Le racisme noir sur blanc

Mis à jour : juin 26

Il semblerait que nous ayons du mal, en tant que société, à chasser un extrême sans en mettre un autre en marche. Les manifestations de ces derniers jours, nées de l’embrasement américain après la mort de George Floyd, tendent à le prouver. L’agitation mondiale tous azimuts dessert un débat qui semble malgré tout avoir sa place, éludant des interrogations qui méritent d’être soulevées. Y compris en Suisse. Et c’est bien là tout le drame d’une victoire pernicieuse de l’émotion sur la réflexion. Mais une question subsiste: pourquoi maintenant?

Plusieurs milliers de manifestants se sont rassemblés à Lausanne. © Bryan Gozzing


Si elle ne fait plus systématiquement la Une des médias au devoir d’information à court terme, l’effervescence américaine née de la mort de George Floyd est toujours palpable au sein de la population. Devenu le symbole d’une lutte millénaire, ce quarantenaire de Minneapolis a reçu des funérailles d’une ampleur nationale à la limite de la canonisation avec toute la démesure et la dimension de spectacle propre aux Etasuniens.


Mais puisque ce qui se passe aux USA déteint invariablement sur l’Europe, de nombreux pays ont suivi le mouvement, initiant des récupérations politiques d’un côté comme de l’autre. A l’image de son ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner (dont les jours semblent être plus que jamais comptés), la France a reconnu céder face à l’émotion de manifestants toujours plus nombreux, sous le spectre des débordements qui ont déjà entaché l'image de la République et ses forces de l’ordre durant les manifestations des Gilets jaunes.


Un timing qui tombe à pic


Seulement, des bavures policières débouchant sur la mort d’un Afro-Américain sont monnaie courante aux Etats-Unis (environ 1000/an), où les forces de police ont la gâchette facile et jouissent d’une impunité sans commune mesure avec l’autre côté de l’Atlantique. La mort de George Floyd, dans un contexte aussi inhumain et dérangeant soit-il, n’était pas la première à être filmée. On peut alors se demander pourquoi c’est cette goutte d’eau qui a fait déborder le vase européen et si le déconfinement n’a pas un rôle à jouer. Un peu comme si la France, plongée dans une léthargie forcée, vexée d’avoir loupé une occasion de se révolter, furieuse d’avoir courbé l’échine face aux autorités pendant le confinement, avait eu envie de se rattraper. Deux mois à faire ce qu’on lui dit, c’en était trop pour son instinct de rébellion, à la manière d’une enfant terrible entravée depuis trop longtemps et prête à sombrer dans les extrêmes les plus délirants pour manifester sa soif de vivre. Il fallait réagir à la première occasion de descendre dans la rue, déboulonner des statues, secouer les fondements de la République et mettre le gouvernement dans un embarras qui sonnera son glas.


Peut-on pour autant se risquer à faire un lien entre ce soulèvement doublement populaire et la crise du Covid-19? Pas selon Sandro Cattacin, professeur de sociologie à l’Université de Genève: «Un lien possible serait celui de la présence de la mort: nous nous sommes engagés, nous avons fait beaucoup de sacrifices pour éviter des décès durant ce confinement, et là on se retrouve dans la situation où des gens sont tués pour rien. Donc il y a une sensibilité majeure à l’égard des sacrifices que nous devons faire pour maintenir une société civilisée, explique-t-il. Mais jusqu’à mettre ça en lien avec le soulèvement actuel, c’est difficile, Car il y a d’autres exemples, comme les manifestations pour le climat ou encore pour l’égalité entre hommes et femmes, qui sont survenues avant la crise du Covid.»


Selon ce sociologue urbain, spécialisé dans les thèmes de la migration, des discriminations et de la drogue, c’est l’élément médiatique qui a joué le plus grand rôle: «Le fait nouveau c’est le cumul de situations d’injustice qui peuvent se montrer et se diffuser facilement (…) Ces images ont une forte capacité de mobiliser. On attend que des événements de ce genre pour se manifester. Les mobilisations des jeunes sont plus immédiates de nos jours.»


Où en est-on?


La Suisse, fidèle à elle-même, a su rester dans la mesure et appréhender la situation avec flegme, jetant un œil circonspect à l’agitation française et aux invraisemblables décisions américaines de censurer des chefs-d’œuvre auxquels on se met à reprocher leur contexte historique. Des manifestations ont néanmoins eu lieu dans plusieurs grandes villes du pays, telles que Bâle, Bienne, Genève et Lausanne, notamment sous la houlette du mouvement Black Lives Matter, qui se targue de défendre l’existence des Noirs dans son ensemble, et pas seulement la survie, contrairement à son pendant étasunien.

