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Article rédigé par :

Jean-Daniel Ruch, ex-ambassadeur

Pourquoi la Suisse devrait rejoindre le «Board of Peace» de Trump

board of peace
© DR

Après la bataille de Kadesh, en 1274 avant notre ère, Ramsès II et Hattusil III se partagèrent le Levant, soit la zone comprenant le Liban, la Syrie, Israël et la Palestine actuels, en zones d’influence. L’accord conclu entre le souverain égyptien et le roi des Hittites constitua le tout premier traité international de l’histoire connue. 3300 ans plus tard, l'Égypte et la Turquie, héritière lointaine du royaume des Hittites, n’ont pas hésité une seconde avant de rejoindre le «Board of Peace» dont l’acte fondateur a été signé à Davos le 22 janvier dernier.


Les hommes forts des deux pays, Recep Tayyip Erdogan et Abdel Fattah al-Sissi, respectivement au pouvoir en Turquie depuis 2003 et en Égypte depuis 2014, sont parfaitement conscients de l’héritage qu’ils ont à assumer. Mais il y a plus que les Hittites et Ramsès. Même si les fondamentaux restent les mêmes – on ne trahit pas la géographie – il y a, en 2026, un nouvel empereur du Levant et d’ailleurs.


Depuis la création d’Israël, mais plus encore depuis les accords Sykes-Picot de 1916, le Levant, la Mésopotamie et la péninsule arabe sont sous influence anglo-saxonne et (un peu) française. Le traité de Sèvres de 1920 a acté le démantèlement de l’Empire ottoman. Il n’a pas pu altérer la réalité géographique. Qui contrôle l’Anatolie orientale et le delta du Nil reluquera toujours vers les collines de Palestine, les monts du Liban et les ports intemporels de la côte méditerranéenne par où transitent, depuis l’Antiquité, les épices d’Inde et de Perse, le poivre, la cannelle et le divin safran. Sidon, Tyr, Byblos, aujourd’hui Tartus, Haïfa et… Gaza.


Devant la destruction peut-être la plus intense de l’histoire de l’humanité – l’équivalent d’au moins cinq Hiroshimas – on peine à s’imaginer que Gaza témoigne de 3000 ans d’histoire. Les grandioses plans de la famille Trump-Kushner de création d’un Dubaï sur Méditerranée ne rendent hélas pas hommage à la richesse culturelle et archéologique de cette petite bande de terre de 40 kilomètres sur 12. Ni les Égyptiens ni les Turcs n’ont oublié l’histoire, eux. Ils sont aussi très conscients de leurs intérêts du moment.


Pour l'Égypte, Gaza est une source de déstabilisation potentielle depuis 2007. Cette année-là, le Hamas, une émanation des Frères musulmans, pris le contrôle de la Bande après en avoir évincé le mouvement palestinien rival, le Fatah. Le mouvement des frères musulmans est né en Égypte, il est profondément ancré dans cette société très attachée aux valeurs conservatrices musulmanes. Les frères musulmans ont largement remporté les seules élections libres jamais tenues dans le pays des pharaons, en 2011. Réprimés brutalement lors de la contre-révolution de 2013, qui a amené Al-Sissi au pouvoir, ils sont toujours perçus par le régime comme une menace potentielle. Elle pourrait devenir existentielle si les Américains laissaient Israël exécuter son plan de déportation de toute la population de Gaza vers le Sinaï égyptien.


Toute autre histoire pour la Turquie, elle-même dirigée par un leader proche des Frères musulmans: le président Erdogan, élu et réélu plutôt démocratiquement, lui. Ankara renoue avec son passé ottoman, mais aussi avec la politique des maîtres antiques de l’Anatolie. La Mésopotamie et le Levant sont deux champs d’extension traditionnels et naturels pour qui détient le haut plateau anatolien. Les Turcs ont-ils jamais vraiment accepté que les Occidentaux leur volent Alep et Mossoul? Ils ont repris la première sous leur contrôle à la faveur du raid d’Al-Joulani/Al-Sharaa sur Damas, en décembre 2024. Ils rêvent de redevenir une force majeure plus au sud également. Du point de vue américain, la Turquie est un acteur majeur dans la région. C’est la deuxième armée la plus forte de l’OTAN. Elle pourrait devenir un facteur d’ordre et de stabilité au Moyen-Orient, en remplacement d’une Amérique qui se désintéresse de la région. 


L'Égypte et la Turquie ont compris que, si on veut jouer un rôle, il faut être assis à la table

Lorsque l’administration Trump a agité l’idée d’un organisme international pour superviser la réhabilitation de Gaza, la diplomatie turque s’est immédiatement mise en branle. La résolution du Conseil de sécurité de l’ONU de novembre 2025 prévoit un accompagnement politique, mais aussi militaire. La Turquie est le seul pays de la région qui a immédiatement annoncé qu’il était prêt à participer à une force internationale à Gaza. Netanyahou s’y est opposé avec vigueur. Les armées israéliennes et turques sont quasiment au contact en Syrie, et l’armée turque est la seule qui pourrait rivaliser avec Tsahal. Le compromis, critiqué par Israël, fut que la Turquie aura sa place dans l’accompagnement politique du processus, mais pas militaire.


