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Article rédigé par :

Robert Habel

Pedro Sanchez, l’homme qui a dit non à Donald Trump

Seul contre tous! Seul contre tous les autres dirigeants de l’Union européenne et des pays du Golfe persique. En interdisant à Donald Trump d’utiliser deux bases militaires américaines sur le sol espagnol pour sa guerre d'agression contre l’Iran, qui a d’ores et déjà tourné à la débâcle, le premier ministre espagnol Pedro Sanchez a provoqué la colère du président américain. Il a surtout fait entendre la voix de la vraie Europe, celle qui rejette à la fois la tutelle de l’Union européenne et la croisade de haine menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran chiite.

pedro sanchez
© Facebook

On ne se méfie jamais assez des chefs d'État honnêtes et courageux: on les croit modérés et polis, voire convenus et un peu ternes, en tout cas inoffensifs et malléables. Et les voilà qui surgissent de leur boîte un beau matin, sans crier gare, dans un mélange d’indignation vengeresse et de détermination. Premier ministre espagnol et leader du Parti socialiste, Pedro Sanchez, 54 ans, a amplement fait la preuve depuis sa nomination, il y a déjà sept ans, de sa force tranquille et de sa ténacité, de son habileté aussi, à la tête d’un pays déchiré par les divisions et au bord de l'explosion, surtout en Catalogne. Une majorité introuvable au Parlement, des tractations incessantes, des marchandages, des équilibres précaires, un art obligé du compromis… 


Un exercice de haute voltige que Pedro Sanchez, du haut de ses 190 cm, avec son allure altière, son charme certain et son intelligence, est parvenu à mener à bien malgré le harcèlement incessant d’une opposition aussi médiocre que revancharde. En disant non au président Donald Trump, comme de Gaulle avait dit non le 18 juin 1940, Pedro Sanchez vient d’émerger à la fois comme l’ennemi public numéro 1 de l’Union européenne et comme le véritable recours d’une Europe qui entend demeurer fidèle à elle-même, à son identité comme à sa souveraineté, et qui refuse de sortir de l’histoire pour passer corps et âme sous la domination américaine.


Donald Trump pensait-il que tous les chefs d'État européens avaient l’échine souple et la servilité à fleur de peau?

On ne sait pas comment se sont passées les tractations entre les États-Unis et l’Espagne. Mais on sait que Pedro Sanchez a finalement interdit à Donald Trump d’utiliser pour sa guerre d’agression contre l’Iran déclenchée le samedi 28 février, deux bases américaines situées en Andalousie, au sud du pays. La base navale de Rota et la base aérienne de Moron, héritées d’un vieil accord signé sous Franco en 1953 entre Washington et Madrid. Une décision politique et symbolique, mais à la portée très concrète, une rebuffade qui a compliqué les plans de l’armada américano-israélienne. La fureur du président américain a ensuite explosé lorsque Pedro Sanchez, prenant ses distances avec l’Union européenne qui s’était soigneusement abstenue, le 1ᵉʳ mars, de condamner l’agression israélo-américaine… tout en condamnant la riposte iranienne, a refusé de soutenir l’attaque de Washington et Tel-Aviv. Tout en prenant la précaution d’affirmer que le régime iranien était, selon lui, «un régime odieux». Toujours est-il que Donald Trump a menacé aussitôt de «cesser tout commerce avec l’Espagne».


Donald Trump pensait-il que tous les chefs d'État européens étaient faits sur le même modèle, c’est-à-dire qu’ils avaient l’échine souple et la servilité à fleur de peau? Pensait-il, comme l’avait écrit il y a un an Vladimir Poutine dans un message qu’il avait aussitôt relayé sur son réseau Truth Social, que tous les dirigeants européens étaient toujours prêts, même quand ils manifestaient des velléités d’indépendance, à obéir aux États-Unis et à retourner à la niche, aux pieds de Donald Trump, tout heureux et en remuant la queue? Pedro Sanchez, pour sa part, n’a rien d’un matamore mais tout d’un homme de pensée, et il s’est contenté de répondre par une sobre mise au point. «Nous ne serons pas complices, a-t-il dit, de quelque chose qui est mauvais pour le monde, et qui est également contraire à nos valeurs et à nos intérêts, simplement par peur des représailles. La position du gouvernement espagnol se résume en quatre mots: non à la guerre.»



