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Article rédigé par :

Maxime Chaix, Rhône-Alpes

Conflit Russie-Ukraine: les angles morts du récit européen

Le bellicisme obsessionnel des puissances de la «vieille Europe» sur la question du conflit russo-ukrainien se fonde sur deux piliers. Le premier est le masochisme stratégique européen, qui pousse les dirigeants du Vieux Continent à poursuivre une guerre par procuration contraire aux intérêts de leurs propres peuples. Le second est leur amnésie collective, qui les amène à occulter la responsabilité centrale de Londres et de Washington dans l’éclatement de ce conflit à la suite du Maïdan, puis dans sa dégénérescence en une guerre dévastatrice huit ans plus tard.

guerre ukraine russie
© DR

Sous un discours officiel insistant sur la recherche de la paix et la nécessité d’une issue diplomatique au conflit ukrainien, les décisions récentes des puissances européennes dessinent une orientation sensiblement différente. L’adoption d’une aide de 90 milliards d’euros, en grande partie destinée à soutenir l’effort de guerre ukrainien, en est une illustration. L’instauration récurrente de sanctions européennes à l’efficacité discutable en est une autre. Le nouveau mécanisme de l’OTAN visant à faciliter l’acquisition d’armes états-uniennes par les Européens pour armer l’Ukraine s’inscrit dans la même logique, à l’instar du projet de déployer dans ce pays une force de «réassurance» – une initiative fermement rejetée par Moscou. Globalement, ces décisions traduisent une volonté de poursuite des combats sur le long terme, et non de désescalade en faveur d’un compromis diplomatique.

 

Alors que la Russie est en position de force militaire et industrielle, contrairement à une Europe dont les armées sont sous-dimensionnées et le secteur pétrochimique est en chute libre – ce qui menace tout projet de réarmement –, cette orientation belliciste des élites européennes trahit un certain masochisme stratégique. En effet, plus cette guerre s’éternise, plus leurs populations en subissent les conséquences délétères – en particulier aux plans énergétique, industriel et agricole –, alors que les dirigeants européens auraient tout intérêt à utiliser leur influence financière pour modérer l’aventurisme des faucons ukrainiens qui, selon l’ex-responsable du dossier russe à la CIA George Beebe, ont intérêt à attirer les puissances occidentales dans un affrontement direct avec la Russie. Si le climat de tensions actuel favorise l’essor des industries militaires européennes, notamment les startups de l’IA et de la défense qui en bénéficient massivement, l’instabilité politique encouragée par les effets économiques désastreux de la guerre en Ukraine ne profite pas au trio Macron-Merz-Starmer, tous trois particulièrement impopulaires.

 

macron merz starmer
© DR

Leur masochisme stratégique est d’autant plus irrationnel dans un contexte de tensions croissantes avec l’administration Trump, qui multiplie les coups de pression à l’égard de ses alliés européens, entre menaces territoriales, mesures protectionnistes et interruption presque totale des financements états-uniens en défaveur de l’armée ukrainienne. En réalité, ce bellicisme obsessionnel des dirigeants du Vieux Continent se fonde sur une double amnésie collective, sachant que Paris et Berlin ont abandonné depuis le printemps 2022 leur prudence diplomatique traditionnelle vis-à-vis de Moscou, et que la responsabilité centrale de Londres et de Washington dans le processus ayant conduit à cette invasion russe est totalement occultée du débat public européen.

 

En effet, depuis les événements du Maïdan survenus entre novembre 2013 et février 2014, l’État profond états-unien et ses alliés britanniques ont joué un rôle central dans le repositionnement géopolitique de l’Ukraine. Une dynamique perçue par Moscou comme l’installation à ses frontières d’un bastion stratégique hostile, mais contrôlé par le MI6 et la CIA, et non par les puissances de l’UE. En clair, les dirigeants européens s’acharnent à prolonger un conflit qui, en l’absence du coup d’État du Maïdan sponsorisé par Washington, n’aurait probablement jamais eu lieu. En effet, la Russie et l’Ukraine avaient décidé de réchauffer leurs relations tumultueuses en novembre 2013, et non de se livrer une guerre de basse intensité qui a tragiquement dégénéré en février 2022. Il est donc indispensable de revenir sur ce processus méconnu afin de comprendre comment nous en sommes arrivés à cette situation désastreuse, et comment les dirigeants européens pourraient nous en sortir par la voie de la diplomatie et d’une nécessaire détente avec une Russie qui restera notre voisin, aussi imparfait, critiquable et agressif soit-il.

