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Article rédigé par :

Rachel Brunet, New York

Dans les campagnes françaises, l’agriculture face à l’accord du Mercosur

Depuis le début du mois de janvier, la pluie ne cesse de tomber sur la France. De la Provence à la Bourgogne en passant par la région lyonnaise, les champs semblent engloutis par la boue. Dans ces paysages où le rythme du travail est dicté par la nature, une crise agricole profonde se joue. Les agriculteurs français, confrontés à la flambée des coûts, aux aléas climatiques toujours plus fréquents et à la pression des marchés internationaux, se sentent de plus en plus fragilisés, parfois abandonnés, à la fois par Paris et par Bruxelles. Et, sur leurs exploitations, plane l’ombre inquiétante de l’accord UE-Mercosur.

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Élevage de bœufs de Laurent Domini en Provence. © R.B

À Savoisy, au cœur de la Bourgogne, Xavier Lortat arpente ses 340 hectares de terres céréalières. La fatigue se lit sur son visage. «J’en ai ras-le-bol de voir arriver en France des produits qui ne répondent pas aux normes qu’on nous impose », confie le quadragénaire. Et d’ajouter sur les perspectives d’avenir: «Pour installer nos enfants ou des jeunes, il faut qu’il y ait un vrai revenu à la hauteur des risques et des investissements. On ne fait pas rêver avec 500 euros par mois.»

 

Les chiffres parlent d’eux-mêmes: en 2025, il a généré 20'000 euros de revenus pour 2700 heures de travail et 150'000 euros d’annuités*. «Quand je me suis installé en 2008, on vendait l’orge 300 euros la tonne et l’azote coûtait 180 euros la tonne. Aujourd’hui, l’orge est vendue 170 euros la tonne et l’azote nous coûte 395 euros la tonne. Et on voudrait nous rajouter des taxes… »


«Sur le terrain, nous ressentons un manque de concertation avec les autorités»

 

En Provence, à La Roque-d’Anthéron, Laurent Domini observe ses 25 mères allaitantes, des vaches aubrac, limousine et tarine. «Même si je produis mon fourrage, l’alimentation reste coûteuse et la pression foncière est plus élevée en Provence qu’ailleurs, ce qui alourdit encore nos charges», explique-t-il. Son élevage fonctionne en système naisseur-engraisseur et le trentenaire privilégie la vente directe en circuit court, pour mieux valoriser sa production et garder un lien avec les consommateurs.

 

Pour autant, les menaces ne se limitent pas aux coûts. La dermatose bovine détectée à l’été 2025 dans plusieurs élevages français renforce l’inquiétude. «Même quand on n’est pas directement touché, on vit avec la crainte que cela arrive chez nous. La gestion sanitaire a été rapide sur certains aspects, mais sur le terrain, nous ressentons un manque de concertation avec les autorités», déplore l’éleveur provençal.

Ces tensions locales s’inscrivent dans un contexte plus large. En 2025, la France est redevenue importatrice nette de produits agricoles bruts, avec un déficit commercial d’environ 300 millions d’euros, selon les données des Douanes françaises. Cette évolution combine à la fois une hausse des importations et une baisse de certaines exportations, notamment vers des marchés africains traditionnellement favorables aux produits français.

 

Le phénomène concerne surtout les produits agricoles bruts tels que les céréales, les viandes et les produits laitiers. En revanche, la balance commerciale agroalimentaire globale, qui inclut les produits transformés comme le fromage ou le vin, reste légèrement excédentaire, mais à son niveau le plus bas depuis plusieurs décennies. Cette situation souligne la vulnérabilité du secteur agricole français, déjà confronté aux fluctuations des marchés internationaux et aux conséquences indirectes du conflit en Ukraine.

 

Derrière ces chiffres et les débats économiques, une réalité humaine plus sombre traverse les campagnes françaises. Selon un rapport de la Mutualité sociale agricole (MSA), les agriculteurs restent nettement plus exposés au risque suicidaire que le reste de la population. Chez les assurés âgés de 15 à 64 ans, ce risque dépasse de près de 46% celui des autres assurés et il reste élevé chez les plus de 65 ans. Un chiffre qui relate la détresse des agriculteurs français.