Le 7 juin 2020, à Lausanne. © Twitter


«Pour l’instant, nous sommes dans une démarche de mobilisation. Dans l’idée de lui donner une ampleur plus grande», explique Tidiane Diouwara, coordinateur du mouvement né il y a deux semaines afin de «profiter du buzz» américain pour sensibiliser la population à la discrimination. «Nous aimerions mobiliser et impliquer toutes les grandes villes de Suisse. Il faut que le socle soit solide afin que les gens nous entendent. Le message est passé, mais il faut le renforcer. Ensuite, la prochaine étape serait d’instaurer le dialogue avec les autorités en leur montrant ce que nous vivons depuis des années, dans le but de trouver des solutions. Nous sommes dans une démarche de collaboration avec les autorités et non pas contre elles. Nous ne sommes même pas contre la police non plus, contrairement à ce que j’ai pu entendre. Notre but est le vivre ensemble et non pas de dresser des barrières entre les gens, ni de faire du communautarisme. Les manifestations en sont le témoin et représentent ce brassage, car elles rassemblent autant les Noirs que les Blancs. Nous souhaitons sensibiliser le peuple au danger du racisme qui nous guette.»


«Il a un problème de racisme psychosomatique»

Le message est-il vraiment passé? Pas pour Ruben Ramchurn, président de l’UDC yverdonnois, pour qui la discrimination est très souvent dans la tête de celui qui s’en croit victime: «A part la libre circulation, il n’y a pas de racisme systémique en Suisse. Il ne me semble pas non plus que la société juge les gens en fonction de leurs origines, songe-t-il. A force de parler et de se représenter les choses ainsi, les gens se créent des barrières mentales et interprètent leurs échecs en fonction d’un supposé racisme. Celui qui se répète sans arrêt la couleur de sa peau et voit en premier les gens qu’il croise comme de telle ou telle couleur, il a un problème de racisme psychosomatique.»


Pour Ruben Ramchurn, même la droite Suisse qu’il représente ne tolère pas le racisme. Quand l’UDC suisse-allemande s’illustre par ses diatribes d’un genre douteux, il serait bon de se méfier des mauvaises traductions et des différences de significations entre les langues, selon lui. L’affiche du parti représentant des moutons noirs faisait référence à l’expression plutôt qu’à des membres de la population, il en est persuadé. Dans ce cas précis, Ruben Ramchurn reconnaît néanmoins une ambiguïté, mais affirme que les premiers à vouloir expulser les criminels étrangers sont les étrangers eux-mêmes, en raison notamment des amalgames dont ils sont victimes.


Y a pas l'feu au lac


En Suisse, l’approche est concrète et rationnelle. Les différents rapports reconnaissent froidement que le racisme anti-Noirs est largement ignoré par la population, autant que par les entités politiques. Une réalité qui s’explique notamment par le fait que les personnes originaires d’Afrique subsaharienne, qui représentaient environ 1,4% de la population fin 2016, sont encore trop absentes et sous-représentées, autant dans le débat public qu’au sein des services de la Confédération. Y compris dans le Service de lutte contre le racisme, qui ne compte aucun membre de cette minorité parmi ses cinq représentants. «Le racisme en général n'est pas suffisamment reconnu comme un problème social en Suisse et il n'y a guère de place pour un débat fondé. Cela se traduit par exemple dans le fait que les personnes qui travaillent contre le racisme rencontrent beaucoup de résistance et souvent même des hostilités», déplore Marianne Helfer, membre dudit Service rattaché au Département fédéral de l’Intérieur.


Mais les explications sont nombreuses, car «la Suisse n’a pas encore entrepris toutes les démarches scientifiques nécessaires pour étudier son rôle dans l’histoire du colonialisme et ne reconnaît donc pas suffisamment en tant que problèmes l’inégalité de traitement et le dénigrement systématiques des personnes noires d’origine africaine, qui se manifestent sous la forme de discrimination structurelle et de racisme au quotidien.»


«Le droit du travail et le droit du bail, en particulier, ne comportent aucune disposition de protection contre la discrimination raciale»

A cela s’ajoutent les difficultés des amalgames avec les personnes issues de la migration qui s’adonnent au deal de rue: «La généralisation se fait, déplore Tidiane Diouwara. On stigmatise toute une communauté à cause d’une minorité. C’est dommage. Ils mettent tout le monde dans le même panier, que vous soyez du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, du Mali ou du Nigéria, c’est pareil pour eux: un Noir est un Noir. La stigmatisation est présente et fait partie des choses contre lesquelles nous devons lutter.»


Le rapport 2018 du Colloque sur le racisme anti-Noirs en Suisse soulève une autre difficulté: «L’absence de normes de droit privé visant explicitement à lutter contre la discrimination raciale est également considérée comme problématique: le droit du travail et le droit du bail, en particulier, ne comportent aucune disposition de protection contre la discrimination raciale, et les dispositions légales de portée générale en vigueur (comme la protection de la personnalité) ne sont pratiquement jamais invoquées à cette fin.»


