État-zombie et lobbys: quand le capitalisme bascule dans l’âge de la piraterie
- Bernard Wicht

- il y a 3 heures
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Dans ma précédente chronique sur une possible «crise finale du capitalisme», j’ai essayé d’expliquer qu’actuellement les déclarations et gesticulations diplomatico-politiques ne rendent pas compte de l’état du monde dans lequel nous vivons. J’ai poursuivi en disant que si nous voulons tenter de comprendre ce qui se passe, il faut résolument se détacher de l’événementiel… d’ailleurs particulièrement ubuesque et erratique dans le monde occidental en ce début d’année 2026. Je m’efforce donc de dégager les questions essentielles qui se posent à nos temps incertains parce que, comme le dit l’économiste Friedrich Hayek, «sans la théorie les faits restent muets». Le lecteur cherchant des réponses immédiates risque d’être déçu.
Première question: qui est aux commandes du capitalisme global?
Reprenons donc le fil rouge de la dynamique du capitalisme telle qu’exposée par Fernand Braudel, notamment son constat sur la relation entre le capitalisme et l’État: «le capitalisme ne triomphe que lorsqu’il s’identifie avec l'État, qu’il est l'État». Et il ajoute concernant les sociétés, «le capitalisme n’invente pas les hiérarchies, il les utilise».
(Re)lire la chronique précédente: Et si nous vivions la fameuse «crise finale du capitalisme»?
Cette réalité a enclenché une dialectique de fusion des Etats/fission des sociétés[1]; le capitalisme débordant le cadre national (celui de la Révolution industrielle) pour entrer progressivement, à partir de la seconde moitié du XXᵉ siècle, dans une dynamique globale (celle de la mondialisation) dont la principale victime est l'État-nation occidental. Les lecteurs objecteront que les États-nations continuent pourtant d’exister bon an mal an. C’est pourquoi j’aimerais introduire ici la notion d'État-nation «zombie» par analogie avec le modèle de catholicisme-zombie théorisé par Emmanuel Todd. Selon lui, la croyance et la pratique religieuses ont disparu, mais la structure et le modus vivendi demeurent. Autrement dit, c’est «la survie après la mort d’une forme résiduelle de subculture»[2]. On comprend aisément combien le concept de Todd peut aussi s’appliquer à l'État-nation. Ce dernier est devenu un cadre vide, incapable de faire ni la paix, ni la guerre qui constituent cependant sa raison d’être première. Ses élites, ses classes politiques ont fusionné, ont été absorbées par la structure financière globale… «le capitalisme n’invente pas les hiérarchies, il les utilise». À cet égard, on a tout loisir d’observer maintenant combien cette dialectique fusion/fission n’est en rien productrice de richesses… au contraire!
Si l'État-nation n’est plus aux commandes, s’il est un zombie, s’il n’a plus ni pouvoir ni puissance, qui en dispose désormais? Pour essayer de comprendre qui est désormais aux commandes, il faut comparer la dynamique du capitalisme global – la dialectique fusion/fission – à un gigantesque incendie dévorant un corps de bâtiments: une fois que tout a brûlé, il ne reste plus que les structures métalliques que les flammes ne sont pas parvenues à entamer. C’est cette carcasse qui seule subsiste de l’ensemble bâti. À l’heure actuelle, c’est cette dernière qu’il faut examiner parce que c’est là que réside le pouvoir du capitalisme global. Les États-nations «zombies» sont sous la coupe des acteurs de ce dernier, comme le décrit Braudel: «le capitalisme est animé par la spéculation et les calculs savants d’un petit groupe d’initiés. Parce qu’il se fonde sur la puissance, le capitalisme a toujours pu se réserver les secteurs privilégiés de l’accumulation, secteurs changeant au fil du temps… ». Quel est donc de nos jours ce petit groupe d’initiés et de quels secteurs privilégiés s’agit-il?
En 2016, dans un livre intitulé L’homme nu, deux journalistes d'investigation, Marc Dugain et Christophe Labbé, en esquissent une première description très pertinente. Ils évoquent le pacte scellé par les big data avec les services de renseignement les plus puissants de la planète, parlant à ce sujet d’un véritable «accouplement … en train d’enfanter une entité d’un genre nouveau. Une puissance mutante, ensemencée par la mondialisation...»[3]. Une représentation du pouvoir globale commence ainsi à se faire jour: big data (Darknet, GAFAM, Bitcoin[4]), services de renseignement (FBI, CIA, NSA, Mossad, MI5/MI6), lobbys (complexe militaro-industriel américain, lobby pétrolier, lobby israélien[5]), certaines grandes banques (Goldman Sachs, JPMorgan), sans oublier les acteurs de l’économie grise (celle-ci étant un des nouveaux secteurs privilégiés du capitalisme global) dont les financements en lien avec les services de renseignement apparaissent régulièrement au gré des scandales et des «affaires» rythmant l’actualité.