«Non à la guerre»: quatre mots inacceptables et subversifs. Quatre mots qui ont déclenché un tsunami d’indignations et de hauts cris, aussi bien en Espagne que dans les autres pays européens. Aussi bien parmi les responsables et les partis politiques que parmi les médias. Référence de l’insignifiance en Suisse romande, le quotidien Le Temps a choisi de ne citer que les réactions de la presse espagnole hostiles à Pedro Sanchez. Une apparence d’unanimité contre le premier ministre espagnol en stricte conformité avec la position des dirigeants de l’Union européenne qui ont rivalisé dans leur soutien aux États-Unis et à Israël. La palme de l’alignement et la soumission revenant sans conteste au chancelier allemand Friedrich Merz qui, reçu par Donald Trump à la Maison-Blanche, a pieusement et humblement lâché ces quelques mots: «Ce n’est pas le moment de donner des leçons à nos partenaires et alliés.» 


«De quoi Pedro Sanchez est-il le signe?»

Mais de quoi Pedro Sanchez, ce leader finalement discret d’une Espagne discrète, est-il le nom? De quoi est-il le signe? Pourquoi apparaît-il comme l’empêcheur de tourner en rond dans cet empire occidental plus agressif que jamais au fur et à mesure que le monde lui échappe? De quoi est-il le témoin et peut-être l’annonciateur? Comment son refus de la guerre d’agression américano-israélienne a-t-il pu être perçu quasiment, par un singulier paradoxe qui ferait rire dans un autre contexte, comme une déclaration de guerre et un défi outrageant à l’ordre américain et à ses laquais de l’Union européenne. Comme d’ailleurs à l'État d’Israël qui entend remodeler le Proche-Orient à sa guise et qui rêve à haute voix de s’emparer d’une partie du territoire de ses voisins arabes. «De la mer au Jourdain, il n’y aura de souveraineté qu’israélienne», proclamait déjà en 1977 la plateforme électorale du Likoud, le parti du premier ministre Benjamin Netanyahou, inculpé par la Cour pénale internationale, le 21 novembre 2024, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité à Gaza. (Son ancien ministre de la Défense, Yoav Gallant, est lui aussi inculpé pour les mêmes faits.)


Mais qui est Pedro Sanchez?


Premier ministre depuis sept ans, Pedro Sanchez n’a jamais été en odeur de sainteté dans l’Union européenne: un socialiste, un homme du Sud, un électron libre, un allié incontrôlable… Moins détesté que Viktor Oban ou Roberto Fico, mais toujours un peu suspect avec son air supérieur, son esprit critique, son élégance insupportable, son quant-à-soi, son scepticisme… Avec ses 50 millions d’habitants, son poids politique et son dynamisme économique, l’Espagne joue le jeu, mais sans entrain, ni passion. Elle tient sa place en Europe mais son cœur n’y est pas car il bat surtout pour ses patries historiques, l’Amérique du Sud et le monde arabe et musulman. L’Espagne a l’histoire longue et le sens du passé. Elle a été conquérante, décadente, elle a expérimenté la toute-puissance puis la chute, vécu tous les moments de l’expérience politique et humaine… Elle comprend les vieux pays, les vieilles civilisations comme l’Iran (plus de 2500 ans), le tragique de l’histoire, le brassage des peuples. Elle voit loin et elle voit large, très au-delà du discours étriqué et normatif de la Commission européenne. «Je viens d’un vieux pays…», disait Dominique de Villepin dans son célèbre discours contre la guerre américaine en Irak, en 2003. 


Depuis quatre ans déjà, Pedro Sanchez s’est fait mal voir par sa position sur l’Ukraine: il a condamné l’intervention russe et s’est joint aux sanctions européennes, mais sans y mettre de l’élan, sans y mettre de l’ardeur. « On dirait que vous n’aimez pas cette guerre », reprochait rageusement Churchill à un collaborateur pas assez enthousiaste pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il y a quelques mois, Pedro Sanchez a même proposé de reprendre le dialogue avec Moscou, au nom de l’Europe, s’attirant la furie de la Lituanienne Kaja Kallas, la responsable officielle de la politique extérieure de l’Union qui, outrée d'être ignorée, a défendu son os bec et ongles et continué ses vociférations contre la Russie. Cerise sur le gâteau, Pedro Sanchez a aussi refusé d’augmenter son budget militaire à 5%, comme Donald Trump l’avait ordonné aux pays de l’Union européenne qui, eux, avaient tous accepté.