«Je me méfie beaucoup de ces rapports, tempère Ruben Ramchurn, ils sont souvent créés dans un but précis. Je n’en ai jamais lu qui concluait sur l’absence de racisme, ni même sur une réduction du racisme, peut-être que ça nuirait à la raison d’être de ces recherches.» Les manifestations de ces derniers jours ne trouvent pas davantage grâce à ses yeux: «Ce sont souvent de mêmes activistes qui tirent les ficelles des manifestations contre le racisme, pour le climat ou la grève féministe. Alors, pour moi, ces manifestations sont surtout des prétextes, les différentes facettes d’une nouvelle révolution culturelle qui se théorise au travers de la convergence des luttes et dont l’objectif est de diviser la société en voulant la représenter en permanence sous l’angle de l'oppression.»




Des bavures minoritaires?


Du côté de la police, on condamne le geste de Derek Chauvin et on insiste sur le fait que les procédures, la méthode, la formation et le recrutement des agents suisses sont à mille lieues du système américain, puisque sur les centaines de milliers d’interpellations par la police chaque année, très peu nécessitent l’usage de la force. Pourtant, la Suisse romande compte son lot de décès de Noirs à la suite d’une confrontation avec la police, comme le dénonce Humanrights.ch, mais il n’y a pas de chiffres sur la question, ni pour condamner, ni pour dédouaner les policiers.


«Il y a des techniques qui sont enseignées pour maîtriser l’individu et on insiste beaucoup sur les risques, explique Jean-Christophe Sauterel, porte-parole de la police cantonale vaudoise. Dès le moment où la personne est menottée, donc neutralisée, elle doit immédiatement être mise en position de sécurité, que ce soit latérale ou assise, car il y a un risque avéré de décès par asphyxie positionnelle. Une personne qui est sous stress a besoin de seize fois plus d’air qu’au repos. L’étranglement au niveau du cou est possible dans certaine situation s’il n’y a pas d’autre solution, mais il y a d’autres techniques pour maîtriser une personne.»



Lausanne © Amèle Debey


Quant au racisme au sein des forces de l’ordre, Jean-Christophe Sauterel estime qu’il n’y en a «ni plus ni moins que dans le reste de la société»: «La police est à l’image de la population. On condamne de manière très virulente toute forme de racisme, c’est quelque chose que l’on ne tolère pas. Dans le cadre du recrutement de policiers, on en tient compte. Quelqu'un qui aurait tenu des propos contraire à la loi et qui aurait une volonté de venir dans la police pour faire le justicier, par exemple, on ne l’engagera pas.» Si le porte-parole reconnait que la police a recours au profilage, il affirme que ce sont les comportements suspects qui sont ciblés et non l’apparence.


Racist or not racist?


Si les Suisses se défendent de tout racisme, force est de constater que la discrimination factuelle dont sont victimes les personnes de couleurs a du mal à être reconnue comme telle. Les témoignages et les réactions qu’ils déclenchent vont dans ce sens, malgré le déni des politiques de droite, et les rapports achèvent de le mettre noir sur blanc, puisque le racisme anti-Noirs est en hausse en 2019 et constitue la seconde forme de discrimination après la xénophobie en général. Une classification pour le moins difficile à comprendre, qui ne facilite pas son acceptation!

2019 © CFR


«La manière déformée dont les médias présentent les conditions de vie dans les pays africains et les images de Noirs infantilisés secourus par des Blancs diffusées par les campagnes de récolte de fonds reposent sur des schémas de pensée, souvent inconscients, hérités du passé, conclut le rapport du Colloque sur le racisme anti-Noirs. Ces derniers, nourrissant le racisme structurel des institutions, du monde politique et des médias, contribuent par ailleurs à le dissimuler. Tant que ces messages ne sont pas remplacés par d’autres points de vue, ils continueront à forger la manière dont la population blanche majoritaire perçoit les Noirs.» Et ce n’est pas Isabelle Chevalley qui nous dira le contraire!


«La situation est assez préoccupante, témoigne Tidiane Diouwara, également directeur exécutif du CIPINA (Centre d'information et de promotion de l'image d'une nouvelle Afrique, ndlr). La Suisse d’aujourd’hui est une Suisse multiculturelle. Nos enfants sont nés ici, ils sont noirs ou métis. Il faut que ce vivre ensemble là soit défendu par tout le monde. Ce ne doit pas être la seule préoccupation des Noirs. Nous souhaitons créer un espace de dialogue afin de pouvoir lutter ensemble contre le racisme anti-Noirs.»


En résumé, on peut clairement établir le fait que le racisme anti-Noirs, complexe et difficile à définir, est un problème sociétal largement sous-estimé dans notre pays. En cela, peut-être que ces manifestations ne sont pas totalement inutiles...

Suggestion de programmes récents à voir absolument sur l'ampleur du racisme aux Etats-Unis:


American Son, film de 2019


Seven seconds, série Netflix


Dans leur regard, série Netflix

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