Ces jeunes Hongrois d'Ukraine, entre résilience et peur d'être envoyés au front
- Julien Monchanin

- il y a 2 heures
- 22 min de lecture
L’Impertinent est allé discuter avec cette population de culture hongroise qui vit de l’autre côté de la frontière ukrainienne. Prise entre deux feux, coincée entre Budapest et Kiev, isolée dans un pays en guerre et au cœur d’enjeux qui la dépassent, elle a rarement l’occasion de s’exprimer. Entre récits bouleversants et analyses d’une surprenante lucidité, nos interlocuteurs achèvent de nous vacciner contre les discours des géostratèges de comptoir.

Nous savons que la zone est réputée sûre, quoique fortement déconseillée (comme tout le territoire ukrainien) par les autorités françaises. Nos contacts hongrois, pourtant, nous suggèrent d’éviter le déplacement, nous enjoignent de faire attention et se montrent inquiets pour nous. Et nous comprenons que ce petit voyage n’aura rien d’anodin en le préparant avec András, qui vit à Berehove (en hongrois Beregszász) et commence par nous suggérer d’arriver de jour à cause de la piètre qualité des routes.
Nous avons rendez-vous avec lui à 10 heures du matin. Les derniers kilomètres avant la frontière sont déserts, tels que les décrivait le quotidien hongrois Népszava il y a deux ans. Nous sommes un peu en retard: passée la douane hongroise de Beregsurány, le contrôle ukrainien est assez long, en quatre étapes, même s’il n’y a qu’une voiture devant nous et une autre derrière, un couple de retraités.
Un premier agent nous demande ce qu’on vient faire là. On répond qu’on vient «visiter la Transcarpatie avec un ami de Beregovo» qui nous attend de l’autre côté. L’officier jette un œil à notre passeport et nous délivre une petite fiche de contrôle frontalier. La barrière s’ouvre et nous parvenons jusqu’aux cabines, où sont d’abord vérifiés tous nos papiers, puis notre boîte à gants, nos vide-poches et le coffre de notre véhicule. Enfin, nous nous arrêtons devant une ultime barrière où un autre officier récupère notre fiche, tamponnée à chaque étape du processus, et nous laisse enfin passer. Le tout nous a pris une petite demi-heure: du comportement des garde-frontières, on déduit qu’ils ne voient pas beaucoup de véhicules immatriculés en France. Et que, de manière générale, ils ne voient pas grand-monde.
Au-delà, un autre monde
András nous attend devant son utilitaire à la station-service ANP d’Astei, à une centaine de mètres de la frontière. Première surprise: celle-ci n’est plus en fonctionnement (comme le laissaient supposer les images de Google Maps, datées de juin 2015). Elle sert de parking pour les Ukrainiens qui vont encore travailler de l’autre côté de la frontière jour après jour, beaucoup moins nombreux qu’avant la guerre: «Ils peuvent passer plus vite à pied», indique András. Quasiment toutes les voitures que nous croiserons pendant notre séjour seront immatriculées en Ukraine. Même les plaques hongroises se font rares. Il semble bien qu’aucun étranger n’ait intérêt à venir ici par les temps qui courent.

Andràs a 58 ans. Il est ambulancier à Berehove. Il laisse là son véhicule et monte avec nous. Il ne parle ni anglais, ni allemand. Ici, il faut d’abord maîtriser le hongrois et l’ukrainien. Une amie de Budapest (qui nous a mis en contact avec lui) nous fait la traduction au téléphone, ce qui risque de faire exploser notre facture. Après nous avoir aidés à changer 150 euros en hryvnias (pas besoin de plus, nous signale-t-il d’un geste de la main) et à faire le plein, il nous guide jusqu’à la boutique Vodafone de Berehove.
Et il n’a pas menti: entre la frontière et cette ville de 25'000 habitants, la route est tantôt bosselée, tantôt constellée d’impressionnants nids de poule entre lesquels il faut slalomer, tout en évitant les voitures qui arrivent d’en face et font la même chose. «Il ne faut surtout pas que vous conduisiez de nuit. Vous pourriez facilement rester coincé dans un trou», nous explique Andràs. Les bords des routes sont couverts de déchets, emballages, cartons, canettes et sacs plastiques. Maisons en ruines et magasins désaffectés sont nombreux. Le contraste avec la Hongrie, où ce genre de vestiges ne manque pourtant pas, est saisissant.
Chez Vodafone, le vendeur parle anglais: «J’ai travaillé quelques années à Londres», se justifie-t-il. Pour une dizaine d’euros, il nous vend une carte SIM avec forfait internet de 500 Go, qu’il insère lui-même dans notre téléphone. On en profite pour l’interroger. Il nous révèle qu’il n’a pas vu son fils depuis 6 ans. «Il vit et travaille en Autriche. Et il a plus de 25 ans», précise le commerçant. En d’autres termes, le jeune homme risque d’aller au front contre son gré s’il remet les pieds en Ukraine.
