«Les Américains sont très forts pour choisir les élites européennes parmi les Young Leaders du WEF»
- Amèle Debey

- il y a 6 heures
- 22 min de lecture
Ancien ambassadeur suisse à Belgrade, Tel-Aviv et Ankara, Jean-Daniel Ruch livre les leçons de ses expériences au sein du département des Affaires étrangères: neutralité abîmée, réflexes otaniens, achats d’armement sous influence, et diplomatie suisse happée par les agendas de Washington et de Jérusalem. De l’Ukraine à Gaza, en passant par Bruxelles, il alerte aussi sur une pente dangereuse: criminaliser des opinions au nom de la «désinformation».

Amèle Debey, pour L’Impertinent: Qui êtes-vous?
Jean-Daniel Ruch: J'ai été diplomate pendant 30 ans. Mes derniers postes furent des postes d'ambassadeur en Turquie, en Israël, en Serbie et au Monténégro. Avant ça, j'ai servi comme représentant spécial de la Suisse pour le Moyen-Orient, à l'époque où la Suisse de Calmy-Rey était très engagée pour la recherche d'une solution à deux États à travers l'initiative de Genève. Parmi les autres événements marquants de ma vie professionnelle, peut-être les plus satisfaisants, j’aimerais mentionner mon engagement pour la justice internationale au sein du tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, où j'ai travaillé aux côtés de Carla Del Ponte, la grande procureure suisse qui fut l'icône de la justice.
Le but était que les criminels de guerre soient jugés pour donner au moins un peu de satisfaction aux victimes des horreurs des guerres de l’ex-Yougoslavie dans les années 90. On le voit aussi avec le drame de Crans-Montana: la première réaction, c'est une réaction de compassion vis-à-vis des victimes. Et puis, immédiatement après, vient une espèce de colère, une recherche de justice, de savoir qui sont les responsables. C'est quelque chose que l’on observe, je crois, dans tous les drames humains. Il y a un moment où les victimes et leurs familles ont besoin d'avoir un sentiment de justice. Que les gens qui sont responsables de leur souffrance, ou de la souffrance de leur proche ou de la mort de leur proche, soient tenus responsables. Puis qu’il y ait une rétribution. Il s’agit d’un phénomène très humain que l’on observe dans toute l’histoire.
À quoi sert un ambassadeur?
Il s’agit d’un grade, comme à l'armée avec le soldat, le caporal, le sergent, le lieutenant, jusqu'au général. C'est un petit peu la même chose dans la diplomatie. Ambassadeur est le grade suprême avant secrétaire d’État ou ministre.
Un diplomate sert les intérêts de son pays, quand il travaille pour un pays. S’il travaille pour une organisation internationale – comme j’ai pu travailler pour l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et l'ONU – là, il sert les intérêts de l'ensemble des pays de l'OSCE, ou de l'ensemble de la communauté internationale.
Servir les intérêts peut vouloir dire beaucoup de choses: utiliser et projeter le softpower à travers toutes sortes d’activités, notamment culturelles. Cela veut dire protéger, défendre, soutenir l'économie de son pays, et puis cela veut dire nouer et entretenir des relations au niveau politique avec le pays dans lequel on est affecté. C’est très varié. Par exemple, quand j'étais représentant de la Suisse pour le Moyen-Orient, mon rôle était d’essayer de rechercher des voies vers la paix, en particulier entre Israël et la Palestine. Quand j'étais avec Carla Del Ponte, il s’agissait d’un travail de justice. Dans mes postes bilatéraux, cela dépendait un peu des pays, mais l'économie occupait souvent une place prépondérante.
N’est-ce pas une posture un peu biaisée à la base? La DDC (La Direction du développement et de la coopération), par exemple, ne revêt-elle pas une position un peu paternaliste, voire néocolonialiste envers des pays considérés comme sous-développés?
C’était son attitude au début, mais aujourd’hui on parle beaucoup moins de «développement» et beaucoup plus de «coopération». Ma vision de la DDC est celle de coopérer avec des objectifs qui servent aussi les intérêts de la Suisse.
Par exemple, si on aide au développement économique d'une région ou d'un pays, cela favorise aussi les intérêts de la Suisse à deux égards: le premier vis-à-vis des entreprises suisses. Une économie florissante grâce à l'action de notre coopération est intéressante pour la Suisse et son économie.
