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Article rédigé par :

Jean-Daniel Ruch, ex-ambassadeur

La Turquie, l'ennemi que Bruxelles s'invente pour plaire à Tel-Aviv

von der leyen
© DR
«Nous devons réaliser le projet européen pour que le continent ne tombe pas sous l’influence russe, chinoise ou turque»

C’est ce qu’a déclaré la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, à Hambourg, le 20 avril. Mais quelle mouche l’a donc piquée? Il y a longtemps que l’Union européenne, fidèle alliée des États-Unis, décrit la Russie et la Chine comme des dictatures dangereuses. La menace d’une invasion russe d’un pays membre de l’UE est agitée fréquemment par des responsables politiques et militaires français, allemands ou estoniens.


Les mêmes brandissent un assaut de la Chine continentale sur Taïwan comme un risque sécuritaire sur l’Europe aussi. Ni les difficultés de l’armée russe en Ukraine, ni les assurances de Pékin qu’ils n’ont aucune intention de réintégrer Taïwan par la force, n’affectent le désir d’ennemi qui semble animer les élites occidentales.


Nos militaires n’échappent pas à la psychose ambiante: le rapport sur la politique de sécurité 2026 mis en consultation en décembre désignait aussi la Chine et la Russie comme ennemis – avec l’Iran et la Corée du Nord. Heureusement, le biais atlantiste de nos penseurs officiels impressionne peu la société civile suisse. Début avril, on apprenait que, à la suite de la consultation, le DDPS allait devoir revoir sa copie de fond en comble.

La Russie, la Chine, puissances idéologiques, militaires et économiques rivales d’une Europe qui n’arrive pas à compter dans les affaires du monde, on comprend. Mais la Turquie? Pourquoi la stigmatiser? Il y a un élément déclencheur, un legs historique et des opportunités stratégiques ignorées.


L’élément déclencheur pourrait être l’obsession soudaine de la classe politique israélienne pour la Turquie. Le 10 avril, Netanyahou a qualifié la Turquie de «sombre dictature». En février, le leader de l’opposition, Naftali Bennett, a décrit le pays d’Erdogan comme «une nouvelle menace» qu’il a comparée à l’Iran. Sous-entendu: après avoir détruit l’Iran, il faudra que l’alliance israélo-américaine s’attaque à la Turquie. Il y a des raisons aux craintes israéliennes. D’abord, la prise de pouvoir des islamistes d'Al-Joulani/Charaa à Damas en décembre 2024 équivaut au retour des Turcs en Syrie après 110 ans d’absence. En effet, personne ne doute que le nouveau pouvoir syrien soit sous l’influence prédominante d’Ankara.


«Cette rhétorique porte dans le pays responsable de la Shoah, qui est celui de von der Leyen»

Résultat: forces militaires israéliennes et turques sont pratiquement au contact. En avril 2025, les Israéliens ont bombardé des bases aériennes en Syrie où des forces turques projetaient de s’installer. Qui plus est, le président turc Erdogan a été le critique le plus vocal du comportement israélien à Gaza, et il abrite des cellules du Hamas. L’idéologie des Frères musulmans, dont se réclame le Hamas, est proche de celle de l’AKP au pouvoir à Ankara depuis 2003. La Turquie se dresse donc comme un obstacle de taille face aux volontés hégémoniques israéliennes.


Il est donc naturel que les Israéliens polissent l’image d’une Turquie islamiste qui serait un ennemi commun de la «civilisation judéo-chrétienne» pour ainsi justifier le soutien inconditionnel de l’Europe (et des États-Unis) à Israël. On sait que cette rhétorique porte dans le pays responsable de la Shoah, qui est aussi celui de Mme von der Leyen. On sait aussi qu’agiter le phantasme de la terreur islamiste, ça paye électoralement parce que ça réveille de vieilles angoisses.


Le legs historique des relations complexes au fil des âges entre l’Empire ottoman, puis la Turquie, et l’Europe a en effet produit un imaginaire collectif dans lequel «le Turc» représenterait une civilisation aux antipodes des lumières occidentales. Despotisme, répressions, expansionnisme jusqu’aux portes de Vienne, assiégée à deux reprises en 1529 et en 1683, voilà des références qui imprègnent, malgré elle, une conscience collective où la Turquie apparaît comme un danger existentiel. On oublie malheureusement combien l’Empire ottoman a fait partie des jeux d’alliance européens depuis le seizième siècle. Et Mme von der Leyen pourrait se souvenir que l’armée ottomane était dirigée par des officiers allemands pendant la Première Guerre mondiale. Mais peut-être les Allemands prennent-ils ombrage du refus de la Turquie kémaliste de s’allier à eux durant la Seconde?


