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Article rédigé par :

Amèle Debey

Carnet d’Afrique: que reste-t-il de l’apartheid?

Dernière mise à jour : 14 sept. 2025

En Afrique du Sud, tout le monde n’a pas le même avis sur les réminiscences de l’apartheid. Si la situation mettra des générations à s’homogénéiser, force est de constater que, pour l’instant, les vieux réflexes ont la peau dure. Carnet de voyage pour ce premier reportage sur un continent dont l’essor et la richesse culturelle sont encore trop bêtement sous-estimés.

apartheid
Les ouvriers d'une orangeraie s'attellent à la tâche, sous les yeux du responsable. © A.D

Impossible pour une journaliste de se rendre où que ce soit sans revenir avec un article. Ce premier carnet de voyage tente de retranscrire la réalité telle que je l’ai perçue lors d’un road trip de dix jours en Afrique du Sud, dans un cadre plus ou moins touristique. En restant proche des sentiers battus. (Voyage familial oblige).

 

«C’est dangereux l’Afrique du Sud». La rengaine a régulièrement précédé le départ. Ce n’est pas le genre d’avertissement qui m’inquiète, connaissant la propension des gens à gober la moindre occasion de s’imaginer le pire. Lors de mon précédent voyage au Niger en 2018, fermement déconseillé par le Département des Affaires étrangères, j’ai pu constater à quel point il faut parfois savoir sortir de sa zone de confort pour se confronter au monde de la plus authentique des manières.

À l’arrivée à Cape Town pour ce road trip de dix jours avec ma mère, nous sommes surprises par le froid qui règne à l’extrême sud du continent. Les hivers sont de plus en plus rudes, selon notre chauffeur de taxi. Contrairement à l’Europe, les maisons ici ne sont pas conçues pour affronter ce genre de températures, en particulier «celles de nos pauvres».

 

Bo-Kaap
Un des artisans de Bo-Kaap illustre les bidonvilles sur des toiles faites d'éléments recyclés. © A.D

Et en effet, l’écart des richesses est flagrant. Aux abords des villes touristiques, comme la capitale législative, où l’influence du lifestyle à l’américaine crève les yeux, s’amassent des milliers de travailleurs précaires dans ce qu’on appelle des townships. Mandela avait promis de transformer ces cabanons de tôles en véritables maisons. Cela n’a pas tout à fait été le cas.

 

En 1994, avec l'arrivée au pouvoir de l'ANC, le parti de Madiba, un vaste programme de construction de logements est lancé, visant à fournir un habitat solide aux habitants des townships, alors marqués par une extrême précarité. En trois décennies, plus de cinq millions de logements ont été édifiés et attribués aux populations les plus défavorisées — majoritairement noires. Pourtant, trente ans plus tard, le constat est amer: la majorité de ces populations vit encore en périphérie des centres urbains, tandis que le nombre d'habitations artisanales continue d'augmenter.



Notre interlocuteur est formel: l’apartheid est toujours vivant. Il est plus insidieux, plus discret, mais il est bien là. Dans son livre, Un long chemin vers la liberté, publié en 1994, Nelson Mandela écrivait: «Je savais parfaitement que l’oppresseur doit être libéré, tout comme l’oppressé. Quand j’ai franchi les portes de la prison, telle était ma mission: libérer à la fois l’opprimé et l’oppresseur. Certains disent que ce but est atteint, mais je sais que ce n’est pas le cas. La vérité, c’est que nous ne sommes pas encore libres. Nous avons seulement atteint la liberté d’être libre. Le droit de ne pas être opprimés. Nous n’avons pas encore fait le dernier pas de notre voyage.»

 

«À la fin de l'apartheid, nous n’avions que deux choix: nous battre ou pardonner. Mandela a trop pardonné», nous souffle notre chauffeur de taxi.

 

Cape Town est une ville à l’américaine. Les rues y sont propres et le front de mer est accueillant, garni de boutiques et de restaurants autour et à l’intérieur du mall. Les échoppes de malbouffe pullulent. Et, comme un peu partout dans les grandes villes, les habitants en surpoids sont nombreux. Aux alentours des ruelles, on tombe parfois sur des réminiscences de la lourde histoire du pays.

 


La Mother City, surnommée ainsi par son statut de première ville fondée en Afrique du Sud (en 1652 par les Hollandais), est dominée par la montagne de la Table (Table Moutain) et la tête de Lion (Lion's Head). Quelques minutes de télécabine nous permettent d’admirer la grandeur de cette cité avalée, puis recrachée par des vagues d’une élégance désarmante. L’un des endroits du monde où la force de la nature inspire le respect.