 

À partir de 2014, l’intégration de facto de l’armée et du renseignement ukrainiens à l’OTAN

 

Notoirement soutenu par l’administration Obama, le renversement du président Viktor Ianoukovitch par les franges nationalistes du Maïdan en février 2014 peut être considéré comme un Tchernobyl de la politique étrangère états-unienne. En effet, cet évènement a bouleversé les équilibres géostratégiques aux frontières ouest de la Russie et engendré une réaction en chaîne dramatique: l’annexion russe de la Crimée, les troubles autonomistes dans le Donbass, le soutien du Kremlin pour cette insurrection armée, et la militarisation des factions nationalistes ukrainiennes pour la réprimer avec l’appui de la CIA. Aggravé par la volonté affichée par Zelensky, en mars 2021, de reprendre la Crimée par des moyens militaires et par la relance explicite du processus d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN par l’administration Biden, cet engrenage a directement conduit à l’invasion russe de février 2022 et à la guerre par procuration lancée par l’OTAN pour la repousser.

 

Contrairement à ce qui a été martelé par le président Biden et ses alliés, cette agression décidée par Vladimir Poutine n’a pas été «non provoquée». En effet, la Russie a interprété la formation de plus de 80'000 militaires ukrainiens par le Canada, la Grande-Bretagne et les États-Unis entre 2015 et 2021, ainsi que les exercices d’interopérabilité Ukraine-OTAN durant cette même période, comme une intégration de facto de l’armée ukrainienne dans l’Alliance atlantique. En décembre 2021, Vladimir Poutine a déclaré que, «ces dernières années, des contingents militaires des pays de l’OTAN ont été presque constamment présents sur le territoire ukrainien sous prétexte d’exercices. Le système de commandement des troupes ukrainiennes a déjà été intégré à l’Alliance atlantique. Cela signifie que les quartiers généraux de l’OTAN peuvent donner des ordres directs aux forces armées ukrainiennes, y compris à leurs unités et escouades distinctes», en référence aux milices nationalistes qui ont combattu les séparatistes du Donbass depuis 2014.  

 

Il s’avère que cette perception russe d’intégration de facto des forces ukrainiennes à l’OTAN ne relevait pas de la simple paranoïa. À la page 7 de l’édition 2021 du Livre blanc de la politique de défense de l’Ukraine, le ministre des Armées de ce pays Oleksiy Reznikov a reconnu avoir «fixé pour objectif d’améliorer la qualité de la diplomatie militaire afin d’assurer (…) une intégration de facto à l’OTAN, sans attendre que les décisions politiques correspondantes ne soient formulées». En réalité, ce processus était déjà en cours depuis 2015. Mykola Bielieskov, un chercheur rattaché à l’Institut national d’études stratégiques du président de l’Ukraine, considérait en septembre 2021 que le déploiement militaire russe initié en avril de cette année-là était proba­blement une réaction préemptive de Moscou pour garantir le statu quo aux frontières de la Russie, et pour dissuader les autorités ukrainiennes et leurs alliés d’accélérer le processus d’intégration de ce pays à l’OTAN. Il faut souligner à nouveau que les États-Unis, et non les puissances de l’UE, menaient cette stratégie provocatrice avec le soutien de leurs alliés anglo-saxons, c’est-à-dire la Grande-Bretagne et le Canada. En Europe, seules une Pologne et une Lituanie notoirement atlantistes et russophobes ont appuyé cette opération.

 

