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Article rédigé par :

Fabrice Epelboin

L'Europe préfère la vertu écologique à la souveraineté numérique

Pendant des décennies, le génie du marketing de la Silicon Valley nous a fait lever les yeux vers le ciel pour nous vendre du «Cloud». Une sorte d'Éden gazeux où nos vies numériques flottaient en apesanteur, libérées des contraintes terrestres par la magie de la dématérialisation. Le smartphone, ce prolongement élégant de nos mains, et l’ordinateur portable, chaque année plus fin, ont parachevé cette grande mystification d’un numérique design et éthéré.


Mais, en cette année 2026, le charme est rompu et la gueule de bois est industrielle. La matérialité du numérique nous revient en pleine face sous la forme d'un objet architectural brutaliste, monolithique et beau comme une zone industrielle: le datacenter. Pour la première fois dans l’histoire de la culture populaire, l’objet qui symbolise le progrès n’est plus un outil conçu avec soin que l’utilisateur a entre les mains, mais une usine sans fenêtres et sans ouvriers dont il est exclu, une forteresse aveugle qui ne lui appartient pas mais qui renferme sa vie. Ce hangar borgne, qui ne respire que par le vrombissement de ses ventilateurs et ne vit que par l’aspiration frénétique de nos ressources hydrauliques et énergétiques, est devenu le totem de l’aliénation moderne. C'est ici, sur ces murs de béton gris, que se cristallise désormais la colère des néoluddites(1). Le numérique a enfin trouvé son portrait de Dorian Gray, et la foule découvre avec effroi le portrait hideux du numérique qui organise nos vies.


Le passage du smartphone au datacenter comme objet de représentation marque une rupture, qui aurait sa place dans les Mythologies de Roland Barthes, et qui signe la fin de l'innocence. L’ordinateur personnel était une promesse d’émancipation individuelle; le datacenter est l’affirmation d'une nouvelle féodalité infrastructurelle. Pour le néoluddite de 2026, s'attaquer à un écran ne suffit plus, car l'écran n'est que le miroir aux alouettes d'un système dont le cœur bat ailleurs. C’est l’infrastructure qu’il faut viser. Cette masse inerte qui consomme plus d’eau qu’une métropole et plus d’électricité qu’une industrie lourde pour alimenter des rêves artificiels et des calculs dont tout le monde perçoit de façon plus ou moins rationnelle le danger.


datacenter
Un datacenter, ça ressemble à ça. © DR

Le datacenter est au néoluddite ce que le métier à tisser était aux ouvriers du Nottinghamshire: l’outil palpable et vulnérable d'une dépossession organisée par le Capital grâce à la machine. On réalise soudain, derrière les discours sur la transition énergétique, que pour chaque like, pour chaque image générée par une IA ou requête faite à ChatGPT, il y a de l’énergie et de l’eau consommées dans un datacenter quelque part sur la planète. Et celui-ci partage équitablement sa trace carbone dans l’atmosphère. Cette prise de conscience transforme radicalement le rapport au numérique: on ne «surfe» plus sur une vague infinie et éthérée, on exploite des ressources naturelles. Le numérique n’est plus une aventure de l'esprit, c’est une mine à ciel ouvert, et comme toute mine, elle finit par épuiser et empoisonner le sol qui l'héberge.


Le spectacle de ces forteresses de données, détenues par des puissances étrangères qui siphonnent la substance vitale de nos territoires — notre énergie et notre eau — sans créer le moindre emploi local ou presque, déclenche un réflexe de rejet viscéral. Le néoluddite de 2026 ne voit plus dans le datacenter un temple de la connaissance ou une bibliothèque d'Alexandrie moderne, mais un parasite thermodynamique où tournent des algorithmes qui ont pris possession de nos vies. Des parasites qui, en ce moment, poussent comme des champignons après une pluie de dollars d’investissements titanesques. 