(Re)lire la dernière chronique numérique: L'Europe préfère la vertu écologique à la souveraineté numérique
Contrairement à l'État-zombie, cette superstructure d’initiés est bien vivante et très active. Sinon, comment expliquer qu’en l’espace d’à peine quelques années, on assiste à la faillite du système onusien, la mise à l’arrêt de l’OMC, la mort clinique de l’OTAN, la totale prise en main de l’Union européenne par sa bureaucratie (Commission européenne) marquant la complète évacuation des États membres (devenus zombies)? Tandis qu'à l’opposé, l’action de certains pays au niveau international tient du grand banditisme: enlèvement de Maduro, destruction de Gaza et actions punitives de Tsahal contre les voisins d’Israël.
«Nous vivons un remake de la chute de l’Empire romain»
Ouvrons une parenthèse pour relever combien l’affaire Epstein est révélatrice de l’existence réelle et concrète de cette nouvelle oligarchie d’initiés: sexe – pouvoir – argent. Ceci ne renvoie-t-il pas aux écrits du divin marquis de Sade? Dans son analyse du cas Epstein, le criminologue Xavier Raufer est frappé par la ressemblance des situations et des époques: «la similitude structurelle des facteurs objectifs et des mentalités collectives. La prédation sexuelle de masse? Sade évoque des hommes «dont la fortune immense est le produit du meurtre et de la concussion, qui s’enferment en plein hiver dans une forteresse perdue de la Forêt-Noire… avec quarante-deux victimes soumises à leur pouvoir absolu». Le contexte politico-social? Constatant les difficultés économiques causées par le règne de Louis XIV, Sade note qu’il aura permis «d’enrichir une énorme quantité de ces sangsues toujours à l’affût des calamités publiques et qu’il aura multiplié le plus de ces fortunes obscures qui n’éclatent que par un luxe et des débauches aussi sourdes qu'elles». Une description qui sied si parfaitement à l’entourage de Jeffrey Epstein, de bulle immobilière en bulle bancaire puis en bulle numérique, qu’il n’y a pas lieu de la retoucher»[6]. Fermons la parenthèse.
Depuis plusieurs années, je considère que nous vivons un remake de la chute de l’Empire romain, mais je n’imaginais pas combien l’action des minorités dominantes (concept emprunté à l’historien anglais Arnold Toynbee[7]) serait à ce point dévastatrice. Avec ce conglomérat d’initiés, nous entrons ainsi dans l’Âge de la piraterie, dont la définition sied parfaitement à notre temps (acte de violence commis à des fins privées): du Groenland au Venezuela et à la Colombie en passant par le Canada. Précisons toutefois que cette prédation sauvage ne touche que le monde occidental et ses périphéries (Amérique latine, Moyen-Orient). Dans la masse continentale eurasiatique, trois grands États (Russie, Chine, Inde) sont parvenus à domestiquer, voire neutraliser leurs oligarques respectifs.
Il est temps de se demander quelles sont, en termes stratégiques, les conséquences de cette entrée dans l’Âge de la piraterie? C’est la deuxième question essentielle.
Deuxième question: quelles conséquences tirer du point de vue stratégique?
Que faire? Face à la piraterie, le maître-mot semble être la sécurité. Mais, il faut s’empresser de préciser que face à une situation aussi inédite, une «solution clé en main» n’existe pas et on ne peut se satisfaire d'anciennes recettes de défense conventionnelle face aux menaces d’un puissant voisin (scénarios Guerres mondiales ou Guerre froide). On parle désormais de prédation sauvage à tous les niveaux (des fake news au brigandage en passant par le chantage, le racket, les embargos, les massacres et la guerre par procuration) – une situation qui renvoie aux périodes les plus sombres du Moyen Âge.
C’est donc dans ce contexte d’une violence chaotique et multidimensionnelle qu’il faut penser la sécurité à l’heure actuelle et forger les concepts adaptés non pas tant en termes purement militaires, mais plutôt en termes d’étanchéité que l’on peut définir provisoirement comme la capacité de rendre sûr un espace géographico-social déterminé. Le pays capable de devenir ainsi un safe harbor attirera sans aucun doute toutes les personnes soucieuses de pouvoir développer leurs activités à l’abri des déprédations. De nos jours, le concept médiéval de motte castrale ne peut plus se limiter à un village; il doit couvrir une zone disposant d’une autonomie suffisante[8], d’une doctrine de protection et d’un réseau de communication approprié.
