Magyar balaye Orbán: changement de règne... mais pas de Hongrie
- Julien Monchanin

- il y a 6 jours
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Dernière mise à jour : il y a 1 jour
La large victoire électorale de Péter Magyar et de son parti Tisza en Hongrie a suscité dans toute l’Europe des réactions aussi contrastées que passionnées, souvent excessives et peu en rapport avec la réalité du pays. L’Impertinent décrypte les résultats de ce scrutin historique et leurs conséquences en compagnie des principaux concernés: les Hongrois.

La Hongrie a voté. Et sans contestation possible, elle a choisi l’alternance. Le taux de participation élevé (79,5%) semble avoir été à la mesure du mécontentement d’une grande partie de la population. Le record depuis le changement de régime, qui remontait à 2002 (70,5%), est pulvérisé. Après 16 années de règne sans partage, Viktor Orbán a reconnu sa défaite et cède donc son fauteuil à son challenger Péter Magyar, dont le parti Tisza disposera même d’une majorité qualifiée au parlement hongrois, avec 141 des 199 sièges disponibles.

Bien qu’elle ait été prévue par certains sondeurs, cette large victoire étonne la plupart de nos interlocuteurs, à commencer par Péter Kruzslicz, professeur de droit public à l’université de Szeged, interrogé par L’Impertinent il y a un mois: «Effectivement, le taux de participation record et le ras-le-bol lié à l’absence de résultats économiques (nous avons discuté de leur importance) ont apporté des résultats surprenants. Les grandes maisons de paris ne donnaient qu’entre 1 et 2% de chances à Tisza d’obtenir cette majorité des deux tiers. Et il faut noter qu’avec un nombre de voix à peu près équivalent à celui de cette année, le Fidesz avait obtenu la majorité des deux tiers en 2014». Le socle électoral du Fidesz a même légèrement progressé: de 2,26 millions, il est passé à 2,45.
Mais ce chiffre est aujourd’hui fort éloigné des 3,38 millions de suffrages accordés à Tisza, qui est donc parvenu à élargir la base électorale hongroise, en particulier parmi les jeunes générations. Pour les raisons économiques évoquées mais aussi, comme nous l’ont tant fait remarquer les électeurs interrogés au fil de la campagne, par volonté de rompre avec Viktor Orbán et son gouvernement. La perception locale de la corruption du pouvoir et les affaires qui ont émaillé la campagne ont beaucoup contribué à ces résultats. Sans oublier le très classique phénomène d’usure du pouvoir…
Vague bleue mais divisions

La victoire de Tisza, bénéficiaire tout désigné du «coup de gueule» populaire, ressemble donc à un vote sanction autant qu’à un raz-de-marée. Le parti de Péter Magyar a remporté 96 des 106 sièges dévolus aux candidats des circonscriptions. Mais si les victoires de Tisza ont été confortables dans les bastions d’opposition comme Budapest, la partie a souvent été plus serrée à travers le pays. Le symbole de cette Hongrie plus divisée qu’il n’y paraît est la circonscription de Keszthely, à l’ouest du lac Balaton, où votaient 58'000 électeurs et où un recomptage a été ordonné en raison d’un très faible écart. Après un second dépouillement, la différence était d’environ 2000 voix entre les candidats Tisza et Fidesz.
Ceci explique les reports de voix massifs en faveur du Fidesz pour les 93 sièges restants, dévolus aux listes nationales des partis. Le parti d’Orbán en occupera ainsi 42, contre 45 pour Tisza et 6 pour le parti ultranationaliste Mi Hazánk. Dans le système hongrois, les voix des candidats qui arrivent en seconde position dans les circonscriptions sont en effet intégralement reversées aux listes nationales, tandis que seules les voix excédentaires des vainqueurs le sont.
L’écart était aussi assez réduit dans la circonscription de Mohács, où 50'000 électeurs se sont prononcés et où Tisza a aussi devancé le Fidesz de 2000 voix. «La victoire du parti Tisza, démocratiquement élu, est une grande surprise. Malheureusement, nous devrons attendre qu’il détaille son programme et restons dans l'incertitude pour le moment. Il est certain que beaucoup de gens dans le pays sont déçus et même blessés par cette défaite. Mais c'était une élection historique, avec un taux de participation élevé, et le processus s'est déroulé correctement», nous écrit ainsi Géza, retraité, qui s’occupait d’un bureau de vote local et espérait une victoire du Fidesz. «L'incertitude est accrue par le fait que, se basant sur ces résultats, Tisza veut remplacer immédiatement tous les hauts dignitaires, président de la République, cour constitutionnelle, procureur général, etc.», ajoute-t-il.
Campagne électorale asymétrique

