Le journalisme, une victime consentante de la crise?

Mis à jour : avr. 11

Après les politiciens et les scientifiques porteurs de la parole d’Etat, les journalistes ont certainement été les plus malmenés depuis le début de la crise Covid. D’ailleurs, au sein même du métier, ils sont nombreux à penser qu’il y a de quoi. Cela a été dit et répété: la grande majorité des médias suivent bien docilement le narratif officiel sans remettre en question ses nombreuses incohérences, pour ensuite se demander «pourquoi tant de haine?» lorsqu’ils récoltent une levée de boucliers, tout aussi regrettable puisse-t-elle être sur la forme. Il y a de quoi s’interroger: pourquoi les médias ont-ils renoncé à leur rôle de chiens de garde de la démocratie, au moment même où le peuple en avait le plus besoin? Chers confrères, la question devrait plutôt être: «pourquoi si peu d’esprit critique?»

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«Tu ne dois jamais faire d’article sur la profession, jamais. C’est un code d’honneur à respecter». Cet estimé confrère m’en voudra peut-être, comme d’autres, de ne pas avoir suivi son conseil. Or, je pense au contraire que le seul moyen de réconcilier le journaliste avec ses lecteurs, c’est d’accepter de faire son auto-critique. L’idée même que la profession doive être délestée de toute remise en question publique, ou bénéficier d’une omerta me paraît ni constructif dans un esprit d’apaisement, ni réaliste. L’ambiance de cours d’école qui règne dans le milieu journalistique romand en ce moment en est la preuve. Le cas Julian Assange, dans un autre registre, nous rappelle qu’il n’est plus question ni de code d’honneur, ni de solidarité. Et la crise actuelle ne va rien arranger.

Les raisons de la colère

Il y a un an, lorsque la crise autrefois sanitaire a éclaté, tout le monde a été pris de court. Les journalistes étant des êtres humains comme les autres, ils sont passés de la stupéfaction à la peur, puis, un peu hagards, se sont rappelés l’importance de leur mission. En chemin, certains semblent avoir décidé de cesser de réfléchir. Ils semblent avoir oublié que le doute est le fondement de notre profession et qu’il est de notre devoir de tout remettre en question, sans cesse, jusqu’à aboutir à une certaine forme de vérité. Entre alimentation d’une ambiance anxiogène, basée qui plus est sur des données peu fiables, et mise au placard des voix discordantes pour hurler avec la meute de délateurs des fêtards devenus d’odieux criminels, bien des médias ont oublié qu’ils étaient au service du peuple et non pas du gouvernement. Quel qu’il soit.

Cela se ressentait particulièrement lors des conférences de presse du Conseil fédéral, lors desquelles les journalistes – tous accrédités au préalable à Berne, donc habitués à fréquenter les politiques – n’étaient pas assez piquants. Bien des questions auraient pu, auraient dû être posées à ce moment-là. Dernier exemple en date: lors de la conférence de presse du 25 mars, en présence des représentants de Pfizer et Moderna, personne n’a interrogé les protagonistes sur la problématique de la responsabilité en cas d’effets secondaires et ses closes d’exonération. N’est-ce pas le rôle des journalistes d’aller lever ce genre de lièvre?

«Il y a des questions que l’on a beau poser, encore et encore, auxquelles le politique refuse de répondre au risque de perdre la face, me souffle un journaliste, fin connaisseur de la vie politique suisse, accrédité à Berne. Les vraies questions, les bonnes questions restent sans réponse, peu importe la manière et le contexte dans lequel on les pose.»


«Nos lecteurs avaient besoin d'informations très concrètes et je trouve cela légitime»

Interrogé sur la complaisance des médias envers le Conseil fédéral, un correspondant de la capitale explique: «Oui, parfois j'aurais rêvé d'avoir sous la main, tout de suite, la possibilité de prendre du recul, d'appeler plus de personnes, de consulter davantage de documents. Malheureusement, le temps a trop souvent manqué. Nous avons vraiment fait un travail d'urgentiste entre février et mai. J'ai couvert des dizaines de conférences de presse, des centaines de décisions, avec une énorme attente populaire de mes lecteurs sur ce qui les attendait concrètement. Ils avaient besoin d'informations très concrètes et je trouve cela légitime, c'était aussi notre mission.»

Ce journaliste, qui affirme se remettre continuellement en question, voit «cette introspection initiée par ses collègues comme une démarche riche et pleine de sens». Il tient cependant à noter la mauvaise foi de certaines sources critiques, «qui ne voulaient PAS apparaître en public, malgré mes appels du pied, parce que cela ne faisait pas bon genre. Et qui se sont exprimées plus tard, en égratignant au passage notre travail.»

Eva Novak, présidente de l’Union des journalistes parlementaires, note que de nombreuses difficultés ont entravé le travail de ses collègues lors des conférences de presse fédérales, contre lesquelles elle continue à se battre. Début 2020, il était impossible aux journalistes de poser leurs questions à distance, ceux qui faisaient partie d’un groupe à risque n’avaient donc pas de possibilité de participer. Les limitations, aussi bien du nombre d’intervenants à cause des règles de distanciation, du nombre de questions par personne, que du nombre de participants par média, ont rendu la tâche compliquée.