«On a endommagé notre softpower notre réputation, mais aussi une possibilité d'action dans le monde»
Puis il y a un autre phénomène devenu central depuis une vingtaine d'années, c'est que le développement économique dans certains pays, en particulier les pays dont émanent beaucoup de migrants ou de requérants d'asile, permettra aussi de mieux maîtriser ces flux de migration qui sont, comme vous le savez, une préoccupation importante de la population suisse dans tous les sondages.
Vous avez quitté le département des Affaires étrangères (DFAE) en 2023. Quel regard portez-vous sur la gouvernance d’Ignazio Cassis, maintenant que vous êtes libéré du secret professionnel?
Ce serait un manque de loyauté vis-à-vis de mon ancien employeur que d’émettre des critiques au vitriol, mais j'observe quand même une chose: nous avons commis des erreurs dans la gestion suisse de notre politique vis-à-vis de la guerre en Ukraine, ainsi que vis-à-vis de la guerre à Gaza. Ces positions sont fondamentalement pro-ukrainiennes d'un côté et fondamentalement pro-israéliennes de l'autre.
On a écorné, endommagé notre softpower notre réputation, mais aussi une possibilité d'action dans le monde. Je crois que l’on prend peu à peu conscience de ces erreurs et c’est une bonne chose. À part ça, il y a d'autres dossiers qui marchent très bien: Ignazio Cassis a bien conduit nos relations avec la Chine, par exemple, qui est un gros dossier important également. On se doit d’avoir une vision nuancée sur le sujet, même si c’est très à la mode de critiquer Cassis.
La politique de Cassis reflète celle voulue par une majorité du Parlement. Lorsque les partis de gauche ont proposé d’interdire les exportations de biens à double usage à destination d’Israël – qui sont problématiques du point de vue de la neutralité – cela a été refusé par la majorité de droite aux Chambres. Cassis représente la politique d'une majorité d’élus.
Je vous pose cette question parce qu'en 2022, L’Impertinent a publié une enquête sur les démissions et les arrêts maladie en cascade au DFAE. Cassis y était présenté comme un chef démissionnaire et absent. Comme vous y étiez à ce moment-là, j’aimerais avoir votre avis là-dessus.
J’ai démissionné en 2023, mais pas pour ces raisons-là. Effectivement, à l'époque, il y a eu des problèmes, mais pas partout. Le DFAE est une grosse machine, avec beaucoup de divisions. Ce dont vous parlez touchait surtout la direction des ressources.
(Re)lire notre article: Démissions en cascade au DFAE, que se passe-t-il dans le département d’Ignazio Cassis?
Comme j'étais sur le terrain, je ne peux pas dire que j’étais concerné directement, ni que je comprends les ressorts qui ont conduit à toutes ces démissions, mais je peux vous dire une chose: j'ai eu quand même quelques éraflures dans mes relations avec la direction des ressources à l'époque, parce que j'étais en Turquie, un pays qui connaissait une inflation officielle de 70 à 80%, officieuse de 150% et puis j'ai demandé à la direction des ressources d'augmenter les salaires mon personnel local. Je n’ai pas obtenu satisfaction, ce qui fait que j'avais à peu près un tiers du personnel à Ankara payé en dessous du minimum vital turc tel que défini par des organismes. C'était donc effectivement une relation un peu compliquée. J’ai trouvé que c’était une mentalité un peu bizarre, il y avait de quoi avoir honte.
Pour en terminer avec Ignazio Cassis: vous avez dit dans une interview qu’il prenait ses ordres à Jérusalem. Cela me semble extrêmement problématique. Que vouliez-vous dire?
Il est de notoriété publique qu’il a toujours été très pro-Israël, notamment en étant vice-président de cette association d'amitié parlementaire entre la Suisse et Israël. Qui, faut-il le rappeler, a comme objectif déclaré sur son site internet de représenter les intérêts politiques, économiques et culturels d'Israël, alors que ce sont des élus de la Confédération payés par nos impôts. C’est tout de même un peu bizarre pour un groupe formé d’élus suisses.
«La pénétration israélienne dans tous nos systèmes de sécurité est effarante»
On a pu le constater également dans les prises de position, mais aussi dans les décisions qui, à mon avis, sont problématiques du point de vue de la tradition humanitaire de la Suisse, de sa neutralité et peut-être même du point de vue de la justice internationale. Cassis a toujours pris des positions qui veillent à ne pas déplaire aux Américains et aux Israéliens.
Prend-il ses ordres à Jérusalem de façon générale, également lorsqu’il s’agit d’autres pays?
