Trump, ou l'art de jouer à qui perd gagne
- Jean-Daniel Ruch, ex-ambassadeur

- il y a 7 jours
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En diplomatie comme en affaires, on apprend aux cadres destinés à prendre les rênes d’une entreprise ou d’une ambassade qu’une négociation réussie offre des avantages à chaque partie impliquée. On appelle cette méthode celle du win-win ou gagnant-gagnant. Pas dans l’immobilier new-yorkais.
Trump a fait ses classes auprès de prédateurs de Manhattan comme Roy Cohn, qui fut son mentor dans les années septante et quatre-vingts. Parmi les très durables conseils prodigués, trois méritent qu’on s’y attarde:
1. Toujours nier, ne jamais admettre. Lors de son intervention télévisée en prime time le 1ᵉʳ avril, Trump a martelé contre toute évidence que les États-Unis remportaient la victoire sur tous les fronts contre l’Iran. Le programme nucléaire serait détruit, la capacité militaire iranienne également, et il aurait même réussi à changer le régime. On se demande où les Iraniens et leurs alliés libanais et yéménites trouvent les ressources pour continuer à attaquer jour après jour les installations américaines dans le Golfe et le cœur même d'Israël, et même à abattre un F-15.
2. Contre-attaquer de manière disproportionnée. En soi, toute attaque disproportionnée est une violation grave des Conventions de Genève et donc un crime de guerre. Voilà qui n’impressionne pas les criminels de guerre putatifs en charge des grandes démocraties américaine et israélienne. Trump a menacé de s’en prendre aux infrastructures civiles de l’Iran (un autre crime de guerre) et de ramener l’Iran à l’âge de pierre, «là où ils appartiennent». Exactement la formule martelée depuis quinze ans par Netanyahou pour menacer le Liban. C’est insultant pour une des trois civilisations les plus anciennes de la planète – avec la chinoise et l’égyptienne, la perse peut faire état de 5'000 ans de continuité étatique. Mais Donald aime humilier ses ennemis. Il est vrai que le président élu par les Américains est le prix Nobel toutes catégories de l’obscénité. Mais comment continuer à frapper de manière disproportionnée lorsque, après avoir utilisé abondamment tout son arsenal conventionnel, ni la détermination, ni la capacité de réaction de l’ennemi ne semblent entamées? Utiliser l’arme nucléaire? On ne parierait pas que le tandem Trump-Netanyahou n’en soit pas capable.
3. Contrôler le narratif. Trump hyperventile les annonces de négociations en cours et de bombardements encore plus massifs. L’opération Epic Fury serait le plus grand succès jamais réalisé par une armée dans l’histoire du monde. «Un mensonge répété mille fois devient vérité», aurait dit Joseph Goebbels, ministre de la propagande d'Hitler. La plus magnifique citation de l’humanité, pourrait surenchérir Trump. À part les siennes, naturellement. On se demande quel est le but de ces annonces déconnectées de la réalité. Rassurer les marchés? Convaincre le bon peuple américain que le grand chef de guerre Donald va leur apporter une prospérité éternelle comme aucune nation ne l’a connue ou ne la connaîtra dans l’éternité?
Donald Trump a un problème existentiel: aucune des tactiques qu’il a utilisées au cours des cinquante dernières années ne fonctionne. Les Iraniens, avec leurs alliés du Hezbollah et des Houthis, s’obstinent à continuer à attaquer Tel Aviv, Haïfa, et d’autres régions d’Israël chaque jour. On n’a pas de précisions sur les dégâts causés par ces frappes en raison de la stricte censure israélienne. Quand on lui parle de négociations, le suave ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, évoque sur un ton mesuré les demandes iraniennes:
Garantie que les attaques ne reprendront pas. La revendication n’est pas absurde: à deux reprises, les Américains et leurs alliés israéliens ont attaqué l’Iran alors que des négociations avaient lieu. Le 26 février dernier, les deux parties estimaient que des progrès avaient été accomplis. L’Iran avait même entreouvert la porte à un retour des compagnies pétrolières américaines dans le pays, détenteur des troisièmes plus importantes réserves pétrolières mondiales. Deux jours plus tard, bam. Les bombardements commençaient dans un scénario à l’identique de celui de juin 2025. Alors comment imaginer pareille garantie? La parole américaine sous Trump ne vaut pas le papier sur lequel elle a été officialisée. Ne reste donc que l’évacuation des bases américaines dans la région.
Cessez-le-feu sur tous les fronts régionaux. On l’oublie trop souvent: la guerre fait rage au Liban aussi, où les forces israéliennes tentent sans beaucoup de succès jusqu’ici d'établir une zone tampon de 8 à 10 kilomètres au sud du Liban. Plus d’un million de Libanais ont été déplacés. À Gaza, rien n’est réglé. Malgré presque trois années de guerre intense, Israël n’a pas été en mesure de vaincre le Hamas. La catastrophe humanitaire est permanente. En Cisjordanie, la colonisation s’accélère avec violence tandis que les Israéliens pourront désormais non seulement torturer les détenus palestiniens (environ 10'000, la plupart retenus sans procédure judiciaire), comme vient de le détailler un rapport de l’ONU, mais aussi les tuer légalement en vertu d’une loi passée par la Knesset le 30 mars. Cette loi qui rétablit la peine de mort seulement pour les Palestiniens a suscité cette réaction d’une juriste allemande: «Même les Nazis n’avaient pas osé.» Du pain béni pour les Iraniens qui peuvent se poser en seuls défenseurs de la cause palestinienne – et des lieux saints de l’islam à Jérusalem.
Le contrôle du détroit d’Hormuz. Les Iraniens s’imaginent à Hormuz comme les Égyptiens à Suez: habilités à prélever une taxe aux pétroliers et autres cargos qui empruntent ces points névralgiques du commerce mondial. Autour de 20% du pétrole utilisé dans le monde traverse le détroit, 30% des engrais, et plus ou moins la même proportion d’hélium (indispensable dans la médecine de pointe et le high-tech) en font de même. La taxe prélevée par l'Égypte pour traverser le canal de Suez s’élève entre 300 et 500'000 dollars selon la taille du navire. Avant la guerre déclenchée par les Israélo-Américains, il n’y avait aucune taxe pour traverser Hormuz. Aujourd’hui, l’Iran exige environ deux millions de dollars – à payer en yuans chinois ou en euros, et seulement si le navire n’appartient pas à un pays hostile.
Dans une négociation sérieuse entre partenaires fiables, on chercherait un accord global qui inclurait les éléments suivants: poursuite contrôlée d’un programme nucléaire civil iranien; désarmement régional incluant Israël; reconnaissance d’Israël par l’Iran; autodétermination du peuple palestinien selon les frontières de 1967; liberté de navigation dans le golfe Persique, y compris le détroit d’Hormuz. Ainsi, on tenterait de satisfaire, dans un esprit win-win, les intérêts fondamentaux de chaque partie. Dire qu’on n’en prend pas le chemin serait un euphémisme.
Heureusement, les Européens se réveillent. Le 2 avril, les Britanniques ont invité 35 ministres des Affaires étrangères à une conférence en ligne pour lancer une initiative diplomatique afin de rouvrir à tous le détroit d’Hormuz. Les gouvernements européens et asiatiques sont aux abois. Mais pour que l’intention aboutisse, il faudra calmer les Américains et enfin faire pression sur Netanyahou. Seule une masse critique de pays neutres peut y arriver. Au dernier Forum de Davos, en janvier, le premier ministre canadien, Mark Carney, a appelé à la constitution d’un réseau de puissances moyennes. C’est urgent. La Suisse devrait être en première ligne.




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