Tout aussi déterminant dans la prise de décision russe d’envahir le territoire ukrainien, les programmes clandestins du MI6 et de la CIA dans l’Ukraine post-Maïdan ont été perçus par Moscou comme une prise de contrôle de ce pays par Londres et Washington, qui permettait de planifier des actions menaçant la sécurité nationale russe. Ce processus de restructuration intégrale des services ukrainiens par le MI6 et la CIA a été lancé à partir de février 2014 dans le cadre d’un «partenariat tripartite» avec le SBU, rendu possible grâce au coup d’État du Maïdan. S’il n’existe pas de preuve de l’implication des services spéciaux états-uniens ou britanniques dans ces évènements, l’étroite coordination entre les opposants au président Ianoukovitch et l’ambassade des États-Unis à Kiev durant le Maïdan a été confirmée par Andrii Telizhenko, le principal agent de liaison de ce mouvement avec les responsables occidentaux. Précisons en outre que Valentyn Nalyvaichenko – nommé directeur du SBU deux jours seulement après la chute de Ianoukovitch –, expliqua avoir noué une alliance officieuse avec «des gens de l’ambassade [des États-Unis à Kiev, du MI6 et] de la CIA (…) dès les premières heures» de sa prise de fonctions le 24 février 2014. D’après une enquête du New York Times publiée dix ans plus tard, les détails de ce partenariat tripartite, qui était nettement plus approfondi que ce qui était connu jusqu’alors, avaient été «un secret étroitement gardé pendant une décennie».

 

Valentyn Nalyvaichenko
Valentyn Nalyvaichenko. © DR

S’il peut paraître surprenant qu’une alliance aussi sensible puisse être nouée aussi rapidement, nous pouvons dévoiler le fait que, cinq ans avant le Maïdan, Nalyvaichenko menait des opérations de renseignement pour le compte de l’ambassade des États-Unis à Kiev, lors de son premier mandat de directeur du SBU. En août 2008, le président Viktor Iouchtchenko accusait la Première ministre Ioulia Timochenko de trahison en faveur de Moscou. En février 2009, alors que cette dernière discutait avec le Kremlin d’un prêt de 5 milliards de dollars, un câble confidentiel de l’ambassade des États-Unis à Kiev, partiellement sourcé par des évaluations du SBU, expliquait que «Valentyn Nalyvaichenko, qui est le chef [de ce service] et un allié du Président Iouchtchenko, a indiqué à l’ambassadeur [états-unien en Ukraine William B. Taylor] qu’il ne pouvait (…) que spéculer sur les motivations des Russes [derrière leur proposition de prêt], mais qu’il pariait que “l’arrêt de l’expansion de l’OTAN” faisait partie de tout accord [russo-ukrainien en discussion]. Nalyvaichenko a promis à l’ambassadeur [Taylor] que le SBU “examinerait cette affaire en profondeur”.» Autrement dit, le chef des services de renseignement intérieur ukrainiens opérait clairement pour le compte de ses alliés états-uniens, et ce dans l’objectif de les aider à contrecarrer toute politique de rapprochement entre Kiev et Moscou, favorisant ainsi le processus d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait pu cimenter ce partenariat avec la CIA et le MI6 dès les premières heures de sa nomination à la tête du SBU par le gouvernement Iatseniouk, officieusement mis en place par l’administration Obama pour «baiser l’UE» et l’Allemagne à la suite du renversement de Ianoukovitch.

 

Comment les États-Unis ont «baisé l’UE» et l’Allemagne grâce aux nationalistes du Maïdan

 

Le 24 février 2014, deux jours après l’exil forcé du président Ianoukovitch, Valentyn Nalyvaichenko était chargé de prendre la direction du SBU par un jeune technocrate nommé Arseniy Iatseniouk, qui venait d’être désigné Premier ministre par intérim. Chef du groupe parlementaire du parti pro-OTAN Batkivshchyna fondé par Ioulia Timochenko – l’égérie de la Révolution orange soutenue par l’administration Bush en 2004 –, Iatseniouk était alors l’un des trois principaux leaders politiques du mouvement Maïdan, avec le libéral-européiste Vitali Klitschko et Oleh Tyahnybok, le cofondateur du parti néonazi Svoboda. Le 27 février 2014, avec l’approbation immédiate du cabinet Obama, Iatseniouk était confirmé par le Parlement ukrainien à son poste de Premier ministre, et il nommait certaines des principales figures de son parti Batkivshchyna aux ministères et aux postes clés de son administration.