Beregszász, ville hongroise
Avec András, nous visitons Berehove à pied. Il nous explique que certaines rues ont été pavées par les Tchécoslovaques pendant l’Entre-deux-guerres. Dans la ville, l’essentiel de la signalétique est bilingue et les deux drapeaux hongrois et ukrainien flottent conjointement à l’entrée de nombreux bâtiments publics. Nous passons devant l’ancienne «Törvényház», maison de justice locale magnifiquement rénovée à partir des années 2000 avec le soutien du gouvernement hongrois et désormais le siège de l'institut Ferenc Rákóczi II, l’université locale de langue hongroise. Et ce n’est pas là le seul projet auquel est ici associée la Hongrie. Collège Corvinus, petites écoles, infrastructures (réseau d’eau, routes, etc.): le cher voisin apporte régulièrement des financements à cette région délaissée. Au milieu de ce bourg un peu vieillot, la participation magyare se remarque d’ailleurs aisément.

András nous conduit ensuite sur l’Hösök Tere, la place des héros locale, plutôt animée en cette fin de matinée. S’affichent désormais ici sur un mémorial, en plus des noms des défunts des deux guerres mondiales, ces visages parfois jeunes d’Ukrainiens et de Hongrois d’Ukraine décédés pendant la guerre en cours, à peu près en proportions égales. La moitié de la population locale est en effet magyarophone. Plusieurs dizaines de soldats de la région et d’origine hongroise sont décédés sur le front depuis 2022.
András apparaît particulièrement méfiant, sur la réserve. Il s’éloigne de nous dès que nous prenons des photos, évite de se montrer à nos côtés dans certains endroits. On se demande quelle mouche le pique. On comprendra bientôt. En attendant, il nous aide à chercher un hôtel où nous pourrions communiquer en anglais avec le personnel. Sur le chemin, nous essayons d’engager la conversation avec des habitants, sans plus de succès. Nous traversons le pont de la charmante rivière Verke, le long duquel s’alignent solennellement des drapeaux ukrainiens, et nous éloignons un peu du centre-ville, jusqu’à trouver un petit établissement dont le réceptionniste, un jeune homme très courtois, parle un anglais impeccable. Il parle bien sûr le hongrois et l’ukrainien, nous dit qu’il connaît aussi le roumain et «un peu le russe». Tandis qu’il nous fait visiter une chambre très convenable, nous lui expliquons la raison de notre venue et lui demandons s’il aura un moment dans la soirée pour échanger avec nous. Il accepte.
En début d’après-midi, nous ramenons András à la station-service d’Astei. Toute la matinée, nous avons essayé de le questionner sur sa situation, de lui proposer d’échanger discrètement autour d’un café, comme nous l’avions prévu à l’avance car il craignait de s’exprimer par téléphone. Ce n’est qu’alors qu’on s’apprête à le quitter qu’il se livre enfin.
Vylok, Tisza et Turul statue
András craint d’être mobilisé. Les citoyens peuvent l’être jusqu’à l’âge de 60 ans, voire plus dans certains cas (par exemple pour certaines professions médicales). Pour échapper à la conscription, il fait croire aux autorités locales qu’il vit avec sa fille de 16 ans, laquelle demeure en réalité avec sa femme en Hongrie, à Debrecen. Son travail d’ambulancier constitue aussi un argument pour demeurer à Berehove. Mais tout cela ne suffit pas. Avant de nous rejoindre à la station-service, il avait un bref rendez-vous au tribunal. Il nous parle d’une procédure en cours qu’un juge local fait durer dans l’espoir de lui soutirer… 14'000 euros, sous la table, pour éviter d'aller au front. Une somme évidemment trop élevée pour lui. Le salaire moyen, ici, tourne autour de 400 à 450 euros par mois. Alors se poursuit depuis des mois ce jeu de dupes étrange, et András vit en permanence avec l’épée de Damoclès de la conscription au-dessus de sa tête.

Théoriquement, les hommes de 23 à 60 ans ne sont pas autorisés à sortir du territoire ukrainien. Pour aller voir sa femme et sa fille, András profite d’une dérogation: il peut emmener son père malade en Hongrie, où celui-ci suit un traitement. Mais il ne veut pas en profiter pour fuir. À Berehove se trouve tout ce qu’il possède, à commencer par des maisons qu’il craint d’abandonner, de peur qu’elles ne soient squattées en cas d’absence prolongée.
