Minorités hongroises, clé des prochaines législatives?
- Julien Monchanin

- il y a 5 jours
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Ils sont trois millions, parlent hongrois, se sentent hongrois, mais vivent en Croatie, en Serbie, en Roumanie ou en Slovaquie depuis que le traité de Trianon a redessiné les frontières en 1920. Cent ans plus tard, ils franchissent des douanes chaque matin pour aller travailler, gardent deux voitures de chaque côté d'une frontière, et votent par correspondance pour un parlement dans un pays où ils n'habitent pas. À quelques semaines des élections, L'Impertinent est allé à la rencontre de ces minorités hongroises qui pourraient bien faire pencher la balance.

Ils sont probablement plus de trois millions. Ils parlent hongrois, sont d’origine et de culture hongroise mais ne vivent pas en Hongrie et ne bénéficient d’aucun statut d’expatriés. Ils appartiennent de fait à ces minorités hongroises des pays frontaliers, nées après la signature du traité de Trianon (1920), qui a amputé le pays des deux tiers de son territoire historique.
Dès son retour au pouvoir, Viktor Orbán a souhaité les réintégrer à la communauté nationale, d’abord en 2010 via une procédure simplifiée leur permettant d’acquérir la citoyenneté hongroise, puis en 2011 en leur accordant un droit de vote aux législatives.
Puisque ces citoyens n’ont pas d’adresse en Hongrie, ils ne pourront certes pas voter pour les candidats des circonscriptions locales, mais ils auront le droit d’exprimer un suffrage par correspondance en faveur de la liste nationale d’un parti. C’est-à-dire qu’ils pèseront sur la répartition de 93 des 199 sièges au parlement hongrois.

Dans les faits, ils ne sont qu’entre 200 et 400'000 à voter, soit autour de 10% de cette population étrangère. Cela peut paraître peu en comparaison des 6 millions d’électeurs hongrois de Hongrie, mais compte tenu des spécificités du système électoral et d’un scrutin qui, pour la première fois depuis longtemps, s’annonce assez serré, le vote de ces minorités pourrait s’avérer décisif. D’autant qu’il s’exprime très majoritairement, à plus de 90%, en faveur du Fidesz de Viktor Orbán.
Croatie: la minorité minoritaire
Naturellement, l’opposition hongroise critique ce droit accordé à des populations ne vivant pas dans le pays mais influençant sa politique intérieure. À l’extérieur, notamment dans les pays voisins, on dénonce également une politique de «nationalisme transfrontalier». De même, l’opacité et les failles du système, qui se fonde sur des votes postaux, font régulièrement l’objet de débats et de polémiques en Hongrie. En 2022, une affaire de bulletins remplis en faveur de l’opposition, brûlés et retrouvés dans une décharge roumaine a par exemple défrayé la chronique, sans qu’aucune responsabilité n’ait pu être établie.
Pour tenter d’y voir plus clair sur l’état d’esprit actuel de ces populations bien particulières, nous sommes d’abord allés faire un tour dans le sud de la région historique du Baranya. D’un côté la route reliant Beli Manastir à Batina, sur la rive gauche du Danube, et de l’autre les frontières hongroise et serbe. C'est là que vivent l’essentiel des 10 à 15'000 «Hongrois de Croatie». Dans cette zone viticole, tout est bilingue, des écoles aux enseignes des commerces en passant par les panneaux signalant les noms de bourgs et de villages comme Kneževi Vinogradi (en hongrois Hercegszőlős, le «vignoble du prince»), Zmajevac (Vörösmart) ou Draž (Darázs).
À Suza (Csúza), petite localité de 300 âmes à 90% magyarophone, nous rencontrons un couple de jeunes viticulteurs, qui nous invitent à déguster chez eux un vin blanc sec d’une qualité surprenante. Ils tiennent à garder l’anonymat car dans les environs, tout le monde se connaît et la politique est un sujet sensible. Par chance, Madame enseigne aussi l’anglais, langue assez peu pratiquée dans les parages: «Dans les années 70, 80, nous étions encore une quarantaine de milliers de Hongrois en Croatie, explique-t-elle, mais cette population, d’ailleurs assez âgée, a chuté décennie après décennie. Notre culture tend de plus à se diluer et à disparaître avec les mariages mixtes entre Hongrois et Croates». Son mari surenchérit: «Lorsque le mari est croate, il bannit souvent la pratique du hongrois à la maison».
La «triple frontière» de Batina
Il semble que notre jeune couple soit devenu une sorte d’exception. Les deux époux sont en effet nés ici et issus de parents et de grands-parents exclusivement hongrois, déjà originaires de Suza. Ils nous décrivent le sentiment général: «Les gens demeurent très discrets sur leur vote. La plupart sont des agriculteurs, souvent liés de près ou de loin à la viticulture. Il est probable qu’ils voteront en majorité pour le Fidesz. Il faut savoir que la Hongrie les aide financièrement, et que nous lui payons aussi des taxes en contrepartie. Il n’est pas dit, bien sûr, que les choses changeront si la majorité évolue au parlement, mais ils seront sans doute nombreux à ne pas vouloir courir de risque à ce niveau». Traduction: comme lors des échéances précédentes, le parti d’Orbán devrait largement l’emporter dans le Baranya croate.

