Les chasseurs de «fake news» ne sont pas toujours ceux qu'on croit

Dernière mise à jour : 19 mars

L’émission Fake news, une pandémie de mensonges était-elle, comme le prétend Temps Présent, l’expression d’un journalisme «critique et indépendant»? Ce n'est pas l'avis de Jean-Marc Angéloz, journaliste et réalisateur, ancien fondateur et rédacteur du bimensuel indépendant L'Objectif (1992 - 2014), qui a écrit à la rédaction la lettre reproduite intégralement ci-dessous.

Montage photo. © DR

Cher Jean-Philippe Ceppi,

Mesdames et Messieurs les journalistes de Temps présent du 3 mars 2022 Fake news, une pandémie de mensonges,


«N’hésitez pas à réagir à ce reportage (…) Nous répondrons à toutes vos questions ou remarques», avez-vous dit au terme de l’émission de Temps présent (TP) du 3 mars 2022 intitulée Fake news, une pandémie de mensonges. Voici mes remarques et questions. Je vous remercie d’avance de votre réponse.


Disons-le franchement, cette émission de Temps présent ne me semble pas à la hauteur de l’ambition de TP, qui se veut «l’expression d’un journalisme critique et indépendant». Je ressens une immense déception. Pas maîtrisée, très orientée, l’émission Fake news, une pandémie de mensonges est noyée sous les éléments les plus divers issus d’archives et organisés en une approche manichéenne. D’un côté on a le bien suprême, le pouvoir officiel, incarné ici notamment par l’Office fédéral de la santé publique, par M. Poggia et par le vaccin.


De l’autre, on a le camp du mal, soit un amalgame qui regroupe dans le même paquet la violence, les fake news, tout ce qui est peu ou prou contre le vaccin et même celles et ceux qui osent un tant soit peu questionner le vaccin et la politique sanitaire. En résumé, tout ce qui sort de la bouche des autorités est vérité, tout ce qui sort de celle des opposants n’est que fake news. Ne s’agit-il pas là d’une vision journalistique qui peut faire penser à celle des régimes autoritaires ? Aurait-on oublié la rigueur et l’investigation nécessaires dans un sujet aussi sensible?


• Parti pris en faveur des autorités, et contre toute personne critiquant leur position: «Qu’est-ce que vous prenez?» demande le conseiller d’Etat genevois Mauro Poggia, attablé sur la terrasse d’un restaurant. «Je vais prendre un cappuccino, s’il vous plaît», répond la journaliste. Le (bon) ton est donné. C’est bien sûr un détail, mais, situé au début de l’émission, n’annoncerait-il pas d’emblée une connivence avec les représentants de l’autorité? Oublions cette première impression. Mais une chose est sûre: aucune question critique n’est posée à M. Poggia, et on ne retrouvera plus le même ton et la même convivialité lors des interviews avec les personnes de l’autre bord. De même, aucune question critique ne sera posée au responsable de la communication de l’OFSP Gregor Lüthi (rien, par exemple, sur les masques et autopsies, voir point suivant).


• Le parti pris flagrant de Temps présent, voire le manque d’objectivité, atteint son sommet avec l’interview de Werner Boxler. Ce dernier fait une déclaration extrêmement intéressante en donnant deux exemples de «désinformation» des plus frappants de la part des autorités. Il s’agit du port du masque, présenté comme «pas utile» au printemps 2020, puis rendu obligatoire quelques mois plus tard. D’autre part, on n’aurait jamais fait d’autopsie des personnes décédées du covid, ou avec le covid: «On n’a jamais pu obtenir cette information» affirme M. Boxler, qui pose ensuite une question centrale, au cœur de ce Temps présent sur les fake news: «Est-ce une désinformation, un manque d’info ou une rétention d’information?». Au lieu de répondre, l’émission s’en prend à M. Boxler et l’accuse de faire la même chose! Reprenons très précisément le reproche émis par Temps présent: «La rétention d’information, les amis de la Constitution l’utilisent aussi quand ça les arrange».