 

À l’époque, le nouveau président par intérim Oleksandr Tourtchynov – une figure clé du Maïdan, ancien directeur du SBU et lui aussi membre de Batkivshchyna –, avait décrit cette équipe comme un gouvernement «condamné» par avance, disposant de «trois ou quatre mois pour mettre en œuvre des réformes radicales et profondément impopulaires. Malgré les promesses de créer un gouvernement “d’unité”, le cabinet [gouvernemental était] principalement composé de membres du parti Batkivshchyna de Ioulia Timochenko, et aucun membre du parti UDAR de Vitali Klitschko n’y figur[ait].» Conformément à la volonté de la néoconservatrice Victoria Nuland, qui était en charge du dossier ukrainien au sein de l’administration Obama, l’Union européenne finissait par «se faire baiser», pour reprendre ses termes fort peu diplomatiques. Moins de trois semaines avant l’accession au pouvoir de Iatseniouk, ces propos de Nuland avaient fuités dans la presse et suscité la fureur de la Chancelière Angela Merkel. En effet, Vitali Klitschko, l’autre figure politique centrale du Maïdan, était intimement lié à l’Allemagne et favorable à l’UE, donc à ses orientations. Or, Nuland souhaitait l’empêcher de faire partie d’un éventuel nouveau gouvernement ukrainien; son protégé Iatseniouk, au contraire, se méfiait de l’Europe et travaillait en priorité pour les États-Unis depuis des années, œuvrant activement pour que l’Ukraine rejoigne l’OTAN, comme nous pouvons le révéler.

 

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Angela Merkel et Vitali Klitschko. © DR

En décembre 2006, alors que Iatseniouk est directeur adjoint du cabinet d’un président Iouchtchenko notoirement pro-OTAN, il rassure l’administration Bush sur le fait qu’un référendum sur l’adhésion de l’Ukraine à l’Alliance atlantique ne sera pas organisé, sachant que l’opinion publique de ce pays n’était pas encore prête à cette perspective. En avril 2007, alors qu’il vient d’être nommé ministre des Affaires étrangères et qu’il s’apprête à visiter Washington, un câble confidentiel de l’ambassade états-unienne à Kiev souligne le fait qu’il «connaît déjà un certain nombre de responsables du gouvernement des États-Unis grâce à son expérience en tant que Ministre de l’Économie et gouverneur par intérim de la Banque nationale». Ajoutant que «sa prochaine visite à Washington sera l’occasion d’élargir l’éventail de ses contacts personnels et de souligner l’ensemble des domaines dans lesquels nous attendons un soutien et un engagement de la part de l’Ukraine.» La défense du processus d’intégration de ce pays à l’Alliance atlantique via une campagne de relations publiques proposée par Iatseniouk figure parmi ces exigences de l’administration Bush, dont Victoria Nuland est alors la Représentante permanente auprès de l’OTAN depuis sa nomination par le Vice-président Dick Cheney en juillet 2005.

 


Arseni Iatsenkouk.
Arseni Iatsenkouk. © Wikipédia

En janvier 2008, avec le président Iouchtchenko et la Première ministre Timochenko, Iatseniouk demande officiellement au cabinet Bush un plan d’action pour l’adhésion à l’Alliance atlantique. Six mois plus tard, son alignement constant sur les intérêts de Washington l’amène à être considéré par le Département d’État comme «l’un des plus intéressants politiciens de premier plan à suivre» en Ukraine, sachant qu’il est «ouvert à la coopération avec l’OTAN». Selon un autre câble confidentiel de décembre 2009, tout en exprimant «sa défiance totale à l’égard de l’Union européenne», Iatseniouk exhorte le gouvernement des États-Unis à mettre en place «un plan d’action» avec l’Ukraine, sans quoi celle-ci serait «absorbée par la Russie avec l’aide de l’UE». Dans cet échange avec l’ambassade des États-Unis à Kiev, il estime en effet que, «à l’aune des relations étroites entre l’Allemagne, l’Italie, la France et la Russie, l’Ukraine se retrouve prise en étau». Cette allégeance de Iatseniouk vis-à-vis de Washington et sa grande méfiance envers les puissances de la «vieille Europe» sont d’une importance capitale. En effet, le cabinet Obama avait clairement planifié un changement de régime à Kiev pour l’imposer comme Premier ministre. Au contraire, l’Union européenne était plus accommodante à l’égard de son rival Ianoukovitch, à qui elle laissait dix mois pour organiser des élections présidentielles anticipées, tandis que Berlin et les conservateurs européens préparaient Klitschko à prendre le pouvoir. Le 21 février 2014, l’Allemagne, la France, la Pologne et la Russie avaient donc parrainé un accord de partage du pouvoir pour stopper les violences du Maïdan et organiser cette transition les mois suivants, selon un document signé par Ianoukovitch et par les trois principaux leaders du Maïdan, dont Iatseniouk.