À Batina (Kiskőszeg), le panneau bilingue est «orné» d’autocollants patriotiques faisant référence au «jour de la victoire», le 5 août 1995, terme de l'opération Tempête (Oluja) et de la guerre d'indépendance croate. S’il ne faut sans doute pas en tirer de conclusions trop rapides sur d’éventuelles tensions entre communautés (tout ce petit monde semble cohabiter pacifiquement), certains tiennent visiblement à rappeler au visiteur qu’il est en Croatie. Et cela souligne la situation bien particulière de ces minorités hongroises en terre étrangère.
(Re)lire notre interview: «On ne peut pas se fier à la presse occidentale pour mesurer l’état de la démocratie hongroise»
C’est aussi à Batina que nous franchissons quelques jours plus tard une frontière triplement symbolique: à la fois naturelle (le large Danube), historique (avec un contrôle très courtois mais assez strict du côté serbe, tout au bout de l’étroit pont enjambant le fleuve) et administrative (nous sortons du territoire de l’UE). De là, nous longeons la frontière hongroise et, passé Subotica, gagnons le cœur de la communauté hongroise de Serbie.
Nous nous arrêtons d’abord à Horgos, où se situe le principal poste-frontière entre la Serbie et la Hongrie, en première ligne lors des récentes crises migratoires. Ici encore, tout est en deux langues, enseignes, noms de rue et mémoriaux, à l’image de ce petit monument en l’honneur de saint Urbain, pape et patron des vignerons. Les deux drapeaux nationaux flottent aux frontons de certains bâtiments. Un grand panneau 4 par 3 nous rappelle même en hongrois que des élections auront bientôt lieu «de l’autre côté».

En Serbie, des Hongrois hors de l’UE
Sur place, nous échangeons avec Erika, femme d’une cinquantaine d’années dont le cas illustre très bien la situation des Hongrois des environs. Elle nous confie d’abord avec humour que son nom, Katona, signifie «soldat» en hongrois. Elle est native d’Horgos, mais travaille en Hongrie, à Szeged, comme responsable des paiements chez BP. Elle franchit tous les jours la frontière, ce qui n’est pas une mince affaire: «J’avais auparavant un travail qui m’obligeait à être au bureau à 8 heures, ce qui me rendait la vie impossible avec les longues files d’attente au poste de douane. C’est plus flexible chez BP, je peux par exemple entrer en réunion depuis ma voiture». Elle pense que les officiers hongrois allongent les files d’attente à dessein.

