Pédocriminalité, un combat perdu d’avance?

Dernière mise à jour : 23 sept. 2021

Depuis les années 2000 et l’avènement d’internet, les pédocriminels ont élargi leur «terrain de jeu». La pédopornographie, plus accessible et plus facilement diffusable, est passée, en dix ans, de moins d’un million à 45 millions de photos et vidéos diffusées en ligne. Désormais, les prédateurs vont directement chasser leur proie dans leur chambre, via les webcams et les smartphones. En Suisse, plus de 30% des jeunes ont déjà été interpellés en ligne par une personne inconnue qui avait des intentions sexuelles indésirables. «La technologie a créé un monstre» dont la lutte nécessite une réactivité et un engagement calibrés des autorités. Les forces de l’ordre semblent souffrir d’un manque de moyens, les élans citoyens efficaces sont désavoués et nos politiques sont bien trop occupés avec leurs petites guéguerres de cour d’école. Il y a donc des progrès à faire. Mais encore faudrait-il que ce ne soit pas vain.

© Pixabay


V síti (Caught in the Net en anglais) est un documentaire réalisé en République tchèque par Vít Klusák et Barbora Chalupová et diffusé il y a quelques mois, y compris sur la RTS. Le film souligne les dangers que les enfants encourent sur internet. Trois jeunes actrices sont mises dans la peau d’adolescentes par les réalisateurs du documentaire qui ont créé un faux profil Facebook à leur alter ego mineure, et ont attendu de voir. Résultat: plus de 2400 hommes ont contacté ces jeunes filles supposées avoir 12 ans.


«Je m’attendais à être confrontée à un mal très sophistiqué, à une manipulation, à un chantage peut-être, raconte une des trois actrices à une radio tchèque. Mais ce qui m’a le plus surprise, c’est l’arrogance de ces hommes. Ils n’investissent aucune énergie dans la conquête de leur victime. Ils vont droit au but et c’est cette impatience qui me frustrait le plus.»


Facebook, encore et toujours, incapable de gérer l’ampleur de son succès! Impossible pour les modérateurs du réseau social de déceler la menace sans surveiller toutes les conversations de leurs 2,3 milliards d’utilisateurs actifs. Interrogée sur la question, la firme bleue explique notamment que les adultes ne peuvent pas contacter sur Messenger un mineur avec lequel ils ne sont pas connectés. Sauf que, dans les faits, il est impossible de savoir si un membre a bien les 13 ans révolus théoriquement nécessaires à la création d’un compte, et rien de plus simple que d’accepter une demande d’amitié sans connaître réellement son auteur… qui ne l’a jamais fait?


«Lorsque nous apprenons qu’un délinquant sexuel a un compte, nous le supprimons immédiatement, explique le service de communication français de Facebook. Nous avons largement investi dans les intelligences artificielles, la technologie pour détecter de façon proactive les contenus qui violeraient potentiellement nos règles, afin de pouvoir les supprimer automatiquement, avant que quiconque ait besoin de les signaler. Nos équipes dédiées à la sécurité sont passées, aujourd’hui, à 35’000 personnes, dont 15’000 exclusivement en charge de la modération.»


Souvent montrée du doigt pour sa politique de modération, YouTube se défend et se déclare satisfaite de la lutte contre l'abus sexuel d'enfants sur sa plateforme: «Dans les deux dernières années, nous avons remis des dizaines de milliers de rapports au National Center for Missing & Exploited Children, conduisant à de nombreuses enquêtes policières.»

En pratique, malheureusement, la bonne volonté ne suffit pas. Comme le révélait une enquête de la BBC en 2016, Facebook tend à devenir un repaire de pédophiles. Et, puisque le géant de Mark Zuckerberg ne semble pas en mesure de lutter efficacement contre ce fléau, des collectifs citoyens se sont créés spontanément afin de prendre les choses en main.