 

Mercosur et souveraineté alimentaire

 

Alors que les agriculteurs peinent déjà à tenir leurs exploitations, l’ombre de l’accord UE‑Mercosur plane sur leurs filières. Pour Yannick Salomon, secrétaire général des Jeunes Agriculteurs pour le département de la Côte‑d’Or, en Bourgogne, le danger est à la fois économique et politique: «Si le Mercosur devait entrer en vigueur, notre président de région s’engage à exclure tous les produits issus des pays du Mercosur des cantines scolaires. J’encourage naturellement tous les présidents de département à rejoindre cette démarche.»

 

Ce geste, qui sort du cadre purement agricole pour toucher à la commande publique, est conçu comme une façon de lutter contre une concurrence perçue comme déloyale. Selon Yannick Salomon, l’action va au‑delà des cantines: «Elle concerne la restauration collective dans sa globalité» et vise à protéger des modes de production fondés sur des normes strictes. Il ajoute: «Ma principale inquiétude porte sur les produits transformés, dont la traçabilité est plus complexe. Cependant, avec une volonté politique affirmée, il serait possible de s’en passer.»

 

Son propos appelle aussi à la solidarité entre filières: «Je suis producteur laitier et, sur ce traité, la filière laitière pourrait tirer son épingle du jeu. Pour autant, par solidarité, il est essentiel de refuser cet accord de libre‑échange. Aujourd’hui, nous passons la loupe sur chaque filière: certaines pourraient en bénéficier, mais cet accord ouvre une porte qui risque d’impacter toutes les filières, à terme. Il est donc nécessaire que l’ensemble des filières fasse preuve de solidarité afin de préserver le bon sens et protéger l’agriculture française.»

 

Pour Nicolas Clair, fondateur d’une coopérative bio à Montbrison, près de Lyon, le débat sur le Mercosur dépasse le seul cadre économique et invite à repenser l’agriculture dans sa globalité. Il a d’ailleurs inventé le terme d’agroscopie pour désigner cette approche: «L’agroscopie, c’est d’abord une manière de regarder l’agriculture autrement. Pas uniquement comme un secteur économique ou un problème environnemental, mais comme un fait culturel, paysager, technique et politique à la fois,» explique ce trentenaire qui se revendique «paysan».

 

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Coopérative de Nicolas Clair. © R.B

À ses yeux, l’accord UE‑Mercosur met en lumière un paradoxe de la politique européenne: «On exige beaucoup de nos producteurs, tout en ouvrant grand les frontières à des produits qui n’ont pas ces exigences.» Cette ouverture, explique‑t‑il, n’est pas simplement le Mercosur en soi: «Mais une logique libérale qui pousse chaque acteur à jouer sa carte sans limite. Une ferme, une région, un pays peut tenter d’accaparer le marché pour son seul intérêt.»

 

Dans ce contexte, les modèles alternatifs – bio, coopératives et circuits courts – sont des stratégies de résistance, mais Nicolas Clair en nuance les limites: «Le circuit court individuel héroïque a ses limites et un gros risque d’épuisement. Le bio et le circuit court permettent de sortir partiellement de la compétition par les coûts pour entrer dans une compétition par le sens, la qualité et la relation.»

 

Les inquiétudes liées à l’ouverture des marchés se ressentent dans toutes les filières. Pour Xavier Lortat, la concurrence internationale est déjà tangible: «Nous recevons beaucoup d’importations ukrainiennes depuis la guerre», explique-t-il. «Là-bas, à 100 euros la tonne, ils commencent à réaliser des bénéfices. En parallèle, la France a perdu le marché algérien et d’autres pays africains, qui se tournent désormais vers les producteurs russes.» Tout cela résulte, selon lui, «de l’incompétence géopolitique de notre président Macron: les ventes aux coopératives ou aux négociants se font à des prix basés sur les cotations Euronext, mais avec des charges strictement françaises! Une hérésie pour les agriculteurs!»

