En Europe, l’échec n’empêche pas la carrière, il la propulse
- Amèle Debey

- 13h
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Ils parlent de valeurs, d’État de droit et de morale démocratique. Ils exigent des peuples discipline, sacrifices et alignement. Mais lorsqu’on se penche sur le parcours de ceux qui dirigent l’Union européenne, une constante apparaît: un empilement de «casseroles», de zones grises, d’affaires jamais vraiment éclaircies. Tour d'horizon.

L’Union européenne adore donner des leçons. À la Hongrie, à la Pologne, à la Suisse parfois, aux citoyens souvent. Elle parle de transparence, d’éthique, de gouvernance vertueuse. Pourtant, ses plus hauts dirigeants traînent derrière eux un parfum persistant de soupçon, de conflits d’intérêt et de compromissions soigneusement étouffées. Petit florilège.
Ursula von der Leyen, ou l’art de gouverner par SMS
Commençons par la figure centrale et l'exemple parfait de l'exfiltration par le haut: Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne et incarnation officielle de la vertu bruxelloise. Son chef-d’œuvre? Le désormais célèbre «Pfizergate». En pleine pandémie, des contrats de vaccins colossaux, négociés directement avec le PDG de Pfizer… par SMS. Montants astronomiques, procédures contournées, messages mystérieusement «inexistants» lorsqu’on les réclame.
En janvier 2022, la Médiatrice européenne avait déjà jugé la réponse bancale et recommandé à la Commission de rechercher sérieusement ces messages et de ne pas traiter les SMS «par défaut» comme hors champ de la transparence. Puis, le 14 mai 2025, le tribunal de l’UE a annulé la décision de refus de la Commission: les juges ont reproché à Bruxelles de ne pas avoir fourni d’explication crédible et suffisamment étayée pour justifier l’inexistence ou l’inaccessibilité de ces SMS, et l’ont obligée à réexaminer la demande conformément aux règles d’accès aux documents.
(Re)lire notre article: Qui arrêtera Ursula von der Leyen?
Ce n’est pas une première. En Allemagne déjà, lorsqu’elle dirigeait la Défense, le ministère a été rattrapé par l’affaire des consultants: recours massif à des cabinets privés, marchés opaques, procédures de contrôle contournées, et une culture de réseau où l’État sous-traite sa colonne vertébrale à des intérêts extérieurs. Puis, en 2019, elle quitte Berlin pour Bruxelles – une ascension que Le Courrier international présente comme le produit d’un compromis Macron-Merkel.
Un rapport parlementaire rédigé par l’opposition enfonce le clou: il décrit une gestion «en échec» et pointe des mécanismes de contrôle des contrats de consulting «non respectés», avec, en arrière-plan, des soupçons de copinage entre hauts fonctionnaires et acteurs privés.
Et pour Wolfgang Büscher, chef du service investigation de Die Welt, la raison de ce départ vers Bruxelles ne fait «plus guère de doute»: von der Leyen aurait laissé les consultants «faire leur nid» au ministère, au point de donner, de facto, un accès démesuré aux intérêts des grands groupes, notamment dans l’armement.
António Costa, de Lisbonne à Bruxelles, en passant par la démission
Autre figure exemplaire: António Costa, aujourd’hui président du Conseil européen. Au Portugal, son nom est associé à une vaste enquête pour corruption autour de projets stratégiques (lithium, hydrogène, data centers). Perquisitions, arrestations de proches collaborateurs, écoutes téléphoniques, et un détail révélateur: Costa a préféré démissionner plutôt que d’affronter la tempête.
Il affirme avoir la conscience tranquille. Mais là encore, le doute suffit à faire tomber un gouvernement… sans jamais empêcher une ascension européenne. En 2023, année de sa démission, le journal Les Echos écrivait: «Ce départ abrupt marque la fin de sa carrière politique et coupe court à ses projets de briguer la présidence du Conseil européen, alors qu'il semblait bien placé pour prendre la succession de Charles Michel». C'était sans compter le fait qu'à Bruxelles, les remous nationaux semblent constituer un argument d'embauche.
Des casseroles à n'en plus finir
Venons-en à Charles Michel, justement. Ce libéral belge (MR) a d’abord été Premier ministre (2014-2019) avant d’être propulsé président du Conseil européen (2019-2024), poste censé incarner la stabilité et l’arbitrage, mais que son parcours a souvent transformé en feuilleton. En Belgique, sa majorité éclate en 2018 sur le pacte de l’ONU sur les migrations, puis il remet sa démission après avoir perdu le soutien parlementaire: premier épisode d’une sortie «par le haut» plutôt que d’une sanction politique. À Bruxelles, sa «casserole» la plus symbolique reste le Sofagate (Ankara, avril 2021): Michel s’assoit aux côtés d’Erdogan tandis qu’Ursula von der Leyen se retrouve reléguée sur un sofa; elle dira s’être sentie «blessée» et «abandonnée», et l’incident nourrit durablement l’idée d’un président du Conseil plus préoccupé par la chorégraphie des pouvoirs que par l’institution.