 

Or, la veille de cet accord jamais appliqué, un massacre de masse attribué sans preuve à Ianoukovitch est commis depuis des bâtiments occupés par les factions nationalistes de l’opposition, elles-mêmes dirigées par des cadres du parti Batkivshchyna de Iatseniouk. Comme l’a documenté l’universitaire ukraino-canadien Ivan Katchanovski dans une étude validée en comité de lecture, «les procès et les enquêtes sur le massacre du 20 février 2014 montrent au-delà de tout doute raisonnable que les quatre policiers tués et plusieurs dizaines de blessés dans leurs rangs, ainsi que la quasi-totalité des 49 manifestants tués et des 157 blessés [du mouvement anti-Ianoukovitch], ont été abattus ou touchés par des tireurs embusqués depuis des zones et des bâtiments contrôlés par le Maïdan», donc par ceux qui allaient devenir les ministres de Iatseniouk les jours suivants. Dans ses conclusions, Katchanovski souligne que, selon «l’enquête du Procureur général d’Ukraine, (…) les snipers de l’Hôtel Ukraina avaient massacré des manifestants. Cet hôtel était occupé à l’époque par le parti d’extrême droite Svoboda, qui avait déclaré avant cette tuerie qu’il le prenait sous son contrôle et sa surveillance. La majorité absolue des manifestants blessés sur lesquels [les policiers anti-émeutes des] Berkout sont accusés d’avoir tiré, et dont les témoignages ont été révélés lors du procès, ont affirmé durant les audiences et l’enquête qu’ils avaient été touchés par des tireurs embusqués dans l’Hôtel Ukraina et dans d’autres bâtiments contrôlés par le Maïdan; d’autres ont déclaré qu’ils avaient observé des snipers sur place. Près de 300 témoins, dont des dizaines du côté de l’accusation, ont également confirmé l’existence de tireurs embusqués dans ces lieux contrôlés par le Maïdan, massacrant à la fois les policiers et les manifestants.»


Ce coup d’État sponsorisé par Washington a permis d’amorcer un processus de restructuration globale des services secrets ukrainiens par la CIA et le MI6

 

Validés en comités de lecture universitaire et disponibles en libre accès, les études et le livre d’Ivan Katchanovski sur cette tuerie sont d’une importance capitale. En effet, cet évènement a immédiatement délégitimé Ianoukovitch, qui fut accusé sans preuve par le vice-président Biden, par Iatseniouk, par le chef des unités paramilitaires du Maïdan et cofondateur de Svoboda Andriy Paroubiy et par leurs alliés néonazis d’avoir commis ce massacre. Des allégations qui n’ont jamais été prouvées par la justice ukrainienne. Après lui avoir lancé un ultimatum et précipité sa fuite, les principaux commandants des forces nationalistes occupant les bâtiments d’où provenaient ces tirs ont été nommés aux postes clés du gouvernement de transition par le Premier ministre Iatseniouk. Parmi eux, l’on peut citer Arsen Avakov, son proche camarade Serhiy Pashinsky et Andriy Paroubiy, à l’époque tous trois membres de Batkivshchyna. Devenus respectivement ministre des Affaires intérieures, directeur de cabinet du Président et secrétaire à la Sécurité nationale et à la Défense juste après avoir renversé Ianoukovitch, ces hommes incarnaient alors «la face sombre de l’État profond» ukrainien soutenu et couvert par Washington. Le poulain du Département d’État Arseniy Iatseniouk en étant une figure présentable, contrairement à ses sulfureux camarades nationalistes de Batkivshchyna. C’est ainsi que le cabinet Obama a «baisé l’UE», dans les termes de Nuland, en ce qu’il a pu imposer le gouvernement qu’il souhaitait en sabotant l’accord de sortie de crise pacifique négocié par les puissances de l’Union européenne, et le projet des conservateurs allemands et européens de porter Klitschko au pouvoir.

