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Article rédigé par :

Jean-Daniel Ruch, ex-ambassadeur

Doctrine de l’aveuglement: la stratégie suisse de sécurité 2026 à l’épreuve des faits

suisse aveuglé
© DR

Le 12 décembre 2025, le Conseil fédéral a mis en consultation un projet de nouvelle stratégie suisse de sécurité. Le délai pour ceux qui souhaitent s’exprimer court jusqu’au 31 mars prochain. À vos plumes! Il est grand temps de signifier à ceux qui dépensent mal nos milliards que nous ne sommes ni idiots, ni naïfs, ni dupes.


Merci à Trump et Netanyahou. L’attaque lancée samedi matin contre l’Iran, ni provoquée, ni justifiée, comme on disait de l’agression russe contre l’Ukraine, doit agir comme un révélateur de l’aveuglement au mieux, de la malhonnêteté peut-être, de la corruption au pire, de ceux qui sont censés utiliser intelligemment notre argent pour notre sécurité.

 

1.  Nous ne sommes pas des idiots

 

Le revirement spectaculaire du Conseil fédéral en février 2022 fut un premier marqueur du dédain dans lequel nos dirigeants nous tiennent. Le jeudi 24 février 2022, Ignazio Cassis signalait la poursuite de la politique menée par la Suisse depuis 2014. On ne reprend pas les sanctions européennes, mais on prend des mesures pour éviter leur contournement. Une politique qui avait très bien fonctionné au cours des huit années précédentes, puisque nous avions maintenu la crédibilité de notre neutralité sans nous attirer les foudres de nos partenaires occidentaux. Le lundi 28 février, dans une prestation mémorable, l’inénarrable UDC ministre des Finances Ueli Maurer, anti-européen fervent, ânonnait la liste des sanctions que la Suisse allait appliquer à la Russie «parce que l’UE en a décidé ainsi». Que s’est-il passé entre le jeudi 24 et le lundi 28? On ne nous l’a jamais dit. On nous prend pour des idiots.


«Pour être crédible, il faut être cohérent»

 

La version officielle, c’est que le Conseil fédéral a repris les sanctions en raison des violations graves du droit international commises par la Russie. Fort bien. Mais les violations graves existaient déjà le 24 février. Un acte d’agression figure au menu des crimes de guerre poursuivis d’office par la Cour pénale internationale. Et le Conseil fédéral ne s’émeut guère lorsque les États-Unis ou Israël commettent des crimes de même envergure. On ne peut pas définir les attaques israélo-américaines contre l’Iran, en juin 2025 et maintenant, autrement que comme des actes d’agression. Et on ne parle pas de l'Irak en 2003, de la Libye en 2011, voire du Kosovo en 1999. Toutes ont un point commun: il s’agit, comme l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, d’usages illégaux de la force parce que (1) non autorisés par le Conseil de sécurité des Nations Unies, (2) ne répondant pas à un impératif de légitime défense défini en droit international comme une réponse à une menace imminente. Il n’y a pas d’autre situation où le droit international permet le recours à la force, point barre.

 


Pour être crédible, il faut être cohérent. Donc si on a pris des sanctions contre la Russie en 2022, on devrait en prendre aujourd’hui contre les USA et Israël. Ou alors, comme le demande l’initiative sur la neutralité, en prendre contre personne. Mais s’aligner sur les positions américaines et israéliennes ne peut être le principe définissant notre politique de sécurité. On a murmuré que les sanctions contre la Russie avaient été adoptées suite à des pressions. C’est possible. Mais alors pourquoi ne pas le dire? Le peuple suisse est suffisamment mûr pour comprendre que si des intérêts fondamentaux sont en jeu, disons par exemple un risque que les États-Unis retirent la licence bancaire de l’UBS, alors il faut agir, même en violation de notre politique de neutralité. En nous racontant la fable des violations graves du droit international, le Conseil fédéral nous a pris pour des idiots.