«Nous devons chercher quel sera le germe du nouveau monde»
À ce stade, nous devons quitter momentanément la grille de lecture braudélienne pour aborder, au-delà de la compréhension commune, l’analyse sociologique des bases et composantes de la sécurité et de la protection. Je fais référence ici aux travaux du sociologue Alain Joxe, en particulier ceux contenus dans son ouvrage majeur, Voyage aux sources de la guerre[9]. Le point de départ de sa démarche est d’ailleurs parfaitement en phase avec nos besoins: «Il manque donc une théorie du désordre pour penser l’émergence du monde nouveau que nous traversons actuellement et qui doit être paix ou guerre généralisée. Ayant perdu foi dans les vertus des acteurs anciens États. Alliances, empires, ONU, nous devrions repartir à zéro dans l’analyse des causes et chercher quel sera le germe du nouveau monde».
Après une telle mise en bouche sur l’exigence d’une théorie du désordre, il n’est pas étonnant que Joxe nous aide à développer la notion d’étanchéité avec sa conception de l’État, non pas prioritairement comme une forme d’organisation politique ou un contrat social, mais comme la membrane. La frontière séparant l’intérieur de l’extérieur, l’ami de l’ennemi et garantissant, de ce fait, la survie économique de la communauté vivant à l’intérieur de ces limites: un État compris au sens de la civilisation matérielle avec sa fonction pratique et non sa mission philosophico-politique:
C’est pourquoi il commence par caractériser l’État comme «l’institutionnalisation d’une fermeture, d’une clôture», que l’on peut expliciter comme une appropriation de terre en vue de son exploitation, en vue de l’entretien d’une communauté humaine.
Dans le même sens, il poursuit son raisonnement à propos du pouvoir politique en disant «qu’il est d’abord l’organisation légitime de la bonne gestion de la survie du groupe par l’économique».
Ensuite, il en déduit logiquement que «l'État naît quand il peut faire faire par des corvées légitimes une enceinte autour du silo… [la réserve de grain] et une enceinte autour de la cité». L’enceinte représentant, à ses yeux, le code de la clôture la plus pertinente dans la lutte contre le chaos.
C’est dans ce sens qu’il fait ressortir, enfin, combien la fortification s’inscrit dans un rapport dialectique face au désordre (fortification/désordre); c’est-à- dire, dans notre cas, une dialectique empire/barbares qui, en raison de la porosité des frontières supranationales européennes (espace Schengen) et des Etats-zombies, doit être conçue en sens inverse en raison de l’effondrement du limes: «Le limes devient absurde, repartons en arrière et fortifions les villes ou les villae [les exploitations agricoles de la fin de l’Empire romain], c’est-à-dire les entreprises».
Joxe met ainsi en évidence l’impérieuse priorité de protéger l’outil de production, les réserves et ressources énergétiques – ce qu’il décrit comme la bonne gestion de la survie du groupe par l’économique. Par conséquent, c’est cette dernière (plutôt que le politique) qui doit être à la base de toute réflexion sur la sécurité. Il s’agit là d’un constat particulièrement important alors que nous vivons la fin de l’ère du libre-échange héritée après la Seconde Guerre mondiale, ainsi que l’échec de l’Espace européen de libre circulation, devenu la porte ouverte aux flux migratoires.
En guise de conclusion provisoire, soulignons d’ores et déjà combien, ainsi comprise, la dialectique fortification/désordre peut en quelque sorte faire pièce à la dialectique meurtrière fusion/fission.
[1] On doit ce concept au journaliste Ignacio Ramonet.
[2] Emmanuel Todd, Qui est Charlie? Sociologie d’une crise religieuse, Seuil, 2015.
[3] Marc Dugain/Christophe Labbé, L’homme nu: la dictature invisible du numérique, Robert Laffont, Plon, 2016.
[4] Cf. Laurent Gayard, Darknet, Gafa, Bitcoin: l’anonymat est un choix, Slatkine&Cie, 2018.
[5] Cf. John J. Mearsheimer/Stephan M. Walt, The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy, Farrar, Strauss and Giroux, 2008.
[6] Xavier Raufer, Jeffrey Epstein: l’âme damnée de la IIIᵉ culture, éditions du Cerf, 2023.
[7] L’historien des civilisations Arnold Toynbee en donne la définition suivante: «Une «minorité dominante» est une ancienne élite créative qui, après le déclin de sa capacité d'innovation, impose son contrôle par la force, entraînant la civilisation vers l'effondrement. Ce passage de la séduction à la contrainte marque le début de la fin pour les civilisations».
[8] Cf. à ce sujet l’excellent entretien avec Vincent Riesen, directeur de la Chambre du commerce et de l’industrie du Valais, du 20 août 2025: La Suisse peut contourner le «système de racket global» de Trump.
[9] Alain Joxe, Voyage aux sources de la guerre, PUF, 1991; cf. également du même auteur, Le rempart social, Galilée, 1979.








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