 

 

Dans le célèbre quartier de Bo-Kaap, à majorité musulmane, les manifestations du soutien de l’Afrique du Sud à la Palestine jonchent les ruelles agrémentées de maisons colorées. Le pays est le premier à avoir déposé une plainte pour génocide contre Israël, auprès de la Cour internationale de Justice. Poussant de nombreux pays à prendre position.



Par son histoire, l'Afrique du Sud se considère comme la mieux placée pour dénoncer l'occupation israélienne à Gaza, à Jérusalem Est et en Cisjordanie. Il l'a fait à nouveau, en 2024, via son ambassadeur aux Pays-Bas, qui a accusé Israël d'un crime pire que l'apartheid, devant la plus importante Cour de l'ONU, à La Haye.



Comme son ambassadeur, le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, est également noir, à la tête d'un gouvernement mixte. Si le parti de Nelson Mandela est au pouvoir depuis la fin de l'apartheid, l'écart entre le quotidien des habitants et la représentation politique est amer et illustre la réalité du pays. Ce que nous avons vu tout au long de notre voyage, du Cap à Port Elizabeth, ne fait que confirmer les statistiques officielles: trente ans après la fin de l’Apartheid, le pays reste le plus inégalitaire au monde. 80% des terres agricoles appartiennent à la population blanche, qui représente 7%.



La possibilité d'accéder à de hautes études et donc à des emplois bien rémunérés existe pour les noirs, mais encore faut-il avoir les moyens de fréquenter des écoles privées que les blancs (appelés Afrikaners) sont, en majorité, les seuls à pouvoir se payer. Malgré l'émergence d'une classe moyenne et de quelques nouveaux riches de couleur ces dernières années.


À noter également que la corruption est un fléau qui a de lourdes conséquences sur le quotidien des habitants d'Afrique du Sud. Telles que la dégradation des services publics, l'augmentation du coût de la vie, l'inégalité de la justice et l'accroissement de l'insécurité.


Choc culturel

 

Partout où nous allons, la même image: des employés noirs qui servent des clients blancs. Quintessence d'une sorte de néo-esclavagisme décomplexé. Il est difficile d’ignorer totalement le malaise que cela déclenche chez nous. Ainsi que les réflexes maladroits. Les généreux pourboires seront-ils considérés comme un affront supplémentaire? Car l’apartheid est surtout présent dans les têtes, d’un côté comme de l’autre. «À mon avis, cela ne changera jamais. Même avec le temps. Même quand le racisme aura disparu, les noirs continueront à le voir derrière tous les écueils», nous confie Gibson, le plus philosophe des guides du parc Addo.


«Sommes-nous véritablement victimes de racisme, ou s’agit-il d’un réflexe ancré dans notre mode de pensée qui va associer toute frustration à cette conclusion», s’interroge-t-il? Ce qui est objectif, ajoute-t-il, c’est que les Afrikaners peuvent voyager où ils veulent. «Nous, on ne peut pas aller en Europe et décider que c’est notre pays».

 

Les Sud-africains blancs peuvent facilement s’exporter à l’international. C’est le cas notamment du milliardaire Elon Musk ou de l’actrice Charlize Theron, parmi les plus connus.

 

D’ailleurs, la personnalité d’Elon Musk n’est pas une fierté pour les Sud-africains interrogés. Une de nos guides nous explique, à propos du patron de Tesla: «Il a été victime de harcèlement lors de ses années d’école à Pretoria et il ne garde pas de bons souvenirs du pays. Il nous fait plus de mal que de bien. Via les coupes de l’USAID, qui donnaient beaucoup à la lutte contre le SIDA, mais via aussi les fakes news qu’il propage, notamment à propos des fermiers blancs. Les Américains peuvent le garder, on n’en veut pas!» D'ailleurs, le pays fait partie des moins bien traités par Donald Trump dans l'attribution des nouveaux tarifs douaniers.

 

L’Afrique du Sud compte le plus grand nombre de séropositifs au monde.

Gibson voit juste: les Occidentaux ont historiquement l’habitude de se comporter comme si la Terre entière leur appartenait. Jusqu’en 2021, la France détenait les réserves d’or du Niger. Le même comportement de la part de migrants Africains déclenche des levées de bouclier dans les rangs nationalistes européens en ce moment. Deux poids, deux mesures?

