«Le passage à l’euro occasionnera une inflation non négligeable en Hongrie»
- Julien Monchanin

- il y a 20 heures
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László Károlyi a dirigé la filiale hongroise du groupe Legrand pendant plus de vingt ans. Il présidait il y a encore quelques jours la chambre de commerce France-Hongrie et enseigne le management à l'université de Szeged. Loin des postures politiques, il décrypte pour L'Impertinent la réalité économique d'un pays en pleine mutation: l'inflation record de 2023, la montée en puissance des investisseurs chinois et coréens, la gigantesque usine BYD de Szeged, la compétition salariale qui redessine le marché du travail, et la question épineuse d'un éventuel passage à l'euro. Un regard de praticien, nuancé et sans dogmatisme.

Julien Monchanin, pour L'Impertinent: Qu’en est-il des investissements étrangers en Hongrie? On parle beaucoup ici de la montée en puissance de la Chine.
László Károlyi: Après le changement de régime, en 1990, la Hongrie a connu une vague massive de privatisations et l’arrivée de grandes sociétés étrangères allemandes, autrichiennes et françaises. La plupart des sociétés locales ont été vendues, parfois à des prix bien inférieurs à ce qu’elles valaient. Cela a conduit à des réorganisations et à une crise importante, avec des taux d’inflation de 35 à 40% et un chômage supérieur à 15%. Autour de l’an 2000, nous avons réalisé que nous avions peut-être un peu trop privatisé, et certaines activités, à l’image des réseaux électrique et de canalisations, ont été reprises par l’État hongrois.
Aujourd’hui, notre politique en la matière est plus structurée, avec des interlocuteurs dédiés comme les agences HIPA (pour les investisseurs étrangers) et HEPA (pour aider les entreprises hongroises à se développer à l’export). Depuis 8 ou 9 ans, la stratégie du pays est d’exploiter sa situation géographique et de se positionner comme un carrefour entre l’Est et l’Ouest, par exemple en tant que pont logistique ou opérationnel. Auparavant, l’essentiel des investissements étrangers en Hongrie venait d’acteurs d’Europe de l’Ouest. Mais un rééquilibrage s’est opéré après le Covid et nous nous sommes davantage tournés vers l’Asie. Même si les investissements allemands restent prépondérants, la Chine et la Corée du Sud sont certes très nettement montés en puissance et devenus les principaux investisseurs dans le pays, principalement grâce à la filière des batteries et voitures électriques que nous sommes en train de constituer.
Que dire de l’augmentation du niveau de vie en Hongrie depuis le changement de régime? On a l’impression que l’écart s’est considérablement réduit avec les standards d’Europe de l’Ouest.
Le niveau de vie a en effet été boosté en Europe centrale par l’entrée dans l’Union européenne, et aussi par la concurrence entre des pays de l’Est qui en a résulté en termes d’attractivité, comme la Hongrie, la Pologne et la Roumanie. Tous ces pays sont devenus attractifs pour certains autres situés plus à l'ouest. Après la crise des années 90, la Hongrie a donc connu une forte évolution du niveau de vie. Aujourd’hui, on peut tout trouver ici en termes de biens et de services, à Budapest comme dans la plupart des campagnes. Un exemple comme un autre: je me souviens de l’étonnement général quand, en 2010, un restaurant d’ici a obtenu une étoile au Michelin. Désormais, nous en avons une dizaine…
«Le niveau de vie dans les pays de l'Est reste encore sensiblement à distance de celui des pays fondateurs de l'UE»
Ces cinq ou six dernières années, avec le Covid, la guerre en Ukraine et la crise énergétique, nous avons de nouveau connu une forte inflation qui, en 2023, a dépassé les 20% et atteint un pic de 24%. Derrière ces chiffres se cachent des augmentations contrastées. Les prix de l’alimentation, notamment, ont fortement augmenté. Les prix du gaz et de l’électricité ont connu des croissances à trois chiffres, ce qui a engendré beaucoup de faillites de petits commerces. Tout cela a généré une pression sur les salaires. Pour contrôler celle-ci, le gouvernement a essayé de bloquer les prix et s’est accordé avec les syndicats pour augmenter le salaire minimum dans d’importantes proportions. Ces dernières années, le SMIC hongrois a en moyenne progressé de 11 à 12% par an. Heureusement, la situation s’est aujourd’hui stabilisée, avec une inflation de 4 à 5%.
Les salaires augmentent aussi, et en général de manière plus marquée que notre SMIC, avec l’inflation et grâce à la faiblesse du taux de chômage, qui tourne autour de 4%. Il est devenu difficile de trouver de la main-d’œuvre qualifiée en Hongrie. Il est donc compliqué pour les entreprises de monter en capacité. Si une entreprise veut croître, elle doit débaucher ailleurs, ce qui engendre une compétition entre sociétés et, par suite, une hausse des salaires.
Certains nous disent pourtant que si ce niveau de vie a progressé dans l’absolu, la progression a été plus rapide en Pologne ou en Roumanie.
