Blick est-il encore crédible dans son traitement du Covid?

Dernière mise à jour : janv. 4

L’information a fait grand bruit ces derniers jours: le PDG de l’éditeur Ringier, fier membre du duopole médiatique qui informe le pays, a reconnu avoir demandé à ses rédactions de ne pas remettre en question la position gouvernementale à propos de la crise Covid. En Suisse romande, la version francophone du Blick s’est particulièrement illustrée dans le suivisme et la docilité envers la parole officielle. Malgré les explications de son rédacteur en chef, le portail, ainsi que tous les autres titres de Ringier, sont-ils encore crédibles dans le traitement de la pandémie?

Les propos de Marc Walder devaient rester privés. © Blick/Twitter

«Une étude prouve que le Covid attaque le cerveau», «Les délires antivax d’un ponte de la médecine vaudoise», «Facebook bloque la complotiste Chloé Frammery», «Les mesures sanitaires portent leurs fruits». Ce ne sont que des exemples de titres d’articles du Blick romand au sujet de la crise sanitaire. Les qualificatifs caricaturaux tels qu’«antivax», «complotiste», ou encore «corona-sceptique» sont utilisés allégrement dans les pages du portail en ligne. Les promoteurs de vaccins y sont régulièrement invités à prendre la parole. Le 25 août dernier, son rédacteur en chef, Michel Jeanneret, exposait très clairement sa position dans un édito intitulé «Le certificat Covid doit être exigé dans les restaurants». Il y enjoignait notamment le gouvernement à privilégier le bâton à la carotte face aux non-vaccinés. En juillet dernier, Blick a créé la polémique en lançant un appel à témoins sur Facebook destiné aux élèves qui «auraient eu à subir des propos complotistes pendant les cours de la pars d'un ou d'une enseignante». Tollé.


En août, pas moins de deux articles sont publiés sur le Dr. Philippe Saegesser, sans même le contacter pour lui laisser le loisir de se défendre, comme l'imposent les règles de déontologie journalistique les plus élémentaires. Ce dernier exige un droit de réponse qu'il n'obtiendra pas, prend un avocat et, de guerre lasse, finit par accepter une note de bas de page dans le papier qui a déjà cédé sa place à d'autres sur le site.

La position affichée du Blick depuis sa création début 2021 a donc de quoi surprendre par son conformisme. Mais de nouvelles informations sorties ce week-end pourraient fournir un début d’explication...

Le 3 février 2021, dans le cadre d’entretiens Inspirational Talk de la Société suisse de management qui avaient pour thème la transformation numérique chez Ringier, son PDG, Marc Walder, a été interrogé sur la place des médias dans la pandémie. Le site alémanique Nebelspalter rapporte, vidéo à l’appui, la réponse de l’un des hommes de médias les plus puissants de Suisse: «Dans tous les pays où nous sommes actifs – et je serais heureux que cela reste dans ce cercle – nous avions dit à mon initiative: 'Nous voulons soutenir le gouvernement par nos reportages médiatiques, afin que nous puissions tous traverser la crise sans encombre'.»

Lors de sa tirade, Marc Walder cite le groupe Blick comme exemple type d'une rédaction qui applique docilement son appel à la loyauté envers le gouvernement. De quoi expliquer la position de Michel Jeanneret et de sa rédaction dans cette crise? Pas si on en croit le principal intéressé.

A (re)lire: Le journalisme, une victime consentante de la crise?

Invité à réagir sur le groupe Facebook Le petit journal des médias, réunissant des membres de la profession, le co-capitaine de la barque Blick en Suisse romande a déclaré: «1. En préambule: je suis totalement libre de reprendre les articles de Blick DE que je souhaite, sans aucune influence de ZH

2. Je n’ai jamais reçu un début de consigne qui constituerait à freiner la critique ou à m’empêcher de critiquer l’action du gouvernement (et des gouvernements cantonaux)

3. Les 6 rédactrice et rédacteurs en chef de Blick (Groupe, digital et TV, print, Sonntag, Suisse romande, sport) se rencontrent toutes les deux semaines. L’actualité y est débattue et il n’a jamais été question de retenir notre critique envers les autorités. Nous sommes toutefois d’avis qu’il convient de traiter l’actualité Covid d’une façon solide / factuelle et si possible de manière «dépassionnée». Comme toutes les rédactions, j’imagine

4. Le 6 octobre, Marc Walder a rencontré toutes les rédactrices en cheffes et rédacteurs en chefs de Ringier Suisse pour parler de journalisme et la question de notre attitude face au gouvernement n’a été évoquée à aucun moment, comme le confirmeront la trentaine de personnes présentes ce soir-là

5. Les chefs de rubriques se rencontrent une fois par semaine (Wochenplanung). La rédaction en chef y assiste. Il n’a jamais été question là non plus de freiner quoique ce soit. Je ne suis pas dans la tête des gens, mais je n’ai sincèrement pas le sentiment que quiconque s’auto-censure.

6. Il existe par conséquent un grand nombre d’articles critiques à l’encontre de la politique des autorités. Ils portent notamment sur la mollesse du gouvernement, sa mauvaise communication, son manque d’anticipation (notamment à l’endroit des masques). Alain Berset y est même personnellement pris à partie pour ne pas défendre avec assez d’énergie la loi Covid. Évidemment, c’est une posture qui ne satisfera pas celles et ceux qui pensent que notre gouvernement devrait ne pas prendre de mesures, qu’on nous ment, etc.

7. En résumé, j’ai la certitude que Blick peut faire son travail de manière parfaitement indépendante. Si ça n’était pas le cas, je ne serais pas là.»

(Réponse reproduite dans son intégralité afin de respecter au mieux son sens).

Malgré les explications de Michel Jeanneret, la crédibilité de la couverture de cette crise par le Blick est désormais écornée. Mais jusqu’à quel point?

Il faut dire que la camaraderie qui semble régner entre Marc Walder et Alain Berset ne date pas d’hier, comme l’expliquait le journaliste Philipp Gut dans une tribune publiée en novembre dernier par Die Ostschweiz: «C'est un secret de polichinelle: Blick a une ligne dédiée au conseiller fédéral SP Alain Berset et à son Office fédéral de la santé publique (OFSP). Ce que veut Berset, ce que fait Berset: Le Blick l'annonce à l'avance.»

Rappelons que Ringier est également propriétaire de L’Illustré et du TV8 en Suisse romande.

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