Quand le prédateur devient la proie


Bien connu en Grande-Bretagne depuis environ dix ans, le mouvement des «chasseurs de pédophiles» s’est développé dans de nombreux pays du monde. En France, c’est la Team Moore qui officie régulièrement pour traquer les délinquants sexuels sur internet. Selon son leader, un Réunionnais qui se fait appeler Steven Moore, l’équipe est soumise à des règles strictes afin d’agir en accord avec la loi: interdiction d’utiliser les photos de véritables enfants pour se constituer un faux profil sur les réseaux sociaux, interdiction de provoquer un échange avec quiconque et interdiction de diffuser des informations concernant le criminel présumé sur internet.


«La Team Moore compte une cinquantaine de membres, qui ont permis la formation de 1600 personnes, ainsi que la création d’une vingtaine d’équipes à travers le monde», explique Steven Moore, qui relate avoir notamment des recrues en Suisse, en Belgique, au Canada et aux Etats-Unis. A ce jour, la Team a permis 25 arrestations et une dizaine de condamnations, selon le leader. «On a des Suisses qui sont dans le mouvement, qui nous aident et qui ont permis de compromettre numériquement des Français.»


«Investiguer à la place des services dédiés, policiers ou gendarmes, ça nous dérange un peu... »

La question de la Team Moore dérange en France où on aimerait bien remettre en cause sa légalité, car le principe du citoyen justicier passe mal. Le site Popup révélait les propos du commissaire Philippe Guichard, fin 2019: «Investiguer à la place des services dédiés, policiers ou gendarmes, ça nous dérange un peu parce que c’est un travail de spécialiste.» Pourtant, si des arrestations peuvent avoir lieu grâce à la Team Moore, un peu partout en France, c’est bien parce que les autorités prennent leurs dossiers en compte.


Contactée, la Direction générale de la police nationale (DGPN), a refusé de s’exprimer sur le sujet. Tout comme le procureur de Dijon, qui a pourtant autorisé récemment le placement sous contrôle judiciaire d’un individu signalé par la Team Moore. Il existe un malaise au sein même de l’Etat sur cette question, on peut donc imaginer que le travail des uns comme des autres n’est, en conséquence, pas simplifié.


En Grande-Bretagne, l’inspecteur en chef de l’Online child abuse activist groups (OCAGs), explique que les forces de l’ordre britanniques ne travaillent pas avec les chasseurs de pédophiles, mais prend en compte leurs résultats: «Si ces groupes dénoncent un individu à la police et fournissent des preuves, ou s’ils confrontent un individu dont ils rapportent l’activité, une enquête proportionnée est entreprise par les forces de police.»


La Suisse à la hauteur de l’enjeu?


Dans notre pays également, on rechigne à ce que les citoyens fassent le travail des enquêteurs. Interrogé sur la question, le porte-parole de la police cantonale vaudoise, Jean-Christophe Sauterel, déclare notamment: «Ce sont des enquêtes extrêmement compliquées, extrêmement sensibles, avec des investigations préliminaires. Même la police ne peut pas le faire de façon secrète, car elle doit obtenir l’aval des Tribunaux des mesures de contrainte. Les policiers peuvent faire des investigations sous une fausse identité, mais pas de leur propre initiative. De manière encadrée et contrôlée. Donc je vois mal comment le législateur pourrait admettre que de simples citoyens puissent faire ce type d’investigation.» De plus, il n’y a aucune base légale pour une collaboration entre les forces de l’ordre et la population dans ce cas précis.


Le porte-parole précise en outre: «Les dénonciations en tant que telles sont déjà traitées aujourd’hui. Il y a un formulaire d’annonce sur le site de la Confédération où on peut dénoncer ce genre de délit, donc ce lien entre le citoyen et la police existe déjà.»


