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Amérique mercenaire et libanisation de l'Europe

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Au moment du déclenchement de la guerre en Ukraine, les États européens ne se sont pas posés longuement la question de leurs intérêts, encore moins de leur avenir. Ils se sont rapidement alignés sur le discours atlantiste d'une Ukraine «profondément démocratique, injustement agressée par l'Ogre russe et son dictateur Vladimir Poutine». On apprendra plus tard, de la bouche d'Angela Merkel, que les Accords de Minsk II (2015) ont été validés par les Européens dans le seul but de se donner du temps pour équiper l'armée ukrainienne, afin que celle-ci puisse reconquérir et procéder au nettoyage des régions autonomistes.


Cette vision géopolitique est alors en parfait accord avec l'Oncle Sam, mais elle est à très courte vue, ne tenant aucun compte de la réalité économique et militaire. En effet, si à ce moment-là l'Europe peut encore se targuer d'une certaine puissance commerciale et industrielle, son succès en la matière dépend en bonne partie du gaz russe bon marché auquel elle a accès. Ce cordon ombilical une fois coupé, le moteur économique allemand ne tarde pas à tousser et le reste de l'Europe avec lui. Militairement, la guerre en Ukraine lui fait prendre conscience qu'elle n'est plus qu'un nain sans effectifs, sans armes et sans munitions.


Aujourd'hui, face au lâchage américain, elle essaye de se convaincre, à grands coups de déclarations volontaristes et de photos de famille, qu'elle a encore un rôle à jouer. Mais de qui parle-t-on pour ce rôle et quels en seraient les acteurs? Une Commission Européenne étouffant sous sa bureaucratie et ses réglementations? Une Allemagne à l'arrêt? Une France en passe de mise sous tutelle financière? Un Royaume-Uni post-Brexit en pleine déconfiture?


De l'autre côté de l'Atlantique, l'allié d'hier est en passe de devenir un véritable adversaire. Parce qu'au-delà des tweets et des coups de gueules de son Président, il est essentiellement une grande puissance en plein déclin qui ploie sous le poids de ses charges et obligations stratégiques mondiales. C'est ce qu'on appelle la «surexpansion impériale» (concept élaboré par Paul Kennedy pour expliquer la chute des grandes puissances) dont les États-Unis cherchent désespérément à se dé-faire pour tenter de se re-faire une santé économique: d'où les tarifs douaniers et les exigences aux Européens qu'ils payent désormais pour les services demandés, notamment en ce qui concerne le fardeau ukrainien.


Les tarifs douaniers prohibitifs; ce n'est que la partie émergée de l'iceberg!

Cette attitude américaine n'est pas nouvelle. Le sociologue Alain Joxe l'avait déjà identifiée suite à la première Guerre du Golfe en 1991. Il en a fait l'analyse minutieuse dans un ouvrage au titre prophétique – L'Amérique mercenaire, publié en 1992. On peut y lire ce qui suit: «Les Américains se demandent si leur leadership militaire ne fait pas d'eux plutôt les simples mercenaires d'un pouvoir mondial dominé économiquement par des pays qui, comme le Japon et l'Allemagne, s'interdisent toute action au-dehors». Joxe explique ainsi: «Desert Storm a bien été payée par six États de la coalition, l'Allemagne, le Japon, l'Arabie Saoudite, le Koweit, les Emirats arabes unis et, un peu, par la Corée du Sud. C'est une bonne affaire (...) même si l'entreprise militaire américaine n'est pas rentable, c'est-à-dire si l'armée américaine n'est pas mercenarisée, les États-Unis, eux, sont bien en train de louer leur système militaire contre de l'argent comptant. L'affaire reste déficitaire, mais il y a des rentrées de trésorerie, et cela vaut mieux que s'il n'y en avait pas». Le sociologue met également en garde vis-à-vis de la Maison-Blanche: «Son intervention démesurée et inachevée contre l'Irak n'est-elle pas l'ébauche d'une gestion impériale qui nous promet une libanisation mondiale?»


On est donc amenés à penser que, demain, lorsque l'État failli ukrainien aura été intégré dans l'Union européenne, la libanisation de l'Europe atteindra alors sa dimension critique, le seuil au-delà duquel l'effondrement devient irrémédiable. Compte tenu de l'accélération de l'Histoire que nous vivons depuis la chute du Mur de Berlin, il y a fort à parier qu'il ne s'agit pas là d'un avenir lointain, mais plutôt proche. Très proche.


Pour nous, Suisses, c'est dans cette perspective globale qu'il importe de considérer les tarifs douaniers prohibitifs; ce n'est que la partie émergée de l'iceberg!

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