Nous quittons maintenant András, non sans émotion, et partons à la recherche d’autres témoignages dans les villages des environs de Berehove. Nous voulons d’abord nous rendre à Vylok, où se trouvent un autre poste-frontière et un emblématique monument: la Turul statue. Le «turul» est un aigle ou faucon mythologique des légendes hongroises, oiseau également associé à la culture des steppes d’Asie, dont le peuple magyar est supposément issu. On trouve un peu partout ce type d’effigie en Hongrie et dans les territoires limitrophes.
Nous nous arrêtons devant l’église greco-catholique de Vylok pour demander notre chemin à Éva, qui sort de l’école maternelle voisine avec sa petite fille, accompagnée de son amie Viki. Nous utilisons le traducteur Google pour communiquer et en profitons pour parler des conditions de vie ici depuis le début de la guerre: «Absolument merdiques», nous répond-elle franchement. Ses yeux brillent d’une colère contenue. Elle déteste Viktor Orbán, «comme beaucoup de gens ici», nous dit-elle, ce qui peut surprendre dans cette région réputée pro-Fidesz.
Quadrillage de checkpoints
Nous lirons plus tard dans Hungary Today qu’un homme malade, père de plusieurs enfants, a disparu le 15 mars à Vylok, et que sa famille soupçonne une conscription illégale. Pour notre amie de Budapest, les nouvelles de ce type rapportées par les chaînes nationales hongroises sont souvent montées en épingle et servent à alimenter la propagande électorale anti-Zelensky. Le gouvernement hongrois ajouterait-il un peu trop d’huile sur le feu au goût d’Éva? Nous ne le saurons jamais: elle nous laisse bien son adresse e-mail pour que nous puissions lui envoyer nos questions en hongrois, se dit même prête «à faire le maximum» pour nous renseigner. Mais elle ne répondra pas à nos messages.
Elle nous aide ceci dit à comprendre que les positions politiques des locaux ne sont pas toujours aussi figées qu’on voudrait le croire. Ajoutons que les arbres généalogiques hongrois et ukrainiens sont souvent mêlés, avec beaucoup de couples mixtes. Symbole de cette complexité, le cas du «professeur-soldat» Fédir Sándor, devenu l’ambassadeur d’Ukraine en Hongrie, l’illustre très bien, même s’il paraît clair que la communauté magyarophone de Transcarpatie, plutôt unie et homogène, ne tournera pas casaque de sitôt.

Notre turul se trouve à la sortie du bourg de Vylok. Pour l’atteindre, il nous faut franchir un pont enjambant la Tisza, affluent du Danube qui sert quelques centaines de mètres en aval de frontière entre la Hongrie et l’Ukraine. Le nom hongrois de Vylok est d’ailleurs «Tiszaújlak», que l’on pourrait traduire en bon français par «Villeneuve-de-la-Tisza», un de ces bourgs neufs déplacés ou rebâtis au fil d’une histoire mouvementée. Au bout du pont se trouve un checkpoint où les militaires ukrainiens arrêtent tous les véhicules, distinct du poste-frontière situé aussitôt après sur la droite. Tout autour de Berehove, dans un rayon de 30 kilomètres, nous rencontrerons des checkpoints de ce genre. Nous serons par la suite contrôlés à proximité des localités magyarophones de Hat et de Velyka Dobron, c’est-à-dire sur les routes menant à Moukatchevo, principale voie d’accès à l’intérieur du pays.

À chacun de ces postes de contrôle, on nous demandera notre passeport, on scannera ou on notera notre plaque d’immatriculation et on nous fera parfois ouvrir notre coffre, mais on nous laissera toujours circuler sans trop de problèmes. Ces contrôles restent à l’appréciation des soldats que nous croisons. Certains pinaillent un peu mais l’un d’eux, fort sympathique, n’exigera rien et nous adressera un grand sourire: «Oh! France! Go, go, no problem!»
Les villages à l’heure hongroise

Les contrôles ont ici une triple vocation. Il y a d’abord la lutte contre la contrebande, historiquement très présente dans la région. À titre d’exemple, un paquet de Marlboro ne coûte ici que 3,20 euros. C’est deux à trois fois moins cher qu’en Hongrie. Il y a ensuite le contrôle de cette zone sensible marquant la frontière avec l’UE et n’échappant pas au phénomène des migrations illégales. Et enfin, il s’agit de suivre les allées et venues des citoyens ukrainiens en âge de servir… ou de s’échapper. À Vylok en tout cas, aucun problème: nous pouvons aller jeter un œil à notre monument, qui ne paie pas de mine en photo sur Wikipédia, mais qui sur place est assez impressionnant.