 

Le 27 février 2014, le vice-président Biden, qui avait la charge du dossier ukrainien sous la présidence Obama, a validé avec enthousiasme le casting gouvernemental du Premier ministre Iatseniouk, qui regroupait pourtant des nationalistes au profil peu reluisant. Tel que documenté précédemment, ce coup d’État sponsorisé par Washington a permis d’amorcer un processus de restructuration globale des services secrets ukrainiens par la CIA et le MI6, parallèlement à une intégration de facto de l’armée ukrainienne dans l’OTAN. Dix ans après le Maïdan, nous avons appris par voie de presse l’étendue insoupçonnée des programmes mis en œuvre par les services secrets états-uniens et britanniques en Ukraine, qui ne peuvent être qualifiés autrement que de provocations manifestes à l’égard de la Russie. Les puissances européennes, en particulier la France et l’Allemagne, n’étaient pas parties prenantes dans cette stratégie anglo-saxonne; au contraire, elles se concentraient sur la recherche d’une issue diplomatique à la guerre du Donbass et à l’annexion de la Crimée qui, selon Obama lui-même, avaient résulté du renversement de Ianoukovitch souhaité et soutenu par sa propre administration.

 

Suite à des déclarations controversées d’Angela Merkel en décembre 2022, d’aucuns estiment qu’elle aurait instrumentalisé les accords de Minsk pour gagner du temps afin que l’Ukraine puisse se réarmer. Or, comme l’a observé Thomas Fazi, qui n’est pas convaincu par cet argument, «j’ai toujours interprété les propos de Merkel [sur le processus de Minsk en tant que tactique dilatoire] comme une tentative de justifier a posteriori ce que ses critiques considèrent comme son apaisement irresponsable envers la Russie. Les États-Unis pouvaient avoir un intérêt particulier à l’escalade de la situation en Ukraine, (…) précisément comme moyen de creuser un fossé entre l’Allemagne et la Russie, un impératif géostratégique états-unien de longue date. Mais quel intérêt Merkel aurait-elle pu avoir à permettre passivement un conflit à grande échelle entre l’Ukraine et la Russie, surtout lorsqu’un tel scénario aurait inévitablement démantelé les liens économiques germano-russes qu’elle avait passé plus d’une décennie à cultiver? Il n’était donc pas surprenant de constater que, dans son livre, Merkel défend vigoureusement ses efforts pour obtenir la paix en Ukraine – ou du moins un cessez-le-feu. Son approche reposait sur la conviction qu’“une solution militaire au conflit, c’est-à-dire une victoire militaire ukrainienne sur les troupes russes, relevait de l’illusion”.»

 

Comment les États-Unis ont continué de «baiser l’UE» sous Biden et Trump

 

Cette mise en priorité de la diplomatie sur la question russo-ukrainienne a longtemps été une constante franco-allemande, comme en témoignent le rôle central de Paris et de Berlin dans les accords de Minsk I et II, puis la prudence d’Emmanuel Macron et d’Olaf Scholz dans les premiers mois suivant l’invasion de l’Ukraine. Comme l’avaient résumé Michel Duclos et Joseph de Weck, avant l’opération militaire spéciale de février 2022, « la politique russe était l’un des rares domaines où la France et l’Allemagne trouvaient un point d’entente. Longtemps, Berlin et Paris avaient cherché à s’accorder avec le président russe Vladimir Poutine, en dépit des avertissements des autres États membres de l’Union européenne à l’Est. Les deux pays avaient chacun leurs motivations propres: l’Allemagne veillait sur ses intérêts économiques et la France, ou plus précisément son président Emmanuel Macron, était obsédée par l’idée d’attirer Moscou vers l’Europe et de l’éloigner de la Chine. C’est ainsi que Paris et Berlin ont initié le processus de Minsk pour tenter de maîtriser le «problème ukrainien», et que Scholz et Macron se sont montrés plus hésitants que leurs partenaires anglo-saxons sur la question des livraisons d’armes à l’Ukraine dans les premiers mois de l’invasion russe.