Dans le camp victorieux, on n’osait pas non plus croire à pareil résultat. «Je m'attendais à une victoire serrée à l’échelle nationale et j'avais peur de la triche. Hier, quand je votais, un homme transportait des électeurs de quartiers défavorisés, mais une équipe de surveillance bien organisée était sur place pour repérer les fraudes. L'homme était très contrarié par leur présence», expose Zoltan, cadre du secteur médical rencontré à Mohács il y a un mois. «Vers 21 heures, je suis allé chez des amis pour suivre la retransmission en direct des résultats. Je suis arrivé, j'ai ouvert une bière, j'ai regardé l'écran… et j'étais stupéfait!» Et Zoltan a ensuite été fêter ça en ville, où il a bu d’autres bières et retrouvé le candidat victorieux.
Quant aux minorités hongroises de l’étranger, dont nous pensions qu’elles pouvaient jouer dans certains scénarios un rôle d’arbitre dans ces élections, elles se sont comme prévu exprimées en masse pour le Fidesz (84% des suffrages). Mais ce réservoir de 282'000 votes n’aura pas suffi à sauver le soldat Orbán. «Je suis choquée par ces résultats. J’espère que le nouveau premier ministre sera assez intelligent pour ne pas nous jeter dans une nouvelle guerre mondiale», nous écrit spontanément Erika, interrogée à Horgos, derrière la frontière serbe.
(Re)lire notre article: Minorités hongroises, clé des prochaines législatives?
Avant de s’interroger sur les conséquences de ces résultats, un petit bilan de la campagne électorale s’impose. Sur le plan de la méthode, si le Fidesz dominait dans les rues avec d’impressionnantes campagnes d’affichage, il a tout de même été attaqué sur son propre terrain par Tisza et le candidat Magyar, qui a mouillé le maillot en tenant des meetings sur les places de toutes les villes du pays. Et l’on pouvait pressentir, aux foules présentes, que quelque chose était en train de se passer. À Mohács, le 10 mars dernier, ils étaient plusieurs milliers à l’accueillir, ce qui paraissait beaucoup pour une localité de seulement 17'000 habitants. De son côté, Tisza a dominé le terrain numérique, en misant d’abord à fond sur les réseaux sociaux, où le Fidesz s’est peut-être réveillé un peu tard. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que l’ascension de Péter Magyar a commencé il y a deux ans par un décollage sur la chaîne YouTube Partizán.

L'émotion a dominé la raison
Dans la dernière ligne droite, plusieurs «affaires» habilement présentées et exploitées par l’opposition ont fait le tour de la toile et semblent avoir fait mal au Fidesz. Témoignage filmé du cyberenquêteur Bence Szabó sur le sabotage présumé de Tisza par les services et relais du pouvoir, fuite des appels téléphoniques où le ministre des affaires étrangères hongrois Péter Szijjártó partage le contenu de réunions européennes avec son homologue russe Sergeï Lavrov, espionnage du journaliste Szabolcs Panyi, soupçons d’achats de voix et de pression sur les mairies: les réseaux hongrois se sont finalement grandement nourris de scandales savamment distillés jour après jour, qu’accompagnaient les offensives particulièrement agressives des «démocrates» européens.

