est mise à l’écart et a pensé à défendre ses intérêts comme beaucoup de pays. Idéalement, il y a des instances internationales en Suisse qui pourraient jouer un rôle pour tenter d’empêcher ou du moins de limiter la guerre.


En refusant la guerre, la Suisse n’a-t-elle pas eu le mérite de ne pas s’abandonner à la déraison?


Je pense que les gens raisonnables, en temps de guerre, ne sont pas écoutés. Ceux qui le sont sont ceux qui mettent le feu aux âmes, qui provoquent l’enthousiasme. L’enthousiasme c’est un Dieu intérieur. Des dictateurs ont un langage rhétorique totalitaire, ils ont une manière de parler qui enflamme les esprits. Hitler le faisait à merveille, Staline aussi. C’est purement de la rhétorique, il n’y a pas du tout d’arguments rationnels. Il y en a un qui a bien compris cela, c’est Charlie Chaplin dans Le dictateur. Dans les mouvements qui préparent la guerre, il y a une érotisation de la haine, une érotisation de la peur, une rhétorique qui enflamme les esprits. La raison est complètement éteinte. 


Comment sortir de la logique de guerre?


Je vais être très pessimiste: je pense que la guerre est un processus irrationnel tellement puissant qu’il entraîne tout le monde. Je vous ai dit qu’il existe une rhétorique qui enflamme les esprits et qui donne tout le pouvoir à des dictatures, mais il existe aussi une rhétorique inverse: apaisée, humaine, qui permet de découvrir l’autre. La rhétorique guerrière entraîne à la soumission et à l’extase collective, elle arrête la pensée. Les gens scandent les mêmes slogans, c’est très euphorisant. La rhétorique apaisée est fondée au contraire sur l’écoute de l’autre, la découverte, le doute, la réflexion. Elle exige de la réflexion et du travail. La plupart des gens, malheureusement, préfèrent l’euphorie au travail. 

 

Quand viendra le temps de la résilience pour l’Ukraine ou pour Gaza?


Quand la guerre sera finie et que l’on pourra penser à reconstruire. À ce moment-là se poseront les conditions de la résilience. Qu’est-ce qui marche encore, qu’est-ce qui n’a pas été détruit dans notre esprit et dans notre pays? On prendra une nouvelle direction car on ne pourra pas faire comme avant, puisque les usines sont détruites, les infrastructures sont détruites, la population est détruite… Je crois qu’il y a eu 100'000 morts en Ukraine…


Beaucoup plus, on a dépassé depuis longtemps le million de morts ou disparus dans l’armée ukrainienne, on doit en être au moins à un million et demi.


C’est effrayant… On devra tout repenser. Quels nouveaux rapports devra-t-on établir avec l’Europe, avec l’OTAN, avec l’Asie? Il faudra se remettre à vivre après une agonie nationale physique et psychique. Comment va-t-on se remettre à vivre? Quand la paix revient, la résilience est toujours possible, mais elle est plus ou moins facile. Sur le plan psychologique, quand un enfant a acquis avant un trauma des facteurs de protection, s’il parle bien, s’il est bien entouré, s’il va à l’école, il ne va pas rater la main qu’on lui tend et la résilience sera facile. À l’inverse, si des gosses ont appris la violence pour survivre et qu’ils se sont refermés sur eux-mêmes, la résilience sera difficile.


Quant à Poutine, il doit penser qu’il a pu refaire de la Russie un empire grâce à la violence et que c’est sa froideur affective qui lui a permis de prendre ses décisions. J’imagine qu’il doit bien dormir la nuit et qu’après la guerre, il restera froid s’il n’est pas jugé ou assassiné. Il ne sera jamais dans la résilience. 

3 commentaires


pierre.flouck
il y a 2 heures

Parfaitement d’accord avec Yvan . J’ai toujours apprécié Boris Cyrulnik ( hormis son manque de critique lors de la crise Covid!), mais je pense également qu’il devrait éviter de parler de géopolitique à propos de l’Ukraine.

Sans etre poutinolatre je trouve qu’il noircit exagérément Poutine; le dirigeant russe est certes un autocrate cynique, froid, déterminé , mais il ne faut pas oublier qu’il a sorti son pays du chaos dans lequel Eltsine avec l’aide des américains et européens avait mis son pays. A propos de l’Ukraine je partage les analyses de personnalités critiques face à l’attitude des occidentaux dans le conflit ukrainien, tels qu’Alain Juillet , Caroline Galactéros, Éric Hoesli, Guy Mettan, même si certains d’entre eux sont peut-être un…

J'aime

baka
il y a 3 heures

Je crois que le terme dictateur est un peu trop facilement utilisé. On peut reprocher à Trump son comportement, mais ce qu'il fait, c'est très bien d'un point de vue US. Il voulait mettre des droits de douane de 10% sauf erreur, il a obtenu bien plus parce que les gouvenements en face sont en majorité totalement incompétents donc il en profite. Il n'y a que certains pays qui ont résisté et qui se vengent en utilisant les leviers à leur disposition. Il a juste été trop loin avec le Venezuela et ne devrait pas trop tirer sur la corde. Même là, on voit des gouvernements se coucher et qui félicitent l'enlèvement d'un président pour le jugement d'un citoyen qui n'a rien avoir…

J'aime

yvan2207
il y a 4 heures

J'ai beaucoup de respect pour Mr Cyrulnik mais concernant la guerre d'Ukraine il devrait éviter de faire de la géopolitique.

Il oublie de mentionner les accords de Minsk qui n'avaient pas été respectés par l'occident, l'avancée des forces de l'OTAN jusqu'aux pays limitrophes des frontières de la Russie, les affrontements à Odessa en 2014 pendant lesquels des gens furent brûler vifs dans la Maison des syndicats, le bombardement par l'armée d'Ukraine des Ukrainiens russophones pendant 8 ans.

Anne-Laure Bonnel a très bien documenté tous les événements de la guerre d'Ukraine :

La journaliste Anne-Laure Bonnel avait commis le crime impardonnable d'apporter son témoignage sur les exactions des Nazis hitlériens ukrainiens contre les Ukrainiens russophones du Donbass.

Elle a été lourdement…


J'aime
Pop Up Trigger
00:00 / 01:04
L'Impertinent - Logo

Inscrivez-vous aux alertes de publication :

Merci pour votre envoi !

Faire un don

IBAN : CH52 0900 0000 1555 3871 0

Lausanne, VD

  • Instagram
  • Facebook
  • X
  • Youtube

© 2020 L'Impertinent est un média indépendant qui remet l'information au service du public - Politique de confidentialité

bottom of page