Nous sommes en train de reproduire l’erreur fatale que l’Allemagne a faite avec le nucléaire

Cette haine du béton numérique dépasse désormais la simple écologie de salon pour devenir la revendication identitaire et souveraine de groupes radicalisés, qui peuvent devenir violents. Comme à Paris, Grenoble, Marseille, Berlin, Leipzig ou Birmingham et ailleurs sur le continent où les sabotages se multiplient. Une haine qui sera sans nul doute qualifiée de terroriste tôt ou tard, faute de savoir la raisonner ou la canaliser. En ciblant physiquement ces lieux, par l’obstruction administrative organisée ou la destruction, le néoluddite décuple les effets de cette «Energiewende(2)» numérique que l'Europe semble s'imposer avec un masochisme bureaucratique fascinant.


Car c'est là que réside le tragique du pari européen: nous sommes en train de reproduire l’erreur fatale que l’Allemagne a faite avec le nucléaire. Au nom d’une pureté morale et d'une esthétique écologique de la sobriété, on s’apprête à décréter l’abstinence infrastructurelle. On voudrait profiter de la croissance promise par l’intelligence artificielle, mais on repousse les usines nécessaires à sa production, qui – quoi qu’il advienne – resteront étrangères et enrichiront, avant tout, l’Amérique conquérante.


Le résultat de cette collision entre le dogme de la vertu combiné à la réalité brute de la puissance américaine – qui fait la course en tête, loin devant – est une impasse monumentale qui condamne le continent au silence. En faisant du datacenter l’ennemi de la planète, les mouvements néoluddites obligent les Européens à un choix binaire et cruel: accepter la matérialité pesante de leur destin de colonie numérique ou se résoudre à l’obscurité technique.


Une abdication camouflée en acte de conscience

Cette dépossession est d'autant plus totale que ces infrastructures de calcul qui maillent le sol européen sont, pour l'essentiel, des enclaves américaines. Nous nous retrouvons dans la situation absurde du Danemark, dont les F-35 rutilants resteraient cloués au sol s'ils devaient un jour défendre le Groenland contre les intérêts de leur constructeur. En hébergeant les serveurs de Big Tech, nous ne bâtissons pas notre numérique, nous avons installé depuis des décennies les avant-postes d'une puissance qui détient les clés de notre système nerveux numérique et de notre souveraineté. Ces datacenters sont autant de chevaux de Troie.


Cette impasse est pourtant le fruit d'une abdication camouflée en acte de conscience. Si nous réussissions à sanctuariser nos paysages en repoussant ces hangars à silicium, nous ne sauverions pas notre autonomie pour autant; nous serions condamnés à louer leurs services aux pays qui n'ont pas eu nos pudeurs de gazelle.


L’Europe de 2026 a toutes les chances de devenir la terre promise des néoluddites. Un continent aux nappes phréatiques préservées, mais dont les citoyens ne seront plus que les serfs numériques de puissances ayant compris, elles, que la géopolitique de demain se joue dans la sueur électrique des serveurs. Et sans doute au mépris des objectifs des accords de Paris.


Le datacenter aura été le miroir de notre renoncement. Nous entrerons dans l'histoire comme la civilisation qui, par excès de vertu, aura choisi d'éteindre la lumière pour ne plus

voir l'ombre de son propre déclin.

(1) Un néoluddite (ou néo-luddite) est quelqu’un qui critique ou rejette certaines technologies modernes – non par nostalgie gratuite, mais parce qu’il estime qu’elles dégradent la société (emploi, libertés, liens sociaux), l’environnement (énergie, eau, matières premières) ou concentrent le pouvoir (Big Tech, surveillance, dépendance).

Le mot vient des Luddites, des ouvriers anglais du début du XIXᵉ siècle (vers 1811-1816/17) qui s’en prenaient à des machines textiles, car elles menaçaient leurs conditions de travail et leurs revenus.

(2) L'Energiewende (le «tournant énergétique» en allemand) est le projet ambitieux de l'Allemagne pour transformer son système énergétique en abandonnant progressivement le nucléaire et les combustibles fossiles (charbon, pétrole, gaz) pour se tourner massivement vers les énergies renouvelables (solaire, éolien, hydro, biomasse) et l'efficacité énergétique, visant une économie bas-carbone et neutre en carbone d'ici 2045.

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