Ces derniers ont finalement très bien donné la réplique aux Russes, qu’ils accusaient pourtant sans cesse d’ingérence. Une ingérence visiblement bien timide… Du côté de Tisza comme du Fidesz, tous les coups étaient donc permis. À l’arrivée, l’émotion a dominé la raison et ceux qui s’attendaient à un vrai débat de fond du type «programme contre programme» en seront pour leurs frais.
Cette charge émotionnelle a eu des conséquences très concrètes, comme nous l’explique Gréta, qui était de garde dans un cabinet médical de Budapest au lendemain du vote: «J’ai eu une patiente âgée. Elle regardait la télévision, les infos sur les élections, et elle s’est beaucoup inquiétée. Elle craignait que la Hongrie n’entre en guerre sous la direction de Tisza, comme le Fidesz l’a beaucoup fait croire pendant la campagne. Sa tension artérielle ne pouvait pas être soulagée par les médicaments prescrits à domicile. Elle a dû aller aux urgences et y a passé la nuit. Il y a sans doute eu beaucoup de cas comme le sien, et dans les deux sens. Une dame a aussi appelé notre assistante, juste pour lui dire qu’elle était soulagée, car elle avait peur que Tisza perde. Les gens étaient vraiment impliqués émotionnellement dans cette élection».
Réactions excessives au menu
Le soufflé n’était toujours pas retombé mercredi soir: «Je pourrais scroller 24 heures sur 24 pour lire tout ce qui se dit en Hongrie sur ces résultats et sur les premières interventions de Péter Magyar», commente Gréta, qui nous envoie des captures d’écran pour le moins insolites: certains Hongrois ramassaient même les affiches de campagne de cette élection historique pour les revendre sur Vinted à 40, 50 ou même 100 euros. Mieux: on pouvait acheter un «bracelet du changement de régime», simple «goodie» de campagne… pour 685 euros!
On veut bien croire à cette folie, tant le flot de réactions en Europe de l'Ouest, et même dans tout l’Occident, a été impressionnant, souvent excessif. «Vent d’ouest sur Budapest» (Libération), «Démocratie et Europe triomphent en Hongrie» (La Dépêche), «Péter Magyar, l’homme qui compte réconcilier la Hongrie avec l’Europe» (Le Figaro): la presse française a choisi un narratif en accord avec ses positions. Mais les europhiles de tous bords se réjouissent peut-être un peu vite, à l’image d’Ursula von der Leyen lorsqu’elle déclare que «la Hongrie a choisi l'Europe» et que «l'Union se renforce».
En ce qui concerne la démocratie, le résultat de ces élections et la réaction plutôt élégante d’Orbán, qui a rapidement admis sa défaite, montrent que le récit d’une «dictature à la russe» était largement fantasmé. Quant aux eurosceptiques qui se figurent que la victoire de Tisza est une catastrophe et la porte ouverte à l’immigration massive ou aux idées de la communauté LGBT, ils vont tout aussi vite en besogne. La gauche hongroise, incarnée par DK et Klára Dobrev, a recueilli moins de 2% des suffrages et n’entrera même pas au parlement.
Quelles conséquences?

Sur cette question migratoire, Magyar a déjà indiqué qu’il maintiendrait une position stricte pour protéger les travailleurs hongrois, qu’il colmaterait les «brèches» de la clôture installée sous Orbán à la frontière serbe et qu’il n’accepterait aucun pacte ni mécanisme européen de répartition de migrants. Cela fait dire à beaucoup qu’il s’inscrira dans la continuité de son prédécesseur, voire qu’il se montrera encore plus ferme. En réalité, il se signalera simplement par une approche plus administrative et moins polémique, alors qu’il avait déjà accusé le gouvernement Orbán d’instrumentaliser cette question migratoire à des fins politiques plutôt que d’opérer avec un objectif d’efficacité. Il n’y a finalement pas de surprise: la «tolérance zéro» en la matière était inscrite dans le programme de Tisza.
«L’europhilie que l’on prête à Magyar est surtout un pragmatisme économique»
Les premières déclarations de Péter Magyar sont peut-être un peu moins attendues en ce qui concerne la Russie. Il a en effet affirmé que le pays continuerait d'acheter de l'énergie russe et privilégierait le pétrole le moins cher disponible. On ne sait donc avec précision si la promesse de supprimer tout approvisionnement russe d’ici 2035 restera d’actualité.
Pour le reste, les premiers marqueurs de rupture de Péter Magyar ne sont pas idéologiques mais budgétaires: il s’agit d’offrir à Bruxelles les garanties minimales nécessaires au dégel rapide de 17 milliards d’euros de fonds européens, argent qui doit servir à relancer une économie mise à mal depuis le covid (comme d’ailleurs dans d’autres pays européens), et ainsi de répondre à l’une des deux grandes exigences de ceux qui l’ont élu avec la lutte anticorruption (au nom de laquelle la Hongrie devrait adhérer au parquet européen). Les eurosceptiques devront comprendre que les intérêts hongrois et français divergent. Au niveau des fonds européens, la France est un contributeur net et la Hongrie un bénéficiaire… L’europhilie que l’on prête à Magyar est surtout un pragmatisme économique.
Sur le dossier ukrainien, enfin, le discours hongrois s’est certes déjà assoupli, mais Magyar, qui s’est déjà prononcé contre une adhésion rapide de l’Ukraine à l’UE, n’adoptera pas une posture belliciste à la Macron, largement rejetée par son peuple. Il ne s’opposera pas au fameux prêt de 90 milliards d’euros… mais n’y participera évidemment pas financièrement. Enfin, sur la question de l’introduction de l’euro, dont la préparation est prévue dans son programme, Magyar a confirmé ses intentions tout en restant prudent: les Hongrois l’ont aussi élu à cause de l’inflation subie ces dernières années. Aucune date d’adhésion n’a donc été communiquée. Bref, Péter Magyar devra, comme tous les dirigeants hongrois depuis le changement de régime, jouer les équilibristes.
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