Pendant notre trajet, nous croisons ou dépassons en une heure plus de charrettes attelées qu’en un mois sur les routes de Hongrie. Celle-ci reste à portée de fusil, mais nous évoluons clairement dans un monde parallèle, où des chaînes de collines cassent ici et là un paysage de mornes plaines. Autour de Berehove, en plus de quelques domaines viticoles d’importance comme le «Château Chizay», les particuliers exploitent parfois leurs propres vignes dans leurs jardins. Nous essayons d’échanger avec la directrice du collège Corvinus, mais elle refuse de nous répondre, comme la plupart des officiels sur place.
Les quelques journalistes qui nous ont précédés ou ont écrit sur la région affirment parfois que ces refus sont liés à l’alignement des Magyars de Transcarpatie sur les positions prorusses du premier ministre hongrois. L’explication est peut-être un peu rapide: nous observons le même genre de réserves naturelles, culturelles sans doute, chez les institutionnels hongrois de Hongrie. Nos confrères rappellent également que des lois votées en 2017 et 2019, avant l’arrivée de Zelensky au pouvoir, renforcent l’emploi de la langue ukrainienne dans l’éducation et la sphère publique, et par conséquent contraignent l’usage du hongrois. Localement, pourtant, la langue magyare ne paraît pas reculer.
Ni hongrois, ni ukrainien
Nous rentrons à l’hôtel. Ce soir-là, il semble que nous en soyons le seul client. Notre jeune réceptionniste s’appelle Ádám. Originaire du village de Nevetlenfolu, près de la frontière roumaine, il a 21 ans et il étudie la médecine. On reprend la conversation où on l’a laissée. Ses deux parents sont d’origine hongroise, mais des branches de sa famille sont ukrainiennes. On lui demande s’il se sent plutôt hongrois ou ukrainien. «Ni l’un ni l’autre. Je me sens transcarpatien», soutient-il. Il nous détaille ce qu’il est possible de nous faire à dîner. Derrière nous, les deux cuisinières de l’hôtel paraissent attendre que nous passions à table. Pour dix euros, nous aurons droit à un repas plus que correct, incluant une bouteille d’eau gazeuse et le demi-litre de bière à venir.

Aussitôt après, nous sortons fumer une cigarette devant l’hôtel. Ádám est là, accompagné de ses deux amis Milán, 19 ans, et Daniel, 17 ans. On commence à causer à bâtons rompus. Ádám fait la traduction, mais Milán peut déjà se faire comprendre. Les deux nouveaux venus sont souriants, joviaux comme on peut l’être à leur âge. Curieux, ils nous questionnent sur la France, nous parlent spontanément de foot. «Mbappé, vraiment super fort», nous lance Milán, fan du Real Madrid.
L’adolescent nous explique qu’il habite à Berehove avec sa mère. Il n’a pas vu son père depuis janvier. Celui-ci vit à Budapest et ne peut pas rentrer en Ukraine à cause de la conscription. Il s’est comme beaucoup exilé pour éviter d’aller au front. Pour Milán, aucun doute, ses deux parents voteront pour le Fidesz aux législatives. Daniel, quant à lui, est le symbole de ce que nous avons déjà entrevu: sa mère est hongroise et son père ukrainien. Rigolard, il nous dit qu’il aime trois choses dans la vie: «la gym, les filles… et la bière».
Ádám nous propose de poursuivre la conversation autour d’une mousse à la terrasse de l’hôtel. D’une impressionnante maturité, il paraît déjà revenu des considérations politiques. Il ne porte pas plus Orbán que Zelensky dans son cœur. Il nous raconte que quand viennent les beaux jours, il voit débarquer une riche clientèle en provenance de Kiev dans de grosses voitures hors de prix. Manifestement, certains ont les moyens d’échapper à la conscription… On lui répond qu’on voit en France des réfugiés qui ont le même type de véhicules.
Jeunes hommes pleins d’avenir
Lorsqu’on lui fait remarquer que Zelensky s’est pourtant fait élire sur la promesse de mettre un terme à la corruption, il n’esquisse que la moitié d’un sourire entendu. Tout cela n’est pour lui que du cinéma. Il est déjà nostalgique du temps d’avant la guerre, mais refuse de se plaindre: « Les conditions sont ce qu’elles sont. Il ne sert à rien de se lamenter. Pas le choix, il faut s’adapter». Sur ces entrefaites nous rejoignent deux autres jeunes hommes. Un autre Ádám, «nice to meet you», et… un troisième. Ils ont tous les deux 22 ans et parlent eux aussi très bien l’anglais. Le premier est diplômé en informatique et travaille au centre greco-catholique situé juste en face de l’hôtel, le second a étudié la comptabilité et la fiscalité. Il a même lancé une agence marketing et un commerce de parfums. Ce dernier nous explique que ses parents ont voté pour le Fidesz en 2022, qu’ils ne voteront probablement pas cette fois-ci mais que les Hongrois de Transcarpatie se prononceront à coup sûr pour Orbán plutôt que pour Magyar.