Non, je ne pense pas qu'Israël intervienne à Berne pour savoir quelle sera notre politique vis-à-vis du Venezuela, par exemple. Le contexte de la question qui m'avait été posée à l'époque était vraiment lié au Proche-Orient. Remarquez, Cassis n’est pas le seul concerné. La pénétration israélienne dans tous nos systèmes de sécurité est effarante. Il faut lire l'article de Vigousse de cette semaine sur les jeux de renvoi d'ascenseur entre des responsables d’Armassuisse et l'entreprise d’armement israélienne Elbit. On y explique notamment que les responsables des achats des drones qui ne fonctionnent pas se sont retrouvés à la tête d’entreprises basées en Suisse qui appartiennent à Elbit.
«Pour moi, ces informations nécessiteraient une enquête pénale»
Entre le conflit d'intérêt et la corruption, je ne peux pas trancher, mais pour moi ces informations nécessiteraient une enquête pénale. La nomination d’un procureur. Il ne suffirait pas de confier des éclaircissements à une commission de gestion des chambres, à supposer qu’elles s’y intéresseraient.
Prenez le cas de Nicoletta della Valle, ancienne directrice de l'Office fédéral de la police (FEDPOL), très récemment épinglée par un tribunal zurichois pour être apparemment intervenue dans une affaire pour empêcher un militant journaliste palestinien de parler à Zurich. Il s’est fait arrêter dans la rue et expulsé de la Suisse.
On sait également que la première chose qu'elle a faite en quittant son poste est de rejoindre un groupe d'investissement israélien qui s'appelle Champel Capital, dirigé par un certain Amir Weitmann, qui lui prône ouvertement la déportation de toute la population palestinienne de Gaza. Ce groupe est également actif dans le financement des industries d'armement israéliennes.
Le journal en ligne Republik a fait une enquête sur tous ces liens, cette coopération militaire entre la Suisse et Israël, niée par le département de la Défense. Les journalistes ont découvert qu'entre 2013 et 2025, il y avait eu 1200 voyages de services – donc des voyages officiels de fonctionnaires payés par vos impôts et les miens – pour aller en Israël. Ça fait quand même une moyenne d'à peu près deux par semaine. Si ce n’est pas l’illustration d’une coopération militaire étroite qui démontre l’interpénétration des deux systèmes et le biais cognitif qu’il peut y avoir au sein de notre administration vis-à-vis d’Israël, je ne sais pas ce que c’est.
Avez-vous été témoin de tout cela lorsque vous étiez ambassadeur en Israël?
On ne m'informait pas des visites officielles. Mais, un beau jour, un peu avant le Covid, il y a eu un couac assez grave. Nos chers soldats responsables de l'achat des drones sont allés les tester sur les hauteurs du Golan. Un territoire syrien occupé selon le droit international, puisque son annexion par Israël n’est reconnue que par Donald Trump et les Américains. L’affaire est sortie dans la presse et j’en ai été informé.
Nous nous sommes fendus d'un communiqué de presse qui disait que ceux qui testaient les drones ne savaient pas qu’il s’agissait d’un territoire occupé. Ceux qui le savaient, dont moi, ignoraient qu'on allait tester des drones là-haut.
Vous avez également dit qu’Israël était très fort pour influencer les Européens, notamment la politique suisse via des ONG. Lesquelles?
Il y a deux ONG très en cour à la commission de politique étrangère à Berne: UN Watch, basée à Genève et NGO Monitor, qui elle est basée en Israël. Ces deux ONG font pression pour que la politique suisse s’aligne sur la politique israélienne, notamment à l'ONU, et notamment pour ce qui est du financement des ONG.
«Le lobbying en faveur d'Israël est extrêmement puissant et rencontre beaucoup de compréhension auprès de la majorité de nos élus»
Suite à ces pressions, on a par exemple diminué de moitié nos subventions à l’UNRWA, à qui on a en plus interdit de les utiliser pour Gaza. Alors que c’est là que sont les besoins les plus grands et que ceux-ci ne peuvent être couverts que par l’UNRWA.
Et puis, à la suite de ces pressions, on a aussi cessé de financer certaines ONG, notamment celles composées d'avocats prenant la défense de prisonniers palestiniens dans les geôles israéliennes. Il y a, en moyenne, autour de 10'000 Palestiniens dans les prisons israéliennes, dont beaucoup en détention administrative. C'est-à-dire qu'il n'y a pas de procédure judiciaire.
C’est du lobbying très bien fait, extrêmement puissant, qui rencontre beaucoup de compréhension auprès de la majorité de nos élus.