Notre interlocutrice nous confirme qu’une bonne partie des Hongrois d’Horgos vivent la même chose qu’elle: «Il nous faut généralement deux voitures, une de chaque côté de la frontière, car si nous devions faire la queue, nous serions en retard au travail tous les jours. Côté serbe, personne ne nous ennuie et nous pouvons facilement nous garer. Les Serbes ont rouvert l'ancien poste frontière pour nous faire de la place. Côté hongrois, certains douaniers et policiers nous importunent, car nous ne pouvons nous garer que sur l'herbe, ce qui est interdit. Cependant, jusqu'à présent, les amendes restent rares. Je pense que le gouvernement hongrois essaie de maintenir pour nous une certaine souplesse, pour que nous puissions arriver à l’heure au bureau».
Où l’on comprend que l’unité hongroise n’est pas un concept aussi évident qu’il n’y paraît. «Les Hongrois de Hongrie manquent de solidarité et ne nous apprécient pas vraiment, nous les habitants de Voïvodine, car ils pensent que nous leur volons leur travail. Ils refusent pourtant de travailler pour les salaires que certains d’entre nous obtiennent. Et nous n'avons d’ailleurs pas le choix, car il n'y a pas de travail, pas d’entreprises importantes, en Voïvodine. Même avec un diplôme, trouver un emploi décent est ici impossible, et nous ne pouvons pas tous travailler dans le même magasin ou la même boulangerie».
Péter Magyar, «miroir déformant»
Le passage de la frontière implique aussi des circonstances exceptionnelles. En haute saison, lorsque Serbes, Turcs et autres populations veulent se rendre en Autriche ou en Allemagne pour rendre visite à leur famille ou pour les vacances d'été, «le temps d'attente peut atteindre 8 à 12 heures. Même chose au moment de Noël, raconte encore Erika. C'est aussi pour cela que nous traversons la frontière à pied et que nous avons deux voitures. Cela coûte cher. Au mieux, l'attente n'est que de 45 minutes, généralement entre 9 heures et 15 heures, lorsque nous sommes au travail. Mais avant et après, à la sortie du travail, c'est souvent le chaos. Le vendredi, les étudiants traversent aussi la frontière pour revenir de Hongrie, puis retournent à l'université le lundi matin. Tout cela nous complique la vie. J'ai commencé à travailler en Hongrie il y a 10 ans. Cela implique beaucoup de stress et de situations imprévues, comme lorsque j'ai dû laisser ma voiture à une station-service et marcher 45 minutes sur l'autoroute pour la récupérer du côté serbe».
(Re)lire notre article: À l'approche d'élections historiques, dans quel état est la Hongrie?
Enfin, Erika a connu les impressionnants défilés de migrants au moment de la crise syrienne… et par la suite (voir encadré 👇️). Lorsqu’elle nous apprend qu’elle possède un appartement à Szeged et qu’elle le loue en ce moment à des étudiantes françaises, on lui demande donc pourquoi elle ne s’installe pas en Hongrie. Elle nous répond qu’elle aimerait bien, mais que sa mère vit à Horgos et qu’elle ne peut pas la laisser seule. Ses trois enfants sont en outre scolarisés ici. La famille de son mari, qui travaille à Budapest, vit également là.
«Tisza reflète un manque de confiance en nos propres valeurs»
L’élection à venir? Erika n’aime pas Péter Magyar et nous le fait clairement et poliment savoir. Elle qualifie un peu mystérieusement le nouveau phénomène de görbe tükör (miroir déformant), «parce qu'il n'est qu'un miroir reflétant les manques des individus, voire du pays tout entier, et principalement le manque de confiance en nos propres valeurs». Erika craint qu’avec les autres pays d’Europe, il n’entraîne la Hongrie dans la guerre entre l’Ukraine et la Russie. Pour elle, les Hongrois de Serbie voteront pour le Fidesz: «Ils savent qu’un changement peut leur coûter cher».
La Voïvodine votera Fidesz