D’une rare sensibilité, ces jeunes hommes sont croyants, respectueux et bien élevés. Leur sagacité nous impressionne. On a le double de leur âge et on boit leurs paroles. Eux s’abreuvent à des chopes d’un litre de la «John Gaspar» dont ils nous signalent qu’elle «est produite ici, à Beregszász». On se contentera de la moitié : on doit se rappeler de cette soirée, l’une des plus marquantes que l’on ait vécues. Où en étions-nous? Ah, oui, Orbán et Zelensky… Presque amusés, le réceptionniste et le comptable nous font remarquer que le premier ministre hongrois et son gouvernement «essaient de faire pareil que l’Ukraine en Hongrie », naturellement sans atteindre encore au même degré de corruption. Des petits joueurs, en somme. «Pourquoi les routes sont aussi mauvaises ici? Parce que les entrepreneurs, lorsqu’ils reçoivent un chèque pour les refaire, n’en dépensent que la moitié et se mettent l’autre dans la poche», commente notre comptable.
Et nos deux nouveaux Ádám, se considèrent-ils hongrois? «Nous ne sommes pas vraiment comme les Hongrois de Hongrie. Ils sont plus froids, plus réservés, moins vivants. Les Hongrois de Transcarpatie, c’est autre chose». On le sent un peu: ces jeunes gens ont aussi quelque chose de la folie, de la digne profondeur slave, sans bien savoir si cela vient de leur culture, de leur âge ou de la situation. Ádám, l’informaticien et l’aîné du groupe, va sur ses 23 ans. Il doit fêter son anniversaire dans moins d’un mois. Après cela, il ne pourra plus quitter le territoire ukrainien, nous disent ses camarades pendant qu’il garde le silence. Il ne sait s’il doit partir avant, sans vraiment savoir où aller, ou bien rester, au risque d’être mobilisé à 25 ans si le conflit se poursuit. Un drôle de dilemme doit hanter ce jeune homme si gentil et attachant, et l’on comprend mieux son regard parfois absent.
Pendant la guerre… et après

Cela ne l’empêche pas de nous trouver «courageux d’être venu ici». On croit rêver… La dernière fois qu’il a vu des étrangers, c’étaient des Allemands d’une ONG: «Ils étaient très effrayés», nous dit-il avant de nous montrer son téléphone: «Tu as vu l’heure? Est-ce que tu as la même sur le tien?» Oui, on a la même. En Ukraine, il est officiellement onze heures moins le quart. Mais nos appareils affichent une heure de moins. Ádám ne sait pas pourquoi ils ne sont pas réglés sur le fuseau horaire local. Bien sûr, il sait que, comme lui, les Magyars de Transcarpatie vivent tous à l’heure hongroise: «Cela occasionne souvent des malentendus avec les Ukrainiens», expose-t-il.
Il nous montre ensuite les résultats d’une recherche effectuée sur Facebook. Plusieurs pages répertorient les coupures de courant sur le territoire en temps réel. Une rapide consultation des résultats nous permet de comprendre que ces coupures sont régulières dans tous les secteurs de Transcarpatie et qu’elles durent souvent plusieurs heures. Nous y avons globalement échappé pendant notre bref séjour, mais comprenons soudain pourquoi le matin même, en voiture avec András, nous avons constaté qu’un feu rouge du centre-ville de Berehove ne fonctionnait plus.
«La fin de la guerre ne résoudra pas tous nos problèmes. On la craint peut-être autant que la guerre elle-même… »
Ici, les bombes ne pleuvent heureusement pas, mais la guerre a des conséquences bien réelles. La guerre… Certains y vont, mais «la plupart n’en reviennent pas, et ceux qui en reviennent… » Le comptable Ádám nous les mime avec des gestes on ne peut plus clairs. Comme des zombies? «Comme des zombies, c’est exactement ça». Que dire, sinon qu’on espère que cet enfer s’arrêtera bientôt? Nouveau silence, puis Ádám reprend: «La fin de la guerre ne résoudra pas tous nos problèmes. On la craint peut-être autant que la guerre elle-même… » Car la Transcarpatie s’est dépeuplée d’un grand nombre de Hongrois qui ont fui la conscription. Qu’adviendra-t-il sur place lorsqu’ils reviendront? Leurs biens seront-ils confisqués? Et qu’adviendra-t-il de ceux qui ont échappé au front, pour telle ou telle raison? Apparemment, le temps pourrait venir des représailles et des règlements de compte. Et le jeune comptable, plein de recul, y pense déjà.
De temps en temps, un vieil homme vient nous interrompre et interpelle notre petite bande. Il regarde la télévision dans une minuscule guérite, à quelques pas seulement de notre terrasse. Il est là pour surveiller le parking devant l’hôtel, nous dit notre réceptionniste. Seule notre petite Clio 3 est garée là: l’homme va passer une partie de la nuit à la surveiller, même si «il n’y a aucun risque», nous assure Ádám.