Vous avez renoncé à un poste de secrétaire d'État fin 2023, pour des raisons sur lesquelles on ne va pas revenir ici, vous en avez suffisamment parlé. Ce qui m'intéresse, c’est que vous affirmez avoir été victime d’une campagne de dénigrement et vous enjoignez ceux qui vous posent la question à chercher à qui profite le crime. J’ai donc bien envie de vous retourner la question.
Le crime profite, à mon avis, à ceux qui veulent une politique suisse complètement alignée sur Israël et sur les États-Unis. Mais davantage ceux de Biden que ceux de Trump. Il y a une grosse différence.
Je pensais que la liberté d’expression régnait encore, notamment dans des réunions privées, en interne. On sait maintenant qu’elle est de plus en plus en danger.
J'avais questionné le rapprochement de la Suisse auprès de l'OTAN, justifié par une menace russe. J’avais alors dit que les Russes ne sont pas capables de tenir Kherson, ce n’est pas demain qu’ils seront à Saint-Gall. Cela m’a valu des critiques acerbes de la part des Otaniens au sein de l’administration fédérale et je pense qu’ils ne l’ont pas oublié.
Puis, évidemment, par rapport à Israël, j’étais quand même assez conscient des problèmes posés par nos achats d'armement. Quand j’étais là-bas, j’avais une politique très active dans le domaine de l'innovation et de l'économie, notamment, mais ça ne m'empêchait pas d'être extrêmement critique aussi vis-à-vis de la politique israélienne dans les territoires occupés, notamment de la colonisation.
Les Otaniens, comme vous dites, sont-ils majoritaires au sein de l’administration fédérale?
Évidemment. Moins au sein du DFAE que du DDPS (département fédéral de la Défense). Regardez ce qu’il s’est passé avec le F35. Je ne sais pas si vous avez lu les livres du conseiller national socialiste Pierre-Alain Fridez, qui montrent que toute la procédure a été faite pour qu'on arrive à une seule conclusion: il faut acheter le F35.
Regardez aussi les deux documents qui ont été publiés par le DDPS, ou plus précisément le service de renseignement de la Confédération, en juillet 2025. Une espèce d'état de la menace, qui aurait pu être écrit à Washington. Il citait la Russie, la Chine, l'Iran et la Corée du Nord, comme si nous étions menacés par ces pays. Alors qu’on est un des trois pays européens à avoir un accord de libre-échange avec la Chine. Il s’agirait plutôt d’en faire un partenaire et non un ennemi!

Le deuxième document, c'est le rapport sur la politique de sécurité qui a été mis en consultation en décembre, juste avant Noël, par le DDPS. Il reprend aussi toute la logique, tous les chemins mentaux et psychologiques de l'OTAN. C’est pourquoi il est important de faire une différence entre le réflexe otanien des agences américaines et l’équipe de Trump. Il y a une scission, au sein de l’administration américaine, entre l’équipe rapprochée de Trump – notamment la directrice du renseignement, Tulsi Gabbard – et ce qu’elle appelle «l’état profond».
«Ce soi-disant «État profond» a des tentacules un peu partout en Europe, y compris en Suisse»
Plus de 100’000 américains se réveillent chaque matin en se demandant ce qu’ils vont faire du point de vue sécurité et renseignement pour mériter leur salaire à la fin du mois. Les agences de renseignement américaines (au nombre de dix-huit) ont plus de 100’000 employés. Tulsi Gabbard est censée coordonner tout ça.
En décembre, l’agence Reuters a publié une dépêche qui disait que, selon les agents de renseignement américaines, la Russie serait prête à envahir l’Europe en 2027 ou 2028. Tulsi Gabbard a pété un câble – passez-moi l’expression – et a sorti un tweet vengeur pour accuser l'État profond de sabotage et de mensonge. Elle a dit qu’il n’y avait aucune indication d'une invasion possible de l'Europe par la Russie. Elle a parlé de manigances pour détruire les efforts de Trump pour la paix.

Ce soi-disant «État profond» a des tentacules un peu partout en Europe, y compris en Suisse. Nos autorités, ou nos responsables, notamment au département de la Défense, ont tendance à reprendre ces analyses fournies par Washington ou par Bruxelles.
Vous mettez l’«état profond» entre guillemets, pourquoi? Vous ne croyez pas à son existence?