L'Égypte et la Turquie ont compris que, si on veut jouer un rôle, il faut être assis à la table. Évidemment, aussi bien Al-Sissi que Erdogan ont un intérêt fort pour Gaza. Leur influence politique contrebalancera celle des Israéliens et contrecarre déjà les ambitions des extrémistes israéliens qui pensaient possible de déporter les deux millions de Gazaouis restants. En attendant d’en faire de même en Cisjordanie et à Jérusalem. L’Europe souhaite-t-elle jouer un rôle? Et la Suisse?


Bien sûr, le machin porté sur les fonts baptismaux en grande pompe par Trump lui-même à Davos le 22 janvier exhale la mégalomanie impériale inégalée du locataire de la Maison-Blanche. Il détient tous les pouvoirs au sein de son «Board of Peace». Il n’est pas certain du tout que cette construction lui survive. Ou même qu’elle résiste à sa défaite probable lors des élections de mi-mandat cet automne. N’empêche, dans l’intervalle, c’est là que se prendront les décisions. Ni à l’ONU, ni ailleurs. C’est probablement à travers cet organisme aussi que seront canalisés les flots d’argent qui serviront à la reconstruction de Gaza. Ce n’est pas pour rien que Marc Rowan, le PDG d’un gros fonds d’investissement, et Ajay Banga, le président de la Banque mondiale, en font partie.


Ne rien faire pour fâcher Trump semble être devenu le principe de politique étrangère numéro un sous la coupole fédérale

La Berne fédérale a réagi avec un scepticisme teinté d’effroi à la création du Conseil de la paix, sur sol suisse, qui plus est. Scepticisme, parce qu’il a pour ambition de vider l’ONU de sa substance. Donc la Genève internationale. Effroi, parce que Berne ne veut pas revivre le drame tarifaire de l’été. Surtout ne rien faire qui puisse fâcher Trump semble être devenu le principe de politique étrangère numéro un sous la coupole fédérale. Les lumières du passé, humanitaire et neutralité, sont hélas bien éteintes. Il y aurait pourtant une stratégie intelligente pour revenir dans le jeu israélo-palestinien et au-delà. Démonstration en trois étapes:


  1. Étape 1:  rejoindre le Conseil de la paix. Contrairement à ce que beaucoup racontent, ça ne coûte rien durant les trois premières années. Un siège de membre permanent sera alors taxé à un milliard. Mais, d’ici 2029, on a le temps de voir venir.

  2. Étape 2: inviter le Conseil à établir un bureau à Genève pour profiter de la proximité du CICR et d’autres organismes internationaux.

  3. Étape 3: proposer du personnel suisse pour seconder Nikolay Mladenov, le directeur exécutif nommé par Trump pour gérer Gaza.


Il est bien possible que le bidule de Trump explose en vol. Mais quelle alternative y a-t-il aujourd’hui? Il y en a une, caressée par les extrémistes israéliens: saboter le cessez-le-feu et le processus de reconstruction, expulser la population de Gaza et la remplacer par des colons israéliens.


Rejoindre le Conseil de la paix amorcerait un changement de cours

En novembre 2023, un leader du Likoud m’a appelé pour me demander si la Suisse était disposée à accepter 75'000 Palestiniens de Gaza. Je me suis demandé s’il était fou. Non. Il était sérieux. La Suisse a brillé par son inutilité nocive depuis le 7 octobre 2023. En refusant de jouer son rôle de dépositaire des conventions de Genève, en coupant les crédits à l’UNRWA, en criminalisant le Hamas, en continuant à vendre des équipements militaires à Israël et en autorisant des institutions financières publiques et privées à investir dans l’industrie d’armement israélienne. Rejoindre le Conseil de la paix amorcerait un changement de cours. Prendre nos responsabilités. Redorer notre blason.


Pleurnicher sur les injustices du monde et l’obscénité de Trump ne va pas aider les Palestiniens. Travaillons avec l'Égypte et la Turquie au lieu de jouer les Calimero. Nous aussi, nous avons un patrimoine historique à valoriser, que Diable!

 

2 commentaires


Lou24
03 févr.

Excellent article non dénué d’humour !

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suzette.s
01 févr.

Merci d'oser suggérer une position originale avec une vision pragmatique d'avenir plutôt que les bêlements sentimentaux auxquels on nous habitue depuis quelques années. Mais comment "vendre" cette suggestion à nos responsables politiques?

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