Moukatchevo, de la Hongrie à l’Ukraine
Nous causons jusqu’à onze heures et demie. C’est à notre tour de répondre aux questions: la France, le métier de journaliste, notre histoire personnelle, ces raisons profondes qui nous amènent ici… Rien n’échappe à leur curiosité, et la pertinence de leurs questions ne lasse pas de nous surprendre. On en rendrait presque notre tablier… On parle de femmes et d’amour: «Ici, on a l’embarras du choix, explique notre fiscaliste. Elles sont plus nombreuses que nous. Mais je me réserve pour la bonne. Je ne veux plus de ces relations superficielles». Là-dessus, peut-être, on peut encore leur objecter qu’ils ont le temps… Et que la bonne… Ils ne sauront qu’à la fin du film si elle l’a été.
«Ici, on grandit plus vite qu’ailleurs»
Le lendemain matin, on retrouve Ádám au comptoir du bar de l’hôtel, frais et dispos. Il nous sert un double expresso et nous demande ce que nous avons pensé des jeunes Transcarpatiens. On confesse qu’on a été bluffé par leur maturité. «Pas le choix. Ici, on grandit plus vite qu’ailleurs», résume le réceptionniste. Poignée de main chaleureuse. On le remercie et on promet qu’on reviendra. Après le sud (Vylok) et l’est (Velyki Berehy), nous voulons explorer les villages situés au nord de Berehove.
Nous nous arrêtons d’abord à Velyka Byihan (Nagybégány), village hongrois associé à la famille Bégány, dont les origines aristocratiques remonteraient au XIVᵉ siècle. L’histoire de la localité est typique: ravagée par les Tatars au XVIᵉ, rattachée à la Tchécoslovaquie après la Première Guerre mondiale, puis à l’URSS et à l’Ukraine après la Seconde. Y sont érigées les trois églises de rigueur dans la région, à savoir catholique romaine, réformée et greco-catholique. Depuis moins de dix ans, y a également été aménagé un petit parc à vocation mémorielle, avec son turul monté sur un pilier. Dans les environs, l’influence orthodoxe paraît limitée, quoiqu’une petite chapelle ait été inaugurée en 2019 plus au nord, à la sortie de Batrad. Nous rejoignons enfin Velyka Dobron (Nagydobrony), charmant bourg traversé par la rivière Hatrác. Architecture, drapeaux, enseignes et monuments aux morts: l’influence hongroise est partout.
Elle ne commence à s’estomper qu’à l’approche de Moukatchevo, ville d’environ 80'000 habitants, la principale de cette région frontalière avec celle d’Oujhorod. Moukatchevo (en hongrois Munkács), ancienne ville du royaume de Hongrie, est aujourd’hui majoritairement ukrainienne, avec moins de 10% de Hongrois. Les trois quarts de la population étaient pourtant magyarophones au début du XXᵉ. Un beau fort surplombe la ville, où les édifices orthodoxes commencent à prendre le pas sur les autres.
Partir avant la nuit
Nous revenons sur nos pas et nous rendons à Tchop, important nœud ferroviaire situé à proximité des frontières hongroise et slovaque. Les héros de la guerre en cours y sont honorés devant l’hôtel de ville. Si des localités de culture hongroise l’entourent, comme Tysaashvan, Tchop semble une commune ukrainienne. On nous klaxonne aux passages à niveau: les barrières ne marchent pas mais lorsque c’est possible, il faut les contourner… Et lorsque cela ne l’est pas, il faut attendre qu’elles se lèvent en écoutant les sirènes. Ce qui peut parfois durer une demi-heure.
Retour à Berehove. Nous avons rendez-vous avec Ádám, l’informaticien. Il s’est proposé de nous faire visiter le centre greco-catholique Elemér Ortutay, ce bâtiment flambant neuf bâti en face de notre hôtel. Au rez-de-chaussée, on commence par admirer la chapelle, puis une exposition de dentelles des villages des environs. En grande partie financé par l’État hongrois, ce centre ultramoderne fait à la fois office de lieu de culte et de mémoire, de musée et de bibliothèque où les étudiants peuvent venir travailler au calme. Il est nanti d’un grand nombre de salles de conférence. Ádám s’occupe notamment de mettre en page les écrits du prêtre attaché au centre et de sa femme, qui vont bientôt publier un livre. Ledit prêtre nous saluera et nous offrira une plaque décorative d’ardoise ornée d’une photo de l’édifice. Milán et Daniel nous ont rejoint pour la visite. Milán taquine gentiment Ádám parce qu’il «est pour Barcelone». Les adieux sont émouvants. Que vont devenir ces garçons? Quand cessera cette guerre absurde?