Je n’aime pas tellement ce terme qui fait un peu conspirationniste, mais c’est une réalité. Eisenhower mettait déjà en garde contre le complexe militaro-industriel. Cela rappelle aussi l’armée secrète créée par l'OTAN à partir des 1950 dans tous les pays européens, y compris en Suisse, avec des caches d'armes, des soldats en couverture prêts à être activés en cas d’invasion soviétique. On a l'impression que ces structures créées pendant la guerre froide ont perduré après la fin de la guerre pour avancer les intérêts de l'OTAN, devenus les intérêts d'une machine bureaucratique, hors de tout contrôle politique.
À l’aune des sanctions politiques prises à l’encontre de Jacques Baud, vous êtes-vous posé la question du risque de le rejoindre sur la liste, en raison de votre vision nuancée du conflit en Ukraine? Et compte tenu du fait que vous avez déjà été, selon vos dires, victime d’une campagne de dénigrement? Est-ce un risque qui vous a traversé l’esprit?
Il est difficile de tuer les gens deux fois.
La grande différence entre Jacques Baud et moi, c'est que, moi – malheureusement, peut-être, ou heureusement, par d'autres aspects – je n'ai pas des centaines de milliers de followers sur les réseaux français. Lui vous dira autre chose, mais moi je pense qu’une des raisons pour lesquelles il a été mis sur cette liste de sanctions par la France, c'est parce que ses podcasts, ses livres, ont beaucoup de succès. Maintenant plus que jamais, d'ailleurs, cela lui a fait pas mal de pub!
(Re)lire notre article: Jacques Baud sanctionné par Bruxelles: «Je n'ai jamais touché un centime de la Russie»
Ce succès en France est évidemment une remise en cause directe du narratif officiel du gouvernement français. Lui vous avancera également l’hypothèse de la présence d’un autre francophone sur la liste. Xavier Moreau, qui vit à Moscou. Jacques pense qu’ils ne voulaient pas un seul occidental sur la liste.
Il semblerait qu’on essaie également d’en faire un exemple de ce qui arrive lorsque l’on fait usage de sa liberté d’expression dans le «mauvais sens». Pensez-vous que cela contribuera à vous autocensurer?
Tout ce que je viens de vous dire tend à démontrer le contraire, ou alors je suis naïf ou inconscient. Je n’ai pas du tout envie de me restreindre. J’essaie de dire les choses telles que je les vois et les perçois, un peu différemment. On a chacun nos expériences et je trouve que c'est une belle chose, à partir d’un certain âge, que de pouvoir transmettre ses connaissances, ses expériences, les leçons que l'on a retenues d'une vie professionnelle intense et active. Je ne vois vraiment pas pourquoi je prendrais des gants.
«Va-t-on faire comme à l'époque de la guerre froide où une police politique établissait des fiches sur les mauvais citoyens?»
Je n’ai aucun intérêt financier dans des pays de l’Union européenne, donc tant que la Suisse ne reprend pas ces sanctions…
Quoique, dans le fameux rapport sur la politique sécurité dont je viens de parler, il est aussi prévu de créer une espèce de groupe interdépartemental chargé de lutter contre la désinformation et les opérations d'influence. Va-t-on faire comme à l'époque de la guerre froide où une police politique établissait des fiches sur les mauvais citoyens? Va-t-on revenir à ces pratiques-là? C'est une question qui mérite d’être posée.
Jacques Baud semble dire que, même pendant la guerre froide, la parole était plus libre.
La Suisse n'a pas encore pris de sanctions contre des Suisses pour délit d'opinion, sans procédure judiciaire aucune. Prendre des mesures qui ont un impact pareil, des sanctions, des peines qui ne peuvent pas être attaquées en justice ou de manière extrêmement difficile, en violant tous les principes de l'état de droit: présomption d’innocence, droit d’être entendu, droit d’être représenté par un avocat, possibilité de faire appel…
Du jour au lendemain, les cartes de crédit sont bloquées, on ne peut plus aller faire ses achats et on a même l'interdiction de recevoir de l'assistance de l'extérieur. Comment fait-on pour vivre? C’est une espèce de mort sociale, comme le disait Jacques Pilet. Imaginez que Jacques Baud fasse une appendicite. Est-ce que les médecins ont le droit de le soigner? Est-ce que son assurance a le droit de rembourser ses traitements hospitaliers?
Le principe de base du droit depuis l'époque romaine, c’est Nullum crimen, nulla poena sine lege: il n'y a pas de crime ou de peine qui puisse exister sans qu'il y ait une loi qui définisse s’il y a un crime et que doit être la sentence pour ce crime. Or là, quel est le crime? Propagande prorusse? Selon le code pénal ou la Constitution, ce n'est pas un délit.