Eva Novak regrette que l’accréditation à ces conférences de presse soit limitée aux journalistes parlementaires. Mais surtout, elle déplore la disparition des interviews en bilatérale qui avaient toujours été possibles jusqu’ici à la fin des prises de parole du Conseil fédéral et qui permettaient aux journalistes de poser leurs questions en privé. Evitant ainsi de dévoiler leurs sujets, leurs angles et leurs idées à leurs confrères. «Tout ce que j’espère, dit-elle, c’est que ces mesures ne soient pas une raison pour restreindre nos possibilités sur le long terme.»

Une large palette de réactions à la crise

Loin de moi l’idée de faire la leçon à quiconque, ni de prétendre avoir fait un meilleur travail que les autres. Cependant, certains comportements observés méritent d’être relevés, car la situation, exceptionnelle et inconnue, ne révèle pas toujours le meilleur de notre profession.

Il y a ceux, empêtrés dans leur égo, qui ne voient même pas l’utilité d’un dialogue entre deux polarités, tant ils sont persuadés détenir la vérité. Soutenir toute idée différente des leurs est du domaine de l’hérésie. Ceux qui te comparent, sans sourciller, un débat entre Jean-Dominique Michel et Samia Hurst à un face à face entre un gardien de camp nazi et un déporté juif.

Ceux qui se sont acharnés, depuis un an, à réduire au silence le moindre orateur critique dont ils publient des portraits au vitriol, dans une volonté de pur bashing. Tout ceci sans jamais, pas une fois, réserver le même traitement à «l’autre camp». Comme si les officiels de la task force jouissaient d’une immunité morale à leurs yeux, puisqu’ils sont forcément du «bon côté». Gardiens de la vérité scientifique, délestée au passage de sa palette d'hypothèses.

D’autres – en particulier au sein du service public d’ailleurs – se sentent investis de la mission d’instruire et de guider le bon peuple. Choisir soigneusement à qui ils décident de donner la parole en amont, à l’image du professeur qui te dit ce qu’il faut penser au lieu de t’apprendre à le faire par toi-même. Ceux qui valident ou invalident de façon totalement dogmatique les orateurs, préférant recycler indéfiniment leurs intervenants d’une émission à l’autre, dans un genre de matraquage pas si différent de la propagande qu’ils se targuent de dénoncer.

Il y a ceux, aussi, qui ne savent tout simplement pas quoi penser et qui n’ont pas le temps de chercher. Certaines rédactions sont prises dans un étau de rendement et il est bien plus facile, plus rapide et surtout plus sûr de traiter froidement les informations qu’on nous sert sur un plateau pour les relayer sans la moindre remise en question.

Ceux qui se complaisent tellement dans leur statut, pour qui être journaliste est une fin en soi, qu’ils sont persuadés de l’enthousiasme d’un public pour leur réflexion, dont ils se jugent bien magnanimes de faire profiter autrui.

Il y a ceux, aussi, qui reconnaissent bien volontiers ne pas avoir été à la hauteur. Ariane Dayer le concédait récemment sur le plateau d’Infrarouge, sans néanmoins fournir d’explication à cette défaillance. Peut-être parce qu’ils n’avaient pas la force de se positionner contre la vague – ni la première, ni la seconde – peut-être parce qu’il leur était plus facile de suivre le mouvement que de laisser parler leurs doutes.

Le doute: ami ou ennemi du journaliste?

«Pour nous aussi, travailler en temps de crise est difficile, notre rôle n’est pas simple, me confiait récemment un rédacteur en chef romand. Il est difficile de travailler sans certitudes, dans une période où les inconnues sont nombreuses. Que cela soit pour la pandémie ou notre profession. Le télétravail pèse aussi sur le moral des troupes et la hargne contre notre profession n’aide pas non plus.» C’est ce que les citoyens agressifs envers ce qu’ils appellent les «merdias» ont effectivement tendance à oublier. Si le doute est le plus fidèle allié du journaliste, il peut s’avérer être un frein considérable.

Car c’est ce doute qui, justement, a guidé plusieurs d’entre eux vers la voie la plus sûre, la plus consensuelle, parce que le risque était trop grand de donner la parole à des charlatans, à des ingérables, à des électrons-libres, pour se voir conspuer ensuite, ou pire: rangés dans la catégorie des complotistes.

«Le doute est le moteur de la recherche scientifique. Et du journalisme, me confie un autre confrère des plus expérimentés. Face à une 'vérité' assénée, il convient de la retourner dans tous les sens, d’écouter la contradiction. Prendre parti d’emblée, militer, c’est aussi absurde qu’un arbitre de foot qui porterait le maillot d’une des équipes.»

Le journalisme est-il mort? Certainement pas. Peut-être est-il simplement à l’image de la société, constitué de bien des préoccupations, de visions des choses, de fonctionnements différents qui ne feront jamais consensus. Peut-être même que c’est là aussi qu’est son rôle. Je suis bien placée pour savoir qu’il reste, dans les rédactions, cette énergie et cette envie de bien faire, cette curiosité, cet intérêt à raconter l’autre et à chercher à le comprendre. Les faits, eux, sont têtus. Et cette fois-ci, les livres d’histoire ne rapporteront pas uniquement la version de ceux qui ont eu voix au chapitre. Ils devront aussi refléter ce qui a été une lutte. Pour la liberté. Pour la vérité.

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