«Tintin au pays des conflits d'intérêts»
Dans une tribune au vitriol publiée dans La Libre, Franklin Dehousse, professeur à l'université de Liège, ancien représentant spécial de la Belgique, ancien juge à la Cour de justice de l'Union européenne, dresse un portrait au vitriol de Charles Michel. Ce serait un président du Conseil européen obsédé par le récit de sa propre importance, au point d’avoir entretenu un conflit permanent avec Ursula von der Leyen et d’avoir abîmé l’image de l’UE «dans le monde», tout cela avec une maîtrise «fort limitée des dossiers». Après le Sofagate, le voilà rhabillé pour l’hiver en «Monsieur Vanité» et sa tentative de candidature au Parlement européen vient, selon Franklin Dehousse, empoisonner l’institution: confusion des rôles, soupçon généralisé sur ses voyages et ses prises de parole, risque de transformer la fonction en job cumulable «à mi-temps», mais payé plein pot, autour de 28'000 euros par mois, précise-t-il. Pire: Dehousse évoque des sources diplomatiques selon lesquelles Michel aurait agité la menace d’Orban président par intérim pour «extorquer» un poste aux États membres, tout en restant candidat à «tout». Résultat: sa candidature est perçue comme une «désertion» et, derrière le personnage, c’est une mécanique bruxelloise qui apparaît à nu: l’ambition personnelle d’abord, l’institution ensuite, l’intérêt public en dernier.
Peter Mandelson, «prince des coulisses» du New Labour, a lui aussi l’art du rebond: après deux démissions ministérielles au Royaume-Uni (1998 puis 2001), il est recasé à Bruxelles comme commissaire européen, où son passage se traîne une série d’épisodes embarrassants. Selon la presse britannique, dès 2005 il est épinglé pour avoir passé le Nouvel An sur le yacht du cofondateur de Microsoft Paul Allen – jugé «inapproprié» pour un commissaire en exercice; puis en 2006, le Daily Mail affirme qu’il a profité d’une croisière gratuite offerte par Diego Della Valle (Tod’s), ce qui alimente les soupçons de conflit d’intérêts au moment où l’UE impose des droits de douane sur les chaussures chinoises. Et en 2008, l’«affaire du yacht» repart de plus belle à Corfou, quand ses rencontres avec Nathaniel Rothschild et l’oligarque Oleg Deripaska déclenchent une tempête médiatique et des appels publics à plus de «transparence», tandis que Mandelson nie tout conflit d’intérêts.
En 2013, Jean-Claude Juncker, alors Premier ministre du Luxembourg, démissionne à la suite d'un scandale concernant les services de renseignement, accusés d'avoir constitué une véritable police secrète et politique en fichant illégalement des centaines de milliers de citoyens. Quelques mois plus tard, il prend la tête de la Commission (2014). Dans la foulée, il traîne aussi la casserole «LuxLeaks», qui révèle de manière détaillée l'organisation de l'exil fiscal de plus de 1000 entreprises avec l'approbation de l'administration luxembourgeoise des impôts. Selon des informations rapportées par The Guardian, Jean-Claude Juncker aurait mis à profit ses fonctions de Premier ministre du Luxembourg pour bloquer, via son droit de veto, la plupart des initiatives européennes visant à combattre l’évasion fiscale des multinationales.
Voici une liste non exhaustive d'autres casseroles passées au lave-vaisselle de Bruxelles:
José Manuel Barroso quitte la fonction de Premier ministre portugais en 2004 (au milieu d’une crise politique) et bascule vers Bruxelles. Il devient président de la Commission européenne (2004-2014).
Christine Lagarde est déclarée coupable de négligence dans l’affaire Tapie (sans peine de prison) par la justice française en 2016. Trois ans plus tard, les dirigeants de l’UE la choisissent pour diriger la Banque centrale européenne.
Josep Borrell écope d'une condamnation administrative liée à une affaire d’initié en Espagne, avant sa nomination au poste de chef de la diplomatie européenne.
Romano Prodi chute de son gouvernement en Italie (vote de confiance perdu et démission), puis accède à la présidence de la Commission.
Valdis Dombrovskis démissionne du poste de Premier ministre de la Lettonie après une catastrophe, puis entre au sommet de la Commission.
Martin Selmayr (Allemagne) est propulsé secrétaire général en février 2018 dans une procédure qui déclenche une controverse institutionnelle sur fond de critiques sur la transparence et les règles, avant de réapparaître ensuite comme représentant de la Commission en Autriche.