 

À l’aune des conséquences désastreuses du conflit ukrainien sur notre continent – en particulier dans une Allemagne dont le tissu industriel s’effondre alors qu’elle est censée être la locomotive économique de l’Europe –, cette prudence semblait légitime, et elle avait conditionné la diplomatie française et allemande depuis 2008. Cette année-là, l’administration Bush avait pris la décision haute­ment provocatrice d’annoncer, lors du sommet de Bucarest, que l’Ukraine et la Géorgie avaient vocation à rejoindre l’OTAN. Conscients que cette perspective pousserait la Russie à la guerre, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy avaient sagement écarté cette option mais, dans le but manifeste d’envoyer un message à Washington, Vladimir Poutine avait envahi la Géorgie quatre mois plus tard. À l’époque, un président Sarkozy pourtant réputé pour son atlantisme et sa proximité avec George W. Bush avait réussi à obtenir un cessez-le-feu. Exprimés durant l’été 2023, ses arguments selon lesquels il fallait dialoguer avec la Russie dans le but de stopper la guerre en Ukraine lui ont valu d’être fustigé par des politiciens et des experts français majoritairement favorables à l’aggravation de ce conflit, dans un climat d’hystérie collective totalement irrationnel. En effet, ses détracteurs oublient que la mise en place d’un pouvoir ukrainien pro-OTAN et hostile à la Russie en février 2014, l’intégration subséquente de l’armée et des services secrets locaux aux dispositifs de l’Alliance atlantique, de la CIA et du MI6, et la diplomatie catastrophique du cabinet Biden en 2021 ont directement conduit Moscou à franchir le Rubicon l’année suivante, tel que documenté dans cet article.

 

Dès les premiers stades de cette invasion, le Premier ministre israélien Naftali Bennett a joué le rôle de médiateur dans les négociations d’Istanbul, qui auraient pu aboutir à un accord de paix décrit comme avantageux pour l’Ukraine dès avril 2022. D’après lui, «il y a eu une décision légitime de l’Occident de continuer à frapper [l’armée de] Poutine, (…) [de privilégier] l’approche plus agressive. (…) J’étais juste le médiateur, (…) je devais rendre des comptes aux États-Unis dans ce processus. (…) Essentiellement, (…) ils ont bloqué [tout accord entre Kiev et Moscou].» Durant cet entretien, Bennett a précisé le fait que «Boris Johnson [avait] adopté une ligne agressive, [ajoutant qu’Olaf] Scholz et Macron étaient plus pragmatiques, tandis que Biden était les deux à la fois.» En clair, alors que Paris et Berlin restaient prudents, Londres et Washington souhaitaient que le conflit perdure et s’aggrave, une stratégie qu’explicita le Secrétaire à la Défense états-unien Lloyd Austin le 25 avril 2022.

 

Naftali Bennett
Naftali Bennett. © DR

Comme l’a rapporté le Guardian à l’époque, «lors d’une conférence de presse en Pologne, (…) Lloyd Austin a été interrogé pour savoir s’il définirait désormais les objectifs états-uniens différemment de ceux énoncés peu après l’invasion russe. En réponse, il rappela l’approche de l’administration [Biden] concernant l’assistance à l’Ukraine, [qui consistait] à l’aider à conserver sa souveraineté et à défendre son territoire. Puis Austin ajouta un second objectif: “Nous voulons voir la Russie affaiblie au point qu’elle ne puisse plus faire le genre de choses qu’elle a faites en envahissant l’Ukraine.” [Selon lui,] cela impliquait que la Russie ne devrait “pas avoir la capacité de reproduire très rapidement” les forces et les équipements qui avaient été perdus en Ukraine.» Alors que l’industrie militaire de la Russie tourne à plein régime, et que son armée ne semble pas avoir de problème de recrutement, le résultat contraire à celui attendu par Austin est observé quatre ans plus tard. Par conséquent, l’Europe se retrouve en position de grande vulnérabilité, s’étant faite successivement «baiser» par le torpillage des négociations d’Istanbul par Londres et Washington, puis par la réduction massive des financements états-uniens dédiés à l’armée ukrainienne par l’administration Trump. Or, cette dernière poursuit une stratégie de guerre clandestine contre les infrastructures énergétiques de la Russie grâce à la CIA, une politique insidieuse qui, couplée aux sanctions drastiques de Washington contre les firmes pétrogazières russes, écarte toute perspective de paix durable.

    

Avec un cynisme déroutant, le cabinet Trump occulte la responsabilité centrale des faucons états-uniens dans la survenance et l’aggravation du conflit russo-ukrainien, le décrivant comme une problématique purement européenne. De l’autre côté de l’Atlantique, nos dirigeants continuent d’ignorer les raisons profondes de cette guerre. Or, en l’absence d’un improbable changement de régime prooccidental à Moscou, et face à l’impossibilité de réarmer l’Europe et de préparer ses peuples à la guerre de haute intensité à court et moyen termes, la Russie restera notre voisin nationaliste, revanchard et militariste. Il faudra donc trouver un modus vivendi avec elle, en particulier à l’heure du désengagement états-unien du conflit en Ukraine, et de l’effondrement de la crédibilité des garanties de sécurité de Washington.