«Bruxelles, reprenant le narratif israélien, veut y voir un ennemi potentiel»

Pour prix de sa neutralité, elle a obtenu de la France un morceau du Levant, le sandjak d’Alexandrette, Iskenderun aujourd’hui, qui inclut aussi la cité historique d’Antioche/Antakya, troisième plus grande ville de l’Empire romain et première ville chrétienne de l’histoire. Plus récemment, l’immigration turque en Allemagne – 4 millions à ce jour, aux deux tiers pro-Erdogan – contribue-t-elle aussi au malaise allemand face à la Turquie? La fécondité de cette diaspora, avec en moyenne deux enfants par femme, est bien plus élevée que celle des Allemands de souche (1,5). Certains pourraient y voir un danger. D’autres une chance, alors que le taux de reproduction n’est atteint nulle part en Europe.


C’est bien là que le bât blesse: au lieu de voir les opportunités stratégiques qu’un rapprochement de la Turquie avec l’Europe offrirait, Bruxelles, reprenant le narratif israélien, veut y voir un ennemi potentiel. Et pourtant. Avec 90 millions d’habitants, la Turquie est le pays le plus dynamique du continent européen. Elle est un fidèle allié au sein de l’OTAN depuis 1952 et constitue sa deuxième force militaire après celle des États-Unis. Elle a contribué de manière décisive à la défense de l’Ukraine contre l’agression russe en 2022, en livrant des drones Bayraktar à Kiev – alors même qu’elle jouait les médiateurs dans ce conflit. Mais il y a plus. L’Anatolie fut de tout temps une zone de transit essentielle pour l’Europe. Les soies chinoises et les épices indiennes ont alimenté les marchés européens à travers l’Asie mineure depuis l’Antiquité. Aujourd’hui, ce sont les hydrocarbures de la Caspienne et de la Russie qui ravitaillent nos pays à travers les gazoducs TANAP et TurkStream. 92% des exportations de gaz russe vers l’Europe transitent à travers ce dernier. La Russie reste le deuxième fournisseur après la Norvège.


«Ankara relance un projet de pipeline qui relierait le Golfe persique à l’Europe via la Turquie»

Si l’UE regardait vers l’avenir, elle verrait non seulement le potentiel énorme que représente la Turquie par ses ressources humaines, mais aussi du fait de sa position géostratégique. À la suite de la visite de Mme von der Leyen à Bakou, en 2022, la capacité de TANAP a été doublée afin de réduire la dépendance au gaz russe – et augmenter celle aux hydrocarbures produits par la grande démocratie azérie. Il y a plus. Depuis la fermeture du détroit d’Ormuz, Ankara relance un projet de pipeline qui relierait le Golfe persique à l’Europe via la Turquie. Ainsi, on ne dépendrait plus ni des voies de navigation via le golfe Persique, ni de celles traversant la mer Rouge et le canal de Suez. Ne serait-ce pas dans l’intérêt de l’Europe? Mais pour cela, il faudrait développer une politique vis-à-vis d’Ankara qui ait les intérêts des Européens au centre, et pas ceux d’Israël.


Bien sûr, la Turquie n’est pas plus une démocratie modèle qu’Israël ne l’est. Les opposants politiques Demirtas, Kavala ou encore Imamoglu, embastillés pour des raisons douteuses, peuvent en témoigner. N’empêche qu’Erdogan a dû affronter un second tour pour être réélu en 2023 avec un petit 52% pour un taux de participation de 82%. Si Mme von der Leyen ne croit pas à la démocratie turque, les citoyens turcs semblent y croire, eux, pour participer aussi massivement à une élection. La vraie question, c’est celle de savoir si l’Europe peut ou veut s’affranchir de la tutelle israélienne pour gérer ses affaires selon ses intérêts à elle, et pas ceux de MM. Netanyahou, Bennett, Smotrich ou Ben Gvir.

2 commentaires


Marc L
il y a un jour

Il semble aujourd'hui que les politiques européennes et suisses tendent à privilégier une logique purement économique, parfois au détriment de valeurs fondamentales et du respects du droit international. Cette dérive soulève une question essentielle : Comment rétablir l'équilibre entre prospérité matérielle et l'éthique universelle ?

Il serait peut-être salutaire d'envisager un rééquilibrage des forces, où les acteurs économiques du Moyen-Orient et de l'Orient pourraient exercer une influence constructive. En conditionnant leurs relations économiques à un retour prioritaire aux principes du droit international et aux valeurs humanistes, ils pourraient inciter l'Europe et la Suisse à réaffirmer leur engagement envers ces idéaux. L'idée n'est pas de punir, mais de rappeler que la véritable stabilité repose sur un socle de justice partagée, où…

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suzette.s
il y a 2 jours

Pour pouvoir réfléchir, les Européens devraient enfin se soustraire au carcan de culpabilité pour le nazisme dans lequel la politique de M. Netanyahou s'efforce de les maintenir.

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