À l'époque soviétique, il existait un délit semblable baptisé «propagande antisoviétique». Il figurait dans le code pénal soviétique et des gens ont fini au goulag pour cette raison. Peut-être mettra-t-on bientôt des notions de propagande antieuropéenne ou prorusse dans nos codes pénaux, c’est une possibilité. Mais, pour le moment, ce n'est pas le cas.
Dans une interview précédente, vous expliquiez qu'à l'époque de l'Office central de la défense, on avait envie d'avoir la Russie comme ennemie, que c'était une espèce de réflexe. Est-ce que c'est toujours le cas selon vous?
Pendant les années qui ont suivi la chute du mur, j'ai travaillé à l'OSCE à Vienne. On avait alors le choix entre créer un système de sécurité européen avec la Russie ou bien la tenir à distance et profiter de sa faiblesse pour avancer les pions de l'Occident, c'est-à-dire en direction de la Russie, le plus loin possible. Je pense effectivement que ceux qui donnaient le ton à ce moment-là, qui ont imaginé la politique qui a mené à la situation actuelle sont ceux qui disaient que la Russie sera toujours un ennemi.
«Désormais, c’est la menace russe qui légitime l’existence de l’OTAN»
Il y a plusieurs raisons à cela. D'abord, la crainte de pays comme la Pologne, comme les États baltes, de tous les pays de l'ancien bloc de l'Est qui craignaient une résurgence de la Russie. À leurs yeux, la seule manière de se prémunir contre le revanchisme russe, c’était d’être membre de l’OTAN. C’était une revendication que l'on peut estimer légitime. Les Russes ont d’ailleurs accepté ce rapprochement assez facilement. En revanche, c'est devenu problématique quand l'OTAN a commencé à avancer ses pions dans ce que la Russie appelle son «étranger proche». À savoir son espèce d’assise stratégique en Europe de l'Est: Biélorussie, Ukraine, Moldavie et Caucase. Désormais, c’est la menace russe qui légitime l’existence de l’OTAN.
On nous rebat les oreilles depuis des années avec cette menace russe, mais on se rend compte dernièrement que l’envahisseur pourrait bien être américain. Il y a une légère évolution du narratif à ce propos, me semble-t-il. Quel est votre regard là-dessus?
Si seulement Trump pouvait avoir ceci de positif: nous faire prendre conscience que le principal danger pour l'indépendance et la souveraineté de l'Europe et de la Suisse ne vient pas de Moscou, mais de Washington! Et de ces milieux que Tulsi Gabbard appelle l'«État profond».
Quand j’entends la Suisse parler du combat contre la désinformation et les opérations d’influence, avec la Russie et la Chine en tête, cela me fait sourire. Les opérations d'influence les plus soigneusement conduites et les plus efficaces, c'est celles qui viennent de l'ouest. À savoir de Washington, mais aussi d’Israël. Cela va de la décision d'achat de drones qui ne marchent pas, aux F35 achetés dans des conditions vraiment bizarres. Notamment avec l'histoire du prix fixe à propos duquel on nous a dit tout et son contraire.
Nos impôts sont gérés avec un amateurisme effrayant, pourquoi? Parce que, derrière tout ça, vous avez des opérations d'influence menées de manière extrêmement professionnelle et avec beaucoup d'efficacité.
Mais les Américains, ce sont les gentils. On est peut-être d’accord de se laisser manipuler par les gentils?
Il y a peut-être cette espèce d'idée ancrée au fond de nous-même selon laquelle les Américains nous ont libérés de l’Allemagne. Selon laquelle les États-Unis, c'est la démocratie, les droits de l'homme et le respect du droit international. Mais qui a le plus violé le droit international entre 1945 et aujourd'hui? Ceux qui ont mené le plus de guerres illégales sont plus à l'ouest qu’à l'est.
J'ai posé la question à deux experts. L’un a travaillé plus de vingt ans dans les services secrets britanniques et l'autre, que vous connaissez peut-être, s’appelle le professeur Jeffrey Sachs.
«Les médias sont des victimes consentantes du narratif dominant»
Je lui ai demandé d’où venait cette espèce d'osmose dans le discours, que tout le monde répète, comme des perroquets, à propos de «la menace russe». Comment est-ce possible que tout le monde soit à l'unisson sur le même registre? Ce qu’ils m’ont répondu tous les deux, c'est que les Américains sont très forts pour choisir les élites européennes.