Il est vrai qu’au moment de la transition politique, la Hongrie était en avance sur des pays comme la Pologne ou la Roumanie. Le niveau de vie y était plus bas et les vagues de privatisations y sont survenues plus tard. L’écart s’est certes réduit par la suite, et il n’y a plus de grande différence aujourd’hui. Mais ce n’est pas vraiment à cause de la politique hongroise. C’est un effet de l’entrée dans l’UE de tous ces pays. La politique de l’UE a notoirement consisté à rééquilibrer les choses. C’est d’ailleurs le cas aussi au sein même des pays. Certaines régions de Hongrie, comme le nord-est du pays, sont moins développées que d’autres et bénéficient plus facilement de fonds européens. À l’arrivée, lorsqu’on regarde les pouvoirs d’achat dans des pays comme la Pologne, la Roumanie, la Slovaquie ou la Hongrie, ils sont aujourd’hui à peu près équivalents. Seule la République tchèque, historiquement plus industrielle, présente un niveau de vie encore supérieur. Mais il faut cependant signaler que tous ces pays restent encore sensiblement à distance du niveau de vie des pays fondateurs de l’UE.
Quel regard porter sur la crise politico-énergétique avec l’Ukraine, qui agite aujourd’hui le pays?
On peut reprocher beaucoup de choses à la Russie, mais pour faire évoluer notre approvisionnement, il faudrait un projet solide et crédible. Or celui-ci ne paraît pas si simple à bâtir. La Hongrie est un petit pays sans accès direct à la mer et ses consommations restent limitées, ce qui rend un tel projet difficile à viabiliser. Quoiqu’il en soit, c’est un sujet très complexe et, faute de disposer de toutes les données du problème, on ne peut se montrer dogmatique dans un sens ou dans l’autre.
La principale alternative au pétrole russe serait l’oléoduc Adria, qui relie la Hongrie à la mer Adriatique via la Croatie. Mais cette solution est d’un côté jugée insuffisante par les autorités hongroises et par MOL en termes de volumes et de tarifs, et de l’autre satisfaisante par la Commission européenne et la Croatie. Le sujet est très politique et il est difficile d’y voir clair. Comme souvent, la réalité se situe probablement quelque part entre ces deux positions.
Cette crise se double d’une explosion des prix des carburants. Le gouvernement hongrois a récemment décidé de les bloquer. Que doit-on en penser?
C’est un peu la même chose. L’excès d’interventionnisme ne fonctionne pas davantage (l’ère communiste en témoigne) que l’absence totale de cadre légal. Les stations essence ne peuvent indéfiniment financer la différence de prix et vendre à perte. Cette solution de blocage des prix peut être intéressante à court terme, sur deux ou trois mois, et j’en comprends bien la visée électorale, mais ce ne peut pas être une solution viable sur le long terme, surtout avec un baril à 110 dollars et certaines prévisions qui le voient monter jusqu’à 180…
Le constructeur de véhicules électriques BYD construit actuellement une gigantesque usine à Szeged. Dans quelle mesure des projets comme celui-ci bénéficient-ils à l’économie hongroise?
C’est effectivement un très gros investissement. On a d’abord pensé qu’il nous profiterait directement, mais les Chinois sont très organisés et font beaucoup par eux-mêmes. Ils font par exemple venir eux-mêmes, par conteneurs, les structures métalliques des bâtiments qu’ils construisent sur place. Nos entreprises, par ailleurs, ne sont pas toujours assez structurées pour travailler sur d’énormes projets comme celui-ci. Elles n’en ont donc pas tant profité que cela.
Cela étant, seulement 10% de la production de cette usine sera vendue en Hongrie. Il faudra donc acheminer les véhicules dans le reste de l’Europe. Et l’investissement nous profitera donc indirectement, via la construction d’infrastructures comme les chemins de fer. Il nous faudra renouveler les lignes pour augmenter la vitesse des trains. En doublant leur vitesse, une ville comme Szeged ne sera plus qu’à deux heures de l’Autriche. Même chose pour le réseau autoroutier. Des projets comme celui de BYD légitiment celui de structure autoroutière en étoile autour de Budapest, qui se poursuit et rendra une partie du sud du pays moins isolée. J’entends certaines critiques sur la faible utilisation, au départ, de futures autoroutes du Sud, du futur pont de Mohács sur le Danube, mais tout cela sera d’une utilité indéniable lorsque le réseau sera achevé dans sa globalité.
Le programme de Péter Magyar inclut la préparation d’un passage à l’euro. Est-ce une bonne chose pour la Hongrie?
Il y a comme toujours du pour et du contre. Il est vrai que le maintien du forint nous a aidés à maintenir une certaine compétitivité à l’export, grâce à une dévaluation moyenne de 2 à 3% par an, même si on constate que notre monnaie se renforce depuis un ou deux ans. L’euro a valu jusqu’à 420 forints, mais c’est aujourd’hui plutôt autour de 390. Notre gouvernement a donc gardé le forint pour ces raisons de compétitivité. Mon analyse du problème est que le maintien d’une monnaie locale est intéressant si nous pouvons influencer le taux de change.
«Les banques vivent aussi très bien avec une monnaie locale»
En contrepartie, il nous coûte cependant plus cher d’importer. Et nous ne bénéficions pas des facilités de gestion et de la simplification que permettrait l’euro, par ailleurs plus stable et moins attaqué sur les marchés. Cela dit, il est certain que le passage à l’euro occasionnera une inflation non négligeable, comme dans tous les pays qui y sont passés, à l’image de la Croatie ou, plus récemment, de la Bulgarie. Et puis le passage à l’euro est toujours plus avantageux pour un pays fort, comme il l’a par exemple été pour l’Allemagne. Or la Hongrie est un petit pays. On peut remarquer que les banques vivent aussi très bien avec une monnaie locale, en particulier lorsque le système bancaire est solide, comme par exemple en Suisse. Bref, il est difficile d’apporter une réponse vraiment définitive à cette question…





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