«C’est l’esprit de l’Europe qui résiste envers et contre tout»

En proclamant ces quatre mots qui fâchent: «Non à la guerre», Pedro Sanchez rappelle aussi la solidarité de son pays avec les Palestiniens, dont il a d’ailleurs reconnu l'État. C’est toute l’Espagne, en fait, qui est sensible au drame qui se joue depuis des décennies en Cisjordanie et à Gaza, mais aussi dans les pays voisins où des centaines de milliers de réfugiés s’entassent toujours dans des camps de la souffrance et du désespoir. En septembre dernier, des milliers de manifestants ont ainsi perturbé les dernières étapes du Tour d’Espagne cycliste, auquel participait une équipe israélienne, pour dénoncer le génocide à Gaza. Ce qui a provoqué l’annulation de la dernière étape et de la remise des prix aux vainqueurs. De Gaza à l’Iran, c’est le même sentiment et la même exigence de justice qui traversent l’Espagne. La même défense des droits humains et le même rejet de la politique américaine et israélienne de violence et d’assassinats. C’est l’esprit de l’Europe, avec ses valeurs d’équilibre et de coexistence, qui résiste envers et contre tout, y compris à la pusillanimité et aux diktats de l’Union européenne.


Comment Donald Trump, élu puis réélu sur un discours de paix et de rejet des guerres interminables, a-t-il pu trahir à ce point ses électeurs et se lancer dans sa guerre d’agression contre l’Iran? Comment a-t-il pu se laisser entraîner dans cette aventure perdue d’avance, cette chronique d’une mort annoncée, ce suicide politique? En fait c’est la même histoire qui se répète sans cesse au fil du temps, le même scénario sans issue qui embrase le Proche-Orient. Israël se débat dans une impasse qu’il a lui-même créée et qui se referme inéluctablement, aveuglé par son projet messianique de «Grand Israël» qui nourrit son refus de la paix et sa haine contre ses voisins. Tandis que les États-Unis, faute d’imaginer une solution de compromis comme les accords d’Oslo, en 1992, rejetés par l’extrême droite israélienne, ne sont plus que les supplétifs de l'État israélien. Donald Trump n’a aucune hauteur de vue, aucune autorité morale ni politique, l’administration américaine n’a plus aucune capacité d’analyse ni aucune prise sur les événements. Une impression de chaos total, un monde à la dérive…


«L’Espagne deviendra-t-elle le pont entre l’Orient toujours martyrisé et l’Occident finissant?»

Architectes parmi d’autres de l’agression contre l’Irak en 2003, le secrétaire adjoint à la Défense américain de l’époque, Paul Wolfowitz, déclarait tout fiérot et sûr de lui, quelques jours avant l’attaque, que le renversement de Saddam Hussein allait extirper «le cœur du terrorisme» et faire baisser voire mettre fin à la violence en Cisjordanie et à Gaza. L’agression actuelle contre l’Iran vise le même objectif, décapiter le régime iranien et installer un régime fantoche à Téhéran, et elle traduit la même illusion inextricable. Comment le délire du «Grand Israël» pourrait-il ne pas susciter la résistance de ceux qui en seraient les proies? L’attaque du Hamas du 7 octobre a ravivé le sentiment tragique de l’existence, l’angoisse métaphysique qui taraude les Juifs depuis 2000 ans; le geste de Pedro Sanchez, qui vise à apaiser les fractures, pourrait indiquer une voie plus humaine et plus raisonnable. L’Espagne très catholique, mais qui fut musulmane pendant sept siècles, de 711 à 1492, deviendra-t-elle le pont entre l’Orient toujours martyrisé et l’Occident finissant?

 

1 commentaire


xeniagamulin
il y a 26 minutes

Monsieur Pedro Sanchez sauve l'honneur de l'Europe. Bravo. Heureusement qu'il y a encore quelques dirigeants courageux comme lui. Cela fait chaud au coeur, surtout après la chorégraphie pitoyable des trois pantins britannique, allemand et français appuyés par l'Européenne en cheffe.

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