 

Enfin, pour Laurent Domini, l’accord menace directement la filière viande: «L’accord UE-Mercosur suscite beaucoup d’inquiétude dans la filière bovine. Nous sommes soumis à des normes sanitaires, environnementales et sociales très strictes. Si de la viande produite avec des standards différents arrive en grande quantité à des prix plus bas, cela risque de tirer les prix vers le bas.» Un coup dur pour les éleveurs bovins.

 

Comprendre ce que contient l’accord UE‑Mercosur

 

Après plus de 25 ans de négociations, l’accord de libre‑échange entre l’Union européenne et le Mercosur – Brésil, Argentine, Paraguay et Uruguay – a été signé le 17 janvier 2026. Pour les institutions européennes, il représente l’accès à un marché combiné de plus de 700 millions de personnes, l’une des plus vastes zones de libre‑échange au monde.

 

L'accord touche directement les filières et les exploitations, en autorisant l’entrée de produits agricoles sud-américains sur le marché européen. L’accord prévoit toutefois des quotas d’importation avec des droits de douane réduits pour certains produits sensibles: environ 99'000 tonnes de viande bovine, soit 1,6% de la production annuelle de l’UE, et 180'000 tonnes de volaille, un accès strictement contrôlé mais qui laisse filtrer la concurrence.

 

Pour encadrer ces flux et protéger les producteurs, le Parlement européen et le Conseil ont adopté fin 2025 des clauses de sauvegarde strictes. Elles permettent de suspendre temporairement les préférences tarifaires si les importations de produits sensibles tels que le poulet, le bœuf, les œufs augmentent de façon significative et menacent les filières européennes. Des rapports semestriels de la Commission suivent ces importations pour détecter toute perturbation et anticiper les risques économiques.

 

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Élevage de bœufs de Laurent Domini en Provence. © R.B

L’accord impose aussi des normes strictes de sécurité sanitaire et phytosanitaire. Tout produit importé doit respecter les mêmes standards européens, parmi les plus exigeants au monde, garantissant le contrôle des résidus chimiques, de la qualité sanitaire et des conditions de production. Mais dans les champs, personne n’y croit. Yannick Salomon précise: «Il est essentiel de partager nos valeurs et nos modes de production avec les acheteurs et les consommateurs, afin d’expliquer pourquoi nous refusons les produits du Mercosur et de mettre en avant notre agriculture saine et vertueuse. Au-delà du prix, souvent plus attractif pour le consommateur, nous disposons de nombreux arguments sanitaires, écologiques et économiques pour promouvoir l’agriculture française face à ces produits importés.»

 

Le positionnement du gouvernement français

 

Le 17 janvier 2026, la France a voté contre l’accord UE-Mercosur, estimant que les garanties prévues étaient insuffisantes pour protéger les filières agricoles nationales et exposeraient les producteurs à une concurrence déloyale. Paris a souligné à plusieurs reprises, y compris dans ses interventions au Conseil de l’UE, que la priorité était de défendre les exploitations françaises et leur modèle de production, fondé sur des normes strictes de sécurité alimentaire, de bien-être animal et d’environnement.

 

Ainsi, le gouvernement a demandé des mesures miroir et des garde-fous renforcés par la Politique agricole commune (PAC), afin que l’importation de produits du Mercosur ne mette pas en péril les producteurs français et que l’équité entre filières soit respectée. Lors de ses prises de parole publiques, la France a insisté sur la nécessité de protéger les circuits courts, la production locale et les standards élevés imposés aux exploitants français, rappelant que chaque décision commerciale a un impact direct sur la vie des exploitations et des familles qui en dépendent.

 

La vie des exploitants au quotidien

 

Installée en Bourgogne, Céline Lortat produit des œufs bio pour le groupe Sanders, lequel fournit à l’éleveuse poules, aliments et emballages. Ce partenariat lui garantit une certaine sécurité face aux fluctuations des coûts. «Travailler avec un grand groupe est un gage de sécurité. C’est du donnant-donnant, quand il y a des soucis techniques ou autres, ils répondent présents», explique-t-elle.