 

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Force est de constater que les journalistes admettent tacitement que les autorités font de la rétention d’information. N’est-ce pas assez grave pour qu’une émission sur les fake news s’y intéresse et se demande dans quelle mesure la rétention d’informations par les autorités contribue aux fake news? Mais non, comme déjà dit, Temps présent ne soulève pas la moindre question critique envers les autorités. Quitte à déplorer, dans la même émission, que «les médias sont accusés d’avoir perdu leur indépendance». Autre indice, toujours en matière de rétention d’information, comment Temps présent peut-il s’empêcher de poser la question du coût des vaccins lorsque le porte-parole de l’OFSP ose évoquer la transparence de son office?


• Le commentaire de TP sur la loi Covid m’interpelle lorsqu’il affirme que les opposants à la loi Covid (sous-entendu les opposants organisés?) seraient responsables de tous les non glissés dans l’urne: «Les opposants de la loi Covid ont convaincu tout de même 38% de la population en fustigeant les mesures sanitaires, mais en accusant aussi les autorités de faire de la désinformation» (21:38). N’y aurait-il pas, en Suisse, des citoyens qui prennent position par eux-mêmes en lisant le texte de loi, qui pourraient d’eux-mêmes, de leur propre réflexion, s’opposer à cette loi? Ou bien dois-je comprendre que 38% des votants ont été victimes de fake news? Quelle différence faites-vous entre ceux que vous appelez «les opposants» et les 38% des citoyens qui se sont opposés à la loi?


• Ce manque de rigueur dans l’analyse apparaît à plusieurs reprises. Par exemple aussi dans la phrase «Parfois la fausse information surgit de nulle part» (6.12) comme dans l’affaire autour de Mauricette. Le lendemain, un tweet annonce la mort de la vieille dame, une grosse fake news qui sera rectifiée très vite, «y compris par l’auteur qui reconnaît son mensonge». Je ne comprends pas: comment dire que la fausse information surgit de nulle part si son auteur la rectifie? La fausse information n’a-t-elle pas surgi du cerveau de son auteur?


Autre exemple: «Rien ne fera changer d’avis les opposants, puisqu’ils vont jusqu’à affirmer que les chiffres officiels sont intentionnellement manipulés», dit la journaliste. Pour éviter tout reproche de désinformation, n’aurait-il pas été plus judicieux de parler de «certains opposants»? Ou peut-être prétendez-vous savoir que tous les opposants à la loi Covid affirment que les chiffres sont manipulés? Du même tonneau, vous dites: «Tous considèrent le vaccin comme toxique». Avez-vous vérifié? Etes-vous sûrs que certains ne se contentent pas de dire que les effets à long terme du vaccin ne sont pas connus? Le premier devoir du journaliste ne consiste-t-il pas à «rechercher la vérité, en raison du droit qu’a le public de la connaître?»


• La conclusion de Temps présent s’approche une fois de plus de la propagande en affirmant que «La liberté de s'informer, de contester, de manifester n'a jamais été confisquée en Suisse, même en période de pandémie. Dire le contraire ce n'est qu'un leurre, une fake news».


Or tout un chacun sait que des personnes saines et testées sans virus, mais non vaccinées, ont été exclues de l’accès aux sources d’informations diffusées dans certaines réunions ou manifestations. La règle des 2G (accès aux seules personnes vaccinées ou guéries) concernait notamment «les établissements culturels (..) ainsi que les manifestations».


Comment cette émission qui excelle dans la théorie («Seul moyen de contrer la désinformation d’où quelle provienne, et c’est valable pour tout le monde, il faut la vérifier») peut-elle être aussi mauvaise dans l’application des principes de base du journalisme? Où est le «regard critique et indépendant» que prétend offrir Temps présent?


Veuillez agréer, Cher Jean-Philippe Ceppi, Mesdames et Messieurs les journalistes, mes meilleures salutations.


Jean-Marc Angéloz

 

L'émission de Temps présent est disponible en intégralité en cliquant ici.

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