 

Sur les routes impeccablement entretenues de notre parcours, on croise des camionnettes remplies d’ouvrier et d’ouvrières qui rentrent dans leur township après une journée de labeur. Beaucoup de ressortissants du Lesotho parmi les travailleurs qui se dissimulent le visage. Ceux qui n'ont pas pu profiter du voyage se lancent dans de longues heures de marche entre leur lieu de travail et leur maison. Un grand écart étourdissant pour les travailleurs précaires, habitants des maisons de tôles, qui passent leur journée dans le luxe réservé aux blancs.


Interrogée sur les réminiscences de l’apartheid, l’une de nos hôtes afrikaners a semblé mal à l’aise. Comme si elle n’avait pas l’habitude qu’on lui pose la question. Le sujet est encore délicat et on préfère l’oublier. «C’est politique, et on ne parle pas de politique », a-t-elle d’abord répondu. En insistant un peu, elle finit par me dire: «L’apartheid n’existe plus, aujourd’hui, il est inversé».

 

Mon interlocutrice fait référence aux quotas qui régissent le monde du travail depuis la fin de l'apartheid et qui obligent les employeurs à corriger les déséquilibres économiques hérités du régime raciste. Le BEE (Black Economic Empowerment) instaure un cadre légal pour des politiques de discrimination positive en faveur des Noirs et autres groupes historiquement désavantagés (Coloureds, Indiens, femmes, personnes handicapées), qui concernent aussi bien les Afrikaners que toutes les entreprises et institutions du pays.


Comme partout en Afrique, la Chine veille au grain


La Chine est aujourd’hui l’un des partenaires économiques et stratégiques les plus influents de l’Afrique du Sud. Premier partenaire commercial depuis 2009, Pékin a tissé des liens solides avec Pretoria à travers des échanges qui dépassent les 55 milliards de dollars en 2023. Tandis que l’Afrique du Sud exporte ses matières premières (or, platine, minerais), elle importe en retour une large gamme de produits manufacturés chinois. Présente dans les télécommunications avec des géants comme Huawei, dans les infrastructures ou encore l’énergie, la Chine emploie directement plus de 30'000 personnes via quelque 180 entreprises implantées localement. Membre des BRICS, l’Afrique du Sud partage avec la Chine une coopération politique étroite, renforcée par une diplomatie active, des bourses d’étude, des médias sino-africains et des instituts Confucius. Toutefois, cette présence croissante n’est pas exempte de critiques: opacité de certains contrats, faibles transferts de compétences, et interrogations sur un néocolonialisme économique déguisé préoccupent syndicats et ONG.

 

À l'aéroport de Port Elizabeth, c'est «China Daily» qui trône sur le présentoir. © A.D
À l'aéroport de Port Elizabeth, c'est «China Daily» qui trône sur le présentoir. © A.D

Mon bilan de ce voyage est mitigé: l’Afrique du Sud est un pays magnifique et sûr, si on fait attention aux recommandations d’usage comme éviter de se balader seul la nuit, à pied ou en voiture. Pour autant, il me laisse un goût de malaise et de profonde injustice. Les Sud-africains noirs ont été dépossédés de leur pays et vivent désormais majoritairement comme des locataires sur leurs propres terres. J’avais le sentiment d’exploiter des autochtones sur leur propre territoire. La politesse désarmante «oui M’dame, Bien M’dame» m'a évoqué le désormais controversé Tintin au Congo et je me suis dit que les détracteurs d’Hergé ne devaient pas venir bien souvent dans ce pays magnifique, mais ô combien torturé.


Afin d'aller plus loin, de mieux comprendre la complexité du pays et de soulever les questions qui subsistent, j'ai contacté Ilse Salzwedel. Journaliste primée spécialisée dans les problématiques de corruption, auteure, animatrice radio, militante et conférencière, Ilse offre un décryptage passionnant sur son pays, loin des conclusions hâtives, des raccourcis précipités et des idées reçues. Y compris les miens.



3 commentaires


xeniagamulin
07 sept. 2025

Je me dis toujours que donner un pourboire généreux ne va rien changer à ma vie, mais va peut-être faire une petite différence pour la serveuse. On sait bien que cette profession est mal payée et exploitée, y compris chez nous, alors, oui, tout geste compte quand on peut se le permettre. Petite aparté, il est possible que la serveuse ait rodé son discours sur sa fille en école privée, car c'est porteur de pourboires, mais bon, tant mieux pour elle si cela fonctionne.

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suzette.s
08 sept. 2025
En réponse à

Je suis tout à fait d'accord avec la première partie de votre commentaire. Je renonce à votre aparté tout en le considérant comme réaliste.

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