 

Cependant, la guerre en Ukraine a profondément modifié ses débouchés. Ses œufs, initialement destinés aux supermarchés, ont été redirigés vers une casserie en Bretagne pour produire des ovo-produits. «C’est dommage que nos productions ne soient plus en boîte, mais le contrat avec la casserie se passe bien. On n’a pas eu le choix», souligne l’éleveuse.

 

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Exploitation de poules de Céline Lortat. © R.B

Cette réorganisation s’ajoute à la pression des normes strictes imposées en France: contrôles sanitaires réguliers, inspections, formation au bien-être animal… «L’an dernier, j’ai eu une dizaine de contrôles. Cela demande beaucoup d’organisation. Pendant que je suis en formation ou en contrôle, mon travail ne se fait pas tout seul, il faut que je me fasse remplacer.  Et cela a un coût.» Elle regrette que ces standards élevés ne soient pas uniformes ailleurs en Europe, ce qui crée une concurrence inégale: «En France, nous faisons un travail respectueux des animaux et de la qualité, il serait bien que ce soit partout pareil.»

 

Le manque de filières locales d’abattage renforce encore la dépendance aux marchés extérieurs. «Nos poules sont parfois transportées jusqu’en Pologne pour y être abattues, soit plus de 1700 kilomètres. Cela va complètement à l’encontre de nos convictions et de nos normes de bien-être animal», déplore-t-elle.  

 

Crise et politique au cœur du Salon de l’agriculture 2026

 

Le Salon international de l’agriculture ouvre ses portes à Paris du 21 février au 1ᵉʳ mars 2026, retrouvant sa place incontournable dans la vie publique française. L’édition 2025 avait attiré 607'503 visiteurs et présenté 4000 animaux, confirmant le succès d’un événement qui reste au cœur de l’intérêt populaire pour les enjeux agricoles, à la croisée des questions alimentaires, environnementales et économiques.  L’édition 2026 se distingue toutefois par une absence hautement symbolique. Pour la première fois depuis des décennies, aucun bovin ne sera présenté dans les allées de la Porte de Versailles, conséquence directe de l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse.

 

Dans cet espace où se mêlent représentation économique et mise en scène institutionnelle, la présence politique relève d’un rituel solidement établi. Chaque année, président, ministres et dirigeants de partis se succèdent dans les allées pour rencontrer les professionnels et le grand public, multipliant les prises de parole et les signes de soutien ou de désaccord autour des politiques agricoles et rurales.

 

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Vieille maison d’agriculteurs en Provence. © R.B

Dans ce contexte, certains représentants agricoles adoptent une posture militante. Pour Yannick Salomon, le boycott relève d’une stratégie: «Cette année, nous devons utiliser le Salon de l’agriculture pour nous faire entendre. Le monde agricole traverse une crise sans précédent, et il serait inopportun de s’y rendre comme si de rien n’était. En le boycottant, nous transformons le salon en un moyen de faire passer notre message et de marquer les esprits des Français.»

 

Quelles perspectives pour l’agriculture française?

 

Sous la pression de la concurrence internationale, la coopération et la structuration collective apparaissent comme des réponses indispensables. Nicolas Clair insiste sur le besoin de collectifs solides: «Le bio et le circuit court ne sont durables que s’ils sont structurés collectivement. Une ferme isolée ne peut pas rivaliser seule avec les standards et la pression des marchés internationaux.»

 

Xavier Lortat évoque l’innovation technique et environnementale: «Nous mettons en place une agriculture de conservation des sols, semi-direct ou simplifié, et tentons de stocker du carbone. L’espoir est de valoriser ces pratiques sur le marché, même si le marché du carbone peine à décoller.»

 

Mais ces efforts risquent de rester insuffisants si le cadre politique ne suit pas. Pour Yannick Salomon, la réponse de l’État et de l’Europe est trop souvent déconnectée: «Je pense que nos politiques sont complètement dépassés. Aujourd’hui, on nous assène des mesurettes, et on ne parle plus de souveraineté alimentaire, de la capacité à garantir que nous n’aurons pas de pénurie, alors que nous avons une guerre aux portes de l’Europe.»

*Paiement annuel d'une partie du capital emprunté et des intérêts.

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