Mais il nous faut déjà repartir, car le soir va encore tomber très vite. Nous regagnons Astei. À la frontière, nous sommes deux voitures à patienter derrière une petite fourgonnette. Il est dix-huit heures. Derrière nous, un couple sort de son véhicule pour fumer une cigarette. On l’imite et on engage la conversation. Monsieur ne parle pas anglais, mais nous désigne Madame sans dire un mot. Ils sont ukrainiens et arrivent de Lviv. Ils vont en Italie, où vit la mère de Madame. Fort sympathique, celle-ci nous explique que sa fille est récemment décédée… «mais pas à cause de la guerre».
On lui parle des attaques de drones. Elle nous confirme que Lviv a bien été touchée, mais par un missile balistique («balistika», nous répète-t-elle). Elle fait sans doute référence au missile Oreshnik ayant frappé début janvier des installations à l’ouest de Lviv, à 60 km de la frontière polonaise. Monsieur ne dit rien, nous paraît un brin hagard. Il remonte en voiture, indifférent, après avoir fini sa cigarette. Madame nous explique qu’il «n’est plus comme avant» depuis qu’il est revenu du front. Elle nous montre la vignette de «vétéran» apposée au pare-brise de leur véhicule. Grâce à celle-ci, ils pourront franchir la frontière. Nous repassons avec eux du côté hongrois. La nuit tombe entre les deux contrôles. Jusqu’à la commune de Vásárosnamény, où commence l’autoroute, les axes de circulation sont aussi déserts qu’à l’aller.
Conscription légale… et illégale
Quelques jours plus tard, nous échangeons par messagerie avec nos jeunes gens sur tout ce qui se raconte à propos de la conscription en Transcarpatie, pomme de discorde entre Kiev et Budapest. En sus de la conscription légale, de plus en plus d’abus seraient commis à travers le pays par les recruteurs à mesure que le vivier de combattants s’épuise et que la guerre s’éternise. De nombreuses vidéos circulent où l’on voit des militaires ukrainiens se saisir de force de civils, mais sans toujours savoir s’ils sont ou non dans leur droit. Sachant que, bien entendu, la conscription légale est déjà un drame en soi. L’illégalité, ici, réside dans le fait que les recrues soient normalement exemptées.
«La police essaie d’attraper n’importe qui. Ils ne se soucient ni de l’âge, ni des exemptions»
Ádám, l’informaticien, nous envoie une de ces nombreuses vidéos inondant les réseaux sociaux. Elle remonte au 26 mars. La police essaie d’embarquer un homme de Mala Byihan, secouru par un groupe de femmes en colère. «Ces situations surviennent tous les jours», explique Ádám: «Beaucoup de villages ont leurs groupes sur les réseaux sociaux pour partager des informations sur ce qui s’y passe, par exemple s’ils voient une voiture de police. La police et le TCK (centre territorial de recrutement), qui collaborent, essaient d’attraper n’importe qui. Ils ne se soucient ni de l’âge, ni des exemptions. Beaucoup de gens pensent qu’ils sont sous pression, et que s’ils ne parviennent pas à enrôler assez de personnes, ils seront eux-mêmes envoyés à la guerre».
Le même jour, Ádám a entendu parler d’une autre histoire du même genre: «Il faut savoir que l’on bénéficie d’une exemption si l’on a au moins trois enfants. Dans une famille d’un village d’à côté, le plus âgé des trois enfants vient d’avoir 18 ans. Le père s’est aussitôt fait arrêter à la station-service alors qu’il se rendait à Beregszász». Notre informaticien connaît également l’un des 4 étudiants à l’université locale qui, en novembre dernier, avaient «été détenus au poste de commandement auxiliaire militaire du district de Beregszász, malgré le fait qu'ils bénéficient d'un report valable en raison de leurs études». L’affaire avait été suivie de près par le ministre des Affaires étrangères hongrois Péter Szijjártó.
Nous expliquons à notre autre Ádám, le comptable-entrepreneur, qu’on entend parfois que certaines histoires sont montées en épingle, et peut-être même créées de toutes pièces par le gouvernement hongrois: «Il n’y a pas besoin d’en fabriquer. Des témoignages circulent partout sur les réseaux sociaux. Ces témoignages concernent de vraies personnes, avec de vraies vies et de vraies familles», nous répond-il sans hésiter.