Bonus: Thierry Breton
Thierry Breton n’est pas un dirigeant européen au sommet institutionnel comme von der Leyen ou Costa aujourd’hui — mais il a été l’un des commissaires les plus haut placés de la dernière Commission, avec un portefeuille clé touchant à l’industrie, au numérique et au marché unique. Et sa trajectoire incarne parfaitement l’esprit d’une élite qui n'a jamais à assumer les conséquences de ses actes.
Thierry Breton traîne un palmarès pour le moins problématique. Chez Atos (2009-2019), son passage est aujourd’hui associé à une stratégie d’endettement dopée par l’acquisition de Syntel, que certains analystes jugent avoir préparé la crise financière qui s’est révélée après son départ, malgré quelques ventes d’actifs censées «assainir» le bilan. Avant cela, chez Thomson et Bull, il a aussi laissé derrière lui des décisions contestées: cessions d’actifs, restructurations à marche forcée, réorganisations dont les coûts et les dégâts collatéraux finissent toujours par remonter à la surface. Le débat est connu: ses soutiens le vendent en «redresseur», ses détracteurs y voient un gestionnaire destructeur. Frustration Magazine, qui lui décerne la mention de «patron le plus incompétent de France», parle d’une réputation bâtie sur la casse plus que sur la création.
Le Parlement européen: le marché aux influences
Ajoutons le Qatargate, qui révèle un écosystème gangrené par la compromission. Fin 2022, la justice belge soupçonne un réseau d’influence alimenté par du cash et des cadeaux pour acheter des décisions et des prises de position au profit du Qatar et du Maroc. Au centre: l’ex-eurodéputé italien Antonio Panzeri, son entourage, et plusieurs élus ou proches d’élus, dont l’ex-vice-présidente du Parlement Eva Kaili et l’eurodéputé belge Marc Tarabella. Plus de deux ans après, l’affaire n’est pas «réglée» mais engluée: mises en examen qui s’étendent (Marie Arena a été inculpée en janvier 2025 pour participation à une organisation criminelle), juge initial dessaisi pour conflit d’intérêts, fiabilité contestée de certains éléments et volet marocain partiellement transmis à la justice marocaine. Autrement dit: un scandale tentaculaire, une instruction qui patine et une institution qui paie la facture en crédibilité.
Ajoutons également qu'en mars 2025, la justice belge a lancé une série d’arrestations contre des lobbyistes, auprès du Parlement européen, liés à Huawei. Ces spécialistes des relations publiques, travaillant pour le géant chinois des télécoms, sont accusés d’avoir soudoyé des eurodéputés afin d’influencer la politique commerciale en faveur de l’entreprise. Quatre personnes ont été placées sous mandat d’arrêt et mises en examen pour corruption, blanchiment d’argent et appartenance à une organisation criminelle.
(Re)lire notre article: Bruxelles sous influence: l’Europe peut-elle résister aux lobbies?
Et pourtant? L’institution continue de fonctionner comme si de rien n’était. Quelques brebis galeuses, nous dit-on. Circulez, y a rien à voir.
Un fonctionnement problématique
Ce phénomène de sortie par le haut, parfois appelé fail upward, semble trouver une explication dans le fonctionnement même de la machine européenne, comme on peut le constater en consultant la fiche officielle du Parlement européen ou encore la page du Conseil de l’UE sur la nomination de la Commission. Les postes clés se gagnent moins par un bilan «populaire» que par une compatibilité de coalition: être acceptable pour un maximum de capitales, cocher les cases (droite/gauche, Nord/Sud/Est/Ouest, grands/petits pays, genre). Et comme la responsabilité est structurellement diluée – décisions cofabriquées entre Commission, Conseil et Parlement, puis mises en œuvre par les États –, l’échec se disperse: personne n’est pleinement comptable, donc personne n’est vraiment sanctionné.
Enfin, les nominations se négocient souvent en «pack»: on distribue plusieurs têtes d’affiche d’un coup pour verrouiller un compromis global. Résultat: à Bruxelles, un mauvais bilan n’enterre pas une carrière; il peut même devenir la monnaie d’échange qui la relance.
Une constante: jamais coupables, toujours promus
Ce qui frappe, ce n’est pas l’existence d’affaires. Les États en ont toujours connu. Ce qui frappe, c’est l’absence totale de responsabilité politique réelle. Pourtant, cette machine administrative n'a pas perdu toute crédibilité à cause d'un déficit de règle, mais plutôt de morale politique.
Et tant que ceux qui nous dirigent continueront à confondre impunité et légitimité, tant qu’ils parleront de valeurs sans jamais les incarner, le fossé entre les peuples et leurs élites ne cessera de s’élargir.









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