Nous remontons en voiture et descendons jusqu’au village de Martonos, où la présence hongroise est encore plus marquée (86% des habitants). Panneaux d’accueil, mobilier urbain, plaques apposées aux bâtiments publics: toute la signalétique locale est encore bilingue. Flottent même les deux drapeaux serbe et hongrois devant la mairie. Nous rencontrons le prêtre local à l’entrée de l’église, accompagné d’une fidèle qui s’occupe d’entretenir le jardin. Tous deux nous font visiter l’édifice. Le curé nous parle de son prédécesseur décédé en 1944, en l’honneur duquel est érigé le monument devant lequel on s’attarde. «Zigouillé» par les Allemands, comme il nous l’explique d’un geste évocateur. On lui explique la raison de notre présence. Il en rit de bon cœur: tout cela semble un peu trop terrestre pour lui. Et Budapest bien loin de Martonos. Mais l’ambiance est clairement conservatrice.
Nous poussons jusqu’à Kanjiža («Magyarkanisza» en hongrois), petite ville de 10'000 habitants (à 85% hongrois) qu’on peut qualifier de «capitale» des Hongrois de Serbie. Il est ici difficile de communiquer avec les habitants, mais nous croisons un homme à vélo qui finit par nous tendre son téléphone. Au bout du fil, une femme originaire de la ville qui parle un bon anglais: «La plupart des habitants voteront aux prochaines législatives, tout comme la plupart des Hongrois de Voïvodine, nous dit-elle. Ce n’est qu’un avis personnel, mais je pense qu’ils voteront encore massivement pour Orbán, le seul homme politique qui s’est vraiment préoccupé de leur sort ces trente dernières années». Un autre signe qui ne trompe pas et confirme ces dires: sur les vitres des permanences locales de son «parti progressiste serbe», le président Vučić s’affiche en compagnie du premier ministre hongrois.
Nous repassons la frontière à «Horgos 2» (c’est-à-dire par la route secondaire, le poste «Horgos 1» étant situé sur l’autoroute voisine, où l’on aperçoit de loin une interminable file de poids lourds). D’autres petits accès plus isolés sont gardés, et de solides clôtures marquent partout la frontière. À 200 mètres du poste, une femme et ses enfants fouillent dans une grande poubelle. Notre expérience confirme les propos d’Erika: il est autour de 18 heures, et il nous faut attendre 45 minutes pour rentrer en Hongrie. Le contrôle est cependant plus décontracté. Un douanier regarde notre coffre pour la forme. On déclare deux paquets de cigarettes. «That’s a lot», nous répond-t-il en souriant avant de retourner dans sa cabine sans dire au revoir. Et la barrière s’ouvre.
Les dilemmes d’Orbán
On le voit: les minorités hongroises des pays frontaliers semblent prêtes à se ranger derrière le Fidesz. Pour certaines d’entre elles, subsistent néanmoins quelques doutes. En décembre dernier, le gouvernement slovaque de Robert Fico a fait adopter un amendement empêchant de contester juridiquement la confiscation, après la Seconde Guerre mondiale, des terres détenues par des Allemands et des Hongrois, alors ennemis de la nation. Signés en 1945, les décrets du président tchécoslovaque Edvard Beneš serviraient encore aujourd’hui de base à un certain nombre d’expropriations. Or Viktor Orbán, qui se cherche des alliés conservateurs dans sa croisade contre Bruxelles, s’est rapproché de Fico et l’opposition hongroise, Péter Magyar en tête, l’accuse de faire preuve de mollesse sur ce dossier des Hongrois spoliés de Slovaquie.
La situation est encore plus sensible en Roumanie, où vit la plus grosse communauté hongroise de l’étranger, et où le «traumatisme» historique né du traité de Trianon est encore bien présent dans les esprits. Viktor Orbán y soutient pourtant «Alliance pour l’unité des Roumains», le parti du nationaliste George Simion, assez ouvertement opposé aux intérêts de la minorité hongroise locale. Ces prises de position d’Orbán pourraient tempérer un peu l’ardeur de ces «citoyens hongrois» de la diaspora, même s’il est peu probable qu’elles influencent beaucoup un vote qui, comme à chaque élection depuis 2014, s’annonce largement favorable au parti conservateur.










Merci c’est passionnant.