Des histoires à la pelle
Le témoignage du jeune homme est particulièrement instructif car il connaît lui aussi, de très près ou de loin, des personnes concernées: «Je peux d’abord parler de ce gars de 29 ans nommé Balász, qui vivait au village de Serne (Szernye). Il avait des papiers en règle pour justifier d’une exemption, mais les recruteurs l’ont pris quand même. Ils l’ont aussitôt envoyé à la préparation (formation militaire de base), puis au front. Il a disparu il y a un moment, et on sait tous ici pourquoi. Les recruteurs ne lui ont même pas permis de repasser par chez lui pour prendre des affaires. Sa mère a envoyé des vêtements et de l’argent via un organisme de livraison. Un de mes amis travaillait avec lui dans un pub d’Oujhorod. Il y faisait d’excellentes pizzas. Il avait des problèmes d’instabilité mentale, mais c’était un garçon honnête et gentil. Il n’avait pas de femme, pas d’amis proches. Il n’avait que sa mère. J’espère vraiment qu’il donnera bientôt signe de vie».
Autre histoire: «Un de mes vieux amis, qui a 18 ans et étudie ici à l’université, attendait le bus il y a à peine une semaine. Une Renault Duster (anciennement Dacia Duster, modèle de véhicule dont chacun d’entre nous doit ici se méfier) s’est arrêtée devant lui et un type en uniforme en est descendu. Il a demandé ses papiers à mon ami et a ensuite exigé qu’il monte dans la voiture. Mon ami, qui ne parle même pas ukrainien, a refusé. Le type l’a presque forcé à monter, avant que son collègue, qui était au volant, ne lui dise de le laisser car il n’avait que 18 ans et était étudiant».
«Les recruteurs auprès desquels travaille la police sont la plupart du temps des civils»
Une autre, encore: «Un de mes meilleurs amis, qui vit à Chomonyn (Csongor), est devenu père il y a environ un an. Je suis le parrain de sa fille. Peu après le baptême, les recruteurs l’ont attrapé, mais il a réussi à s’enfuir et s’est réfugié sur son lieu de travail, à 150 mètres de chez lui, car il n’avait aucun autre endroit où aller. Son père, qui travaille au même endroit, a cherché à défendre son fils face aux recruteurs et s’est battu avec eux. Il a dû payer une forte somme pour ne pas aller en prison. Et il a lui-même été "chanceux", car il a perdu sa main gauche en utilisant un broyeur de bois. Il dispose grâce à cela de papiers pour ne pas être enrôlé».
Ádám confirme les propos de son camarade informaticien. Se cache derrière toutes ces histoires une logique du chiffre: «Les recruteurs auprès desquels travaille la police ressemblent à des soldats et ont des armes, mais ce sont la plupart du temps des civils. Ils essaient d’enquêter et posent des questions à tous les hommes qu’ils croisent dans la rue. La plupart sont effrayés. Ils s’enfuient souvent en voyant les recruteurs arriver, même s’ils disposent de papiers en règle».
Ce que c’est que de vivre ainsi
On explique à Ádám qu’on ne comprend pas bien pourquoi les recruteurs s’attaquent à des personnes exemptées ou fragiles plutôt qu’à des citoyens plus aptes et en âge de combattre? «D’abord parce qu’ils ne peuvent pas prendre n’importe qui en public. Les gens ici s’entraident. Ils peuvent se défendre contre les recruteurs, ou au moins les forcer à relâcher leur prise. Les recruteurs utilisent parfois du spray au poivre pour empêcher les personnes de fuir. Ils vont aussi chez les gens, mais jamais chez ceux qui ont des caméras de sécurité, à cause des enregistrements. Ils ne s’introduisent que chez les proies faciles».
«Ces vidéos sont quand même publiées pour montrer, à l’Ouest, ce que c’est que de vivre ainsi»
Le jeune comptable ajoute que «les vidéos de ces recrutements illégaux sont toujours supprimées des réseaux sociaux parce qu’elles portent prétendument "atteinte au droit et aux lois du pays". La loi autorise donc à envoyer ces hommes en zone de guerre où ils meurent, et la population ne peut rien y faire. Mais ces vidéos sont quand même publiées pour montrer, à l’Ouest, ce que c’est que de vivre ainsi».
Et pour lui-même, ne craint-il pas la conscription? «Pour ma part, j’ai la chance de pouvoir circuler librement dans les rues. Je n’ai pas peur. Les recruteurs sont des êtres humains comme les autres. J’ai des papiers et je peux me défendre, et je me défendrai s’ils veulent m’enrôler de force». Notre échange se termine… pour le moment. «Essaie de tout enregistrer, car j’ai besoin de retirer mes messages rapidement à cause de la "propagande anti-ukrainienne"», nous demande-t-il. On lui laisse le dernier mot. Un petit message pour nos lecteurs, de l’autre côté de l’Europe? « J’aimerais qu’ils sachent que nous nous battons pour la paix et la liberté. Nous sommes fatigués mais courageux. Nous travaillons dur. Nous nous aimons les uns les autres et sommes toujours prêts à aider même si nous n’avons rien».





















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