 

On retrouve hélas le même mépris pour l’intelligence de nos concitoyens dans l’analyse de la menace qui justifie les orientations stratégiques de la Suisse dans le rapport 2026. Les auteurs veulent présenter la Russie, la Chine, l’Iran et la Corée du Nord comme des menaces sur notre sécurité. Vraiment? On veut des preuves. En attendant, chacun peut voir que ceux qui nuisent réellement à notre sécurité en nous refilant après des procédures douteuses des F-35 mal adaptés (6 milliards) ou des drones inutilisables (300 millions), ce sont les Américains et les Israéliens. Comme par hasard, ce sont les mêmes qui mettent aujourd’hui en danger la sécurité du monde en lançant une agression contre l’Iran.

 

2. Nous ne sommes pas naïfs

 

Le rapport sur la politique de sécurité 2026 met en garde contre les opérations d’influence menées par des pays étrangers. Bien vu. Mais, là encore, on se trompe de cible. Les décisions sur les F-35 et les drones israéliens illustrent que, effectivement, les États-Unis et Israël savent diablement bien influencer les décisions de nos très coûteux militaires. Mais leurs opérations d’influence ne se limitent pas aux contrats juteux. On a vu dans la guerre de Gaza que le Parlement et le gouvernement suisses se sont alignés sur les positions israéliennes. Des exemples? La réduction du financement de l’UNRWA, le refus d’assumer le mandat confié à la Suisse par l’ONU de convoquer une conférence sur le droit international humanitaire et, plus grave encore, la poursuite du soutien militaire à Israël par la vente de biens à double usage et des investissements considérables dans l’industrie militaire israélienne – y compris dans Elbit, le fournisseur des fameux drones qui ne servent à rien si ce n’est à remplir certaines poches.


«Raconter des calembredaines est un aspect de la stratégie suisse de sécurité 2026»

 

Ne soyons pas naïfs, si la Suisse est au garde-à-vous, le petit doigt sur la couture devant les desiderata israéliens, c’est le fruit de décennies d’opérations d’influence israéliennes. Le magazine en ligne alémanique Republik a appris en novembre dernier que le DDPS avait effectué au cours des douze dernières années 1200 voyages de service en Israël. Comptez. Ça fait deux par semaine. Le groupe d’amitiés parlementaires Suisse-Israël, le plus nombreux du Parlement fédéral, a pour objectif affiché de promouvoir les intérêts politiques, économiques et culturels d’Israël en Suisse. Qui croyait que nos élus avaient pour mission de protéger les intérêts de la Suisse?


On ne peut pas exclure que la Chine et la Russie mènent aussi des opérations d’influence en Suisse. Mais on aimerait des faits. Pour les États-Unis et Israël, les faits sont là.

 

3. Nous ne sommes pas dupes

 

La nouvelle stratégie de sécurité ne le cache même pas: l’objectif voulu par ceux qui nous dirigent, en Suisse et ailleurs, c’est l’intégration organique dans l’OTAN. Organique, parce que ceux qui dirigent l’entreprise savent bien qu’une adhésion formelle à cette alliance militaire serait rejetée par le peuple suisse. Mieux vaut les duper en agitant une menace russe difficile à prouver par des faits. Dans le renseignement, on mesure le danger représenté par un pays par sa capacité à infliger un dommage multiplié par ses intentions. On aimerait que le DDPS nous explique par des arguments, et pas par des actes de foi, comment la Russie pourrait menacer militairement la Suisse alors qu’elle n’arrive pas à percer les défenses ukrainiennes jusqu’à la rive orientale du Dniepr.

 

Raconter des calembredaines est un aspect de la stratégie suisse de sécurité 2026. Intimider ceux qui doutent de la validité des assertions fédérales en est un autre. Pour lutter contre la désinformation, nous annonce le Conseil fédéral, on va créer un groupe interdépartemental dénoncé par la Weltwoche comme un «Ministère de la vérité», façon Orwell 1984. Pour faire quoi? Dresser des listes de mauvais citoyens comme au temps des fiches de la guerre froide? Prendre des sanctions pour délit d’opinion comme l’Union européenne l’a fait contre notre concitoyen colonel EMG, Jacques Baud? Encourager la délation? J’ai des noms.

 

La liberté d’expression est encore assez forte en Suisse pour résister à la dérive dangereuse que Berne esquisse dans sa stratégie de sécurité 2026. Ne vous laissez pas aveugler. Regardez les faits. Indignez-vous!

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