L’émission Mise au point du 24 février 2019 mentionne que 1 à 5% des hommes ressentiraient des fantasmes sexuels envers des enfants, ce qui représente jusqu’à 66’000 personnes en Suisse. Dans le canton de Vaud, par exemple, il n’y a que deux policiers spécialisés dans la traque des pédophiles sur internet. Et même s’ils sont entourés d’une équipe, les forces paraissent bien faibles face à l’ampleur de la tâche.


A Genève, «nous avons actuellement quinze spécialistes qui luttent contre cette problématique à la Brigade de criminalité informatique, dont cinq sont spécialisés et amenés à effectuer des opérations plus avancées dans ce domaine.»


Le responsable communication de la police bernoise, quant à lui, explique qu'il n'y a pas de personnel spécifiquement affilié à cette traque, mais que les agents d'équipes interdisciplinaires sont affectés en fonction des besoins.


Dans le canton du Jura, où la loi a été adaptée afin que les enquêtes secrètes soient facilitées, «on a tous les outils nécessaires», mais pas encore le personnel dévolu à l’exercice, selon le responsable de la brigade des mœurs, Olivier Clory, qui précise que son service compte 2,1 à 2,5 postes traitant également, mais pas exclusivement, la cyberpédocriminalité.


A Fribourg, aucun spécialiste n’est en charge de la traque proprement dite des pédophiles sur internet, «mais les inspecteurs et inspectrices de la Police judiciaire sont à même de traiter toute affaire portée à notre connaissance en lien avec la cyberpédocriminalité», rapporte le service de communication.


En Valais, trois inspecteurs gèrent cette problématique au sein de la police cantonale.


Le chef de la police judiciaire neuchâteloise déclare cependant: «Les polices judiciaires discutent en ce moment des questions liées à la veille sur Internet en matière de pédophilie. Les ressources cantonales romandes seront coordonnées pour gagner en efficience. D’ici là, il est prématuré de se prononcer de manière individuelle, sachant qu’un travail de ce type n’est pertinent que s’il est imaginé au minimum au niveau régional.»


Le fédéralisme, un frein à la lutte?


L’année prochaine, l’Office fédéral de la police (fedpol) cessera d’épauler les cantons dans les enquêtes secrètes contre des pédophiles présumés. «C’était une décision politique, une demande des cantons, désormais en mesure de reprendre ces tâches eux-mêmes, explique la responsable communication de fedpol. La plupart des serveurs internet ont leur base en Amérique. S’ils découvrent une adresse IP suisse, on la reçoit et on fait le tri par canton.»


Du côté de la Protection de l’enfance Suisse, on voit d’un mauvais œil ce qui ressemble tout de même à une diminution des effectifs voués à cette lutte: «Ceci nous préoccupe, explique Tamara Parham, responsable de la communication de la fondation. En effet, une analyse interne de fedpol rendue publique en 2019 et portant sur les années 2015-2017 a montré que chaque canton n’octroyait en moyenne qu’un poste à 15% à la lutte contre la violence sexuelle contre des enfants en ligne. Il est donc à craindre que les moyens investis par les cantons ne soient pas suffisants pour lutter efficacement contre ce phénomène en augmentation, notamment au moyen d'enquêtes secrètes. De plus, il existe le risque de disparités cantonales, en fonction des moyens alloués par chaque canton. Or, tout enfant vivant en Suisse a droit à la même protection, quel que soit son lieu de domicile.


La prise en charge des tâches d’enquête, là où les compétences entre les cantons sont peu claires, ou que les ressources cantonales font défaut, aurait garanti une certaine protection. Nous regrettons donc que cette possibilité disparaisse.»


«Il y a tout un travail effectué pour améliorer la réponse à la cybercriminalité en Suisse, rétorque Jean-Christophe Sauterel. Les cantons latins ont créé le centre de compétence Cyber à Genève. On augmente les moyens, la formation des policiers.»


La pédocriminalité est donc traitée avec les autres cybercriminalités, comme le phishing, et les fraudes