 

La prospérité économique de l’Allemagne s’étant fondée sur le gaz russe depuis les années Schröder, et sachant que les coûts de l’énergie sont le premier facteur du déclin industriel européen, il serait temps de revenir à la realpolitik et de restaurer nos relations avec la Russie, au lieu d’alimenter une guerre par procuration sans issue qui nous rapproche chaque jour d’un conflit direct avec la première puissance nucléaire stratégique mondiale. Sachant que l’Allemagne et ses alliés se sont probablement fait «baiser» une nouvelle fois par les États-Unis lors du sabotage de Nord Stream, selon un faisceau d’indices solides et concordants, et que l’administration Reagan avait déjà tenté de détruire un gazoduc germano-russe en 1982[1]. Faire échec à la vieille obsession états-unienne d’empêcher «une union de la technologie et du capital allemands avec les ressources naturelles et humaines russes» serait la meilleure manière de défendre les intérêts des peuples européens, et de s’émanciper de ce masochisme stratégique qui précipite notre continent vers la misère et la guerre.  

[1]. Comme l’a souligné le chercheur suédois Ola Tunander, ce projet de gazoduc entre l’Allemagne et l’URSS était destiné à garantir la paix entre Berlin et Moscou, et c’est pourquoi le rétablissement de Nord Stream est d’une importance vitale pour l’avenir de l’Europe: «À partir de 1981, le Président Ronald Reagan, avec le Secrétaire à la Défense Caspar Weinberger, le Directeur de la CIA William Casey et le Conseiller à la Sécurité nationale Dick Allen, tenta d’empêcher le projet de gazoduc soviéto-allemand. Allen et le conseiller adjoint Tom Reed affirmèrent que la CIA avait effectivement réussi à le saboter en 1982, mais les Russes et les Allemands poursuivirent sa construction, ce qui créa une confiance mutuelle entre anciens ennemis. Ce gazoduc devint la base matérielle d’une nouvelle «paix européenne», marquant la fin de la guerre froide, à l’image de la Communauté du charbon et de l’acier, qui avait instauré une confiance mutuelle entre anciens ennemis après la Seconde Guerre mondiale. Le président Gorbatchev parla alors d’une «maison commune européenne». Mais cette «paix européenne» réduisit l’influence de Washington en Europe. Dès le début des années 1990, des responsables états-uniens de premier plan souhaitaient mettre fin à la collaboration euro-russe, détruire les gazoducs et couper la Russie de l’Europe.» (Ola Tunander, Cutting off the Nord Stream, OlaTunander.substack.com, 27 octobre 2024).

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L’Impertinent est un média indépendant parce que la presse libre ne peut survivre sans une presse libre et indépendante, affranchie des logiques économiques, politiques et industrielles qui fragilisent aujourd’hui l’indépendance des médias. À l’heure de la concentration des médias, du contrôle des médias et d’une censure parfois invisible mais bien réelle, nous revendiquons un journalisme indépendant fondé sur le journalisme d’investigation, la presse d’investigation et des enquêtes journalistiques exigeantes. Nous travaillons pour produire une information libre, utile, contextualisée, destinée à éclairer l’opinion publique et à renforcer la qualité du débat public. Nos éditoriaux, notre éditorial et notre ligne éditoriale assument un esprit critique sans concession, dans le respect du secret des sources, de la transparence et de la liberté de la presse. Porté par des journalistes d’investigation et des reporters, L’Impertinent s’inscrit dans la presse alternative et les médias alternatifs, convaincu que le quatrième pouvoir et le pouvoir de la presse sont essentiels à la compréhension de l’information politique, à la défense du pluralisme de l’information et à la préservation de la pluralité des médias, face aux limites croissantes des médias traditionnels et à la censure médiatique sur l'investigation et le reportage. Seuls les médias indépendants peuvent être garants d'une presse indépendante, de l'indépendance de la presse et de l'indépendance des médias. Il en va de la liberté des médias.

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