On les décrit comme des Young leaders du World Economic Forum, ce qui leur donne la possibilité de voyager, de participer à toutes sortes de réunions, de fréquenter les cours de certaines universités de défense américaines. On les formate de cette manière-là et ensuite on veille à ce qu'ils soient promus dans des postes à responsabilité. Cela expliquerait cette espèce de concordance de vue et le fait que nos dirigeants semblent avoir parfaitement intégré la vision du monde américano-occidentale.
Ils semblent très forts également pour user de leur softpower dans les milieux culturels et médiatiques?
Je pense que les médias sont plutôt des victimes consentantes du narratif dominant. Par exemple, il est impressionnant de voir comment la NZZ s'est immédiatement rangée derrière un discours antirusse. J'ai l'impression que c'est quelque chose qui réveille des pulsions beaucoup plus anciennes.
L'antibolchevisme et la peur de la Russie ne datent pas d'aujourd'hui. On avait peur des Russes à l'époque de la révolution bolchevique, mais aussi au XIXᵉ siècle. En 1853, la NZZ voulait que la Suisse envoie un contingent de troupes pour se battre au côté des Français et des Anglais en Crimée. Je ne sais pas si on se souvient de cette guerre menée par des Occidentaux contre les Russes, en Crimée, au milieu du XIXᵉ siècle, longtemps avant Poutine et les Bolcheviques.
«Il est très confortable d'avoir un ennemi russe»
Je pense donc qu’il subsiste certaines pulsions enfouies quelque part dans l’ADN de certains de nos concitoyens qui ressortent. C’est un peu bizarre, car la pulsion inverse pourrait aussi s’exprimer, finalement. Puisque c’est Souvorov, un général russe, qui a libéré la Suisse de l’envahisseur français à la fin du XVIIIᵉ siècle. Certains cantons s’en rappellent quand même avec bonheur, puisqu’il y a un monument dédié à ce grand général russe au Gothard.
Il y a quand même une certaine mémoire?
Elle est mal cultivée, cette mémoire. Il est très confortable d'avoir un ennemi russe. Après – mais on retombe un peu dans la conspiration – évidemment tout cela sert bien les intérêts de ceux qui veulent que l’on augmente les dépenses de l’armement. Ce qu'on oublie trop souvent, c'est qu’il s’agit de nos impôts et que ces dépenses vont à des industries d'armement, suisses ou étrangères, et que beaucoup de gens en profitent. Il y a donc bien des gens qui ont intérêt à agiter la menace pour provoquer une augmentation des crédits militaires.
Ces derniers jours, l’avenir du Groenland est au cœur du débat. Pourriez-vous nous parler de votre lecture de l’intérêt trumpiste pour ce bout de terre? Il s’agit donc d’une route commerciale qui passerait par l’Arctique?
Il y a évidemment les ressources minières du Groenland, qui seront plus faciles d’accès avec le réchauffement climatique. Mais aussi le contrôle de la voie commerciale à travers l’Arctique, en effet, qui deviendra également plus praticable dans les prochaines années. On parle d’un horizon de vingt ans ou trente ans.
Les Chinois et les Russes se préparent déjà à exploiter cette route commerciale qui serait finalement la seule entre l’est et l’ouest, donc entre la Chine et l'Europe, qui ne soit pas contrôlée par les Américains ou les Anglosaxons. La route actuelle passe par toutes sortes de goulots d’étranglement: le Canal de Suez, le détroit de Bab el-Mandeb et le détroit de Malacca.
Rien que pour sortir de la Chine, il y a des bases militaires au Japon, des points d'appui ou tout au moins une présence américaine à Taiwan, aux Philippines. Toutes ces voies commerciales sont contrôlées par les Anglo-saxons depuis le XVIIᵉ siècle, à tout le moins. Les Britanniques ont pris le contrôle de ces voies commerciales en évinçant les Espagnols et les Portugais, qui les ont découvertes.
L'idée d'avoir une voie commerciale par le nord est donc stratégique pour la Chine. Cela s'inscrit très bien dans la vision des nouvelles Routes de la Soie, One Belt, One Road, qui vise à créer des voies commerciales alternatives aux existantes, contrôlées par l’Occident. Cela fait partie de la tentative de la Chine de se desserrer de ce qu'elle ressent comme une étreinte. Comme le contrôle américain sur sa surface maritime.
Je ne comprends pas le désintérêt de Trump pour l'Afrique. Non seulement la présence russe et chinoise y est réelle, mais il y a aussi énormément de ressources. L’Afrique est-elle un peu oubliée dans cette histoire?
Tant mieux pour eux! Cela devient grave quand on est le jouet des intérêts divergents des grandes puissances. Il y a tout un tas de puissances régionales très actives en Afrique. Je pense notamment à Israël, dans la Corne de l'Afrique. Les Émirats arabes unis sont très présents et très actifs au Congo et au Soudan.
Je n'ai pas très bien compris non plus pourquoi l'Afrique n'intéresse pas Trump. La priorité dans la stratégie qu’il a publiée en novembre est vraiment l'Amérique latine. C’est une reprise de la doctrine Monroe qui date de 1823 et qui dit que personne d'autre qu’eux ne doit se mêler des affaires des Amériques. L'autre corollaire de la doctrine Monroe stipulait cependant que les États-Unis ne devaient pas s’occuper des affaires européennes, c’est un peu raté.
Le Groenland est évidemment un grand sujet aujourd'hui. À mon avis, un autre va prendre de l’importance ces prochains jours: cette idée, de prime abord fantasque, de charte de la paix et de conseil de la paix. Apparemment, cela a été proposé à Davos. L'idée est de créer une espèce de système parallèle à l'ONU qui serait responsable de la paix dans le monde. Soixante pays ont été invités à rejoindre ce conseil, dont la Suisse.
«Avec le conseil de la paix, on a affaire à un monument inégalé de mégalomanie»
Trump veut créer à la fois une alternative à l'ONU, mais également une alternative aux BRICS, parce que la Chine n’a pas été invitée à rejoindre son conseil. Et puis évidemment, Trump en serait le président à vie, il aurait un droit de regard et un droit de veto sur toutes les décisions. On a affaire à un monument inégalé de mégalomanie. Mais vous avez déjà une demi-douzaine de pays comme l'Albanie, la Hongrie, l’Argentine – les Trumpistes fervents de la planète – qui ont dit oui.
Selon son projet de charte, dès que trois pays en auront approuvé les statuts, elle sera effective. Ce qui est amusant, c’est que ce conseil de la paix figure dans une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, mais sur Gaza. C'était le plan Trump pour Gaza. Pourtant, désormais, il n'y a plus de limitation géographique de Gaza, on n’en parle même pas d'ailleurs. Il veut s’imposer en espèce de roi du monde et beaucoup de pays vont le suivre. Il va falloir observer la réaction des Européens, qui s’exposent à une augmentation des droits de douane en cas de refus, ce qui pourrait entraîner une guerre commerciale.
Que ce soit le Groenland ou cette charte Trump pour l'avenir du monde, tout cela risque quand même très fort de démolir ce qui reste du camp occidental. Cela démontre aussi l'erreur de jugement, l’aveuglement des Européens qui suivent comme des petits caniches depuis fort longtemps, pas juste la politique de Trump, mais la politique américaine en général. Désormais, il s’agit de savoir si cette mégalomanie va persister après Trump.
Est-ce que les politiques trumpistes vont vraiment cesser dans trois ans? Je crois que c'est un pari des Européens: ils mettent le casque, baissent la tête dans la tranchée et attendent que ça passe. Que Trump quitte le pouvoir. Mais rien ne nous dit qu'après Trump, on aura quelqu'un qui reviendra aux politiques bien connues des Bush, des Clinton, de Biden ou d'Obama. Je pense que ce serait l'occasion pour les Européens de s’allier et de développer une vraie autonomie stratégique. Macron l'avait déjà proposé en 2017, mais visiblement les Européens sont incapables d’une véritable indépendance et de souveraineté par rapport à Washington.
L’Union européenne n’a rien d’une union, finalement.
Ce n’est pas spécialement nouveau. Cependant, j'aimerais tout de même souligner un aspect trop souvent passé sous silence: les pays européens ont réussi à maintenir la paix entre eux. Regardez l'histoire des mille dernières années et trouvez-moi des périodes plus paisibles. C'est-à-dire sans conflit entre les Français, les puissances germaniques, les Anglais, ou qui que ce soit en Europe. C'est déjà ça. Espérons qu'ils réussissent au moins à préserver ce succès-là.
Dernièrement, une citoyenne suisse a été enlevée à Agadez, au Niger. J’aimerais vous demander comment le DFAE gère ces situations en général. Est-ce que la Suisse se lance dans des négociations, est-ce qu’elle paie des rançons?
Pas que je sache. J’avais été informé d’un autre cas au Mali et, à ce que je sache, on ne paie pas de rançon. Ce qu’on essaie de faire, c’est de négocier, discuter avec les gens et trouver d’autres moyens. La clé étant d’essayer de les convaincre que ce serait dans leur intérêt de libérer ces personnes.









Commentaires