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Article rédigé par :

Amèle Debey

«Les Juifs sont exploités par cette idéologie évangélique colonialiste qui s'appelle le sionisme»

Il est le petit-fils du premier président du Liban indépendant, dirige des entreprises de construction entre Genève et Beyrouth, et préside le Swiss Business Council Lebanon. Malek El Khoury n'est ni un idéologue ni un militant, c'est un homme d'affaires qui a regardé les bombardements depuis son appartement de Beyrouth, qui a vu les tracts israéliens piégés tomber sur sa ville, et qui a une chose rare: une vision. Sur le Hezbollah, les évangéliques américains, le Grand Israël, la destruction du patrimoine et l'avenir du Liban, il dit ce que peu osent formuler aussi clairement.

Malek El Khoury
© DR

Amèle Debey, pour L’Impertinent: Qui êtes-vous?


Malek El Khoury: Je suis un citoyen libanais qui navigue entre la Suisse et le Liban. J’ai vécu trente ans d'affilée en Suisse, où j’ai monté des entreprises et construit une famille qui vit à Genève. Depuis un peu plus d’une dizaine d’années, j'ai repris les entreprises familiales dans le secteur de la construction et de l’ingénierie, basées au Liban.


«La presse occidentale déforme souvent les informations»

Il y a un an, j’ai été élu président de ce qu'on appelle le Swiss Business Council Lebanon, qui est une sorte d'équivalent de la chambre de commerce suisse au Liban. On travaille très étroitement avec l'ambassade de Suisse sur place, qui s’occupe du Liban et de la Syrie, puisque la Suisse n’a pas encore d’ambassade à Damas. À ce titre, j’aide l’ambassade à pénétrer la Syrie. Beaucoup d’entreprises libanaises travaillent avec la Syrie, celle-ci étant un poumon important de l’économie du pays. C'est à ce titre que je travaille étroitement avec les institutions officielles, jusqu'au moment où il y aura une chambre de commerce suisse en Syrie.


Vous êtes aussi le petit-fils de quelqu'un d'important pour l’histoire du Liban, je crois?


Mon grand-père était effectivement le premier président du Liban indépendant. La République libanaise a été créée en 1920. L’indépendance du Liban a été déclarée en 1943, à l'époque où mon grand-père venait d'être élu président de la République. C’est lui qui a voulu changer la Constitution pour la rendre totalement indépendante du mandat français. Cela ne leur a pas beaucoup plu, mais ils ont été obligés d'accepter.


Je crois savoir que vous revenez du Liban. Vous y étiez quand le conflit a commencé. Qu’y avez-vous vu?


Physiquement, je suis revenu il y a deux semaines à peu près. Mais, moralement, j’y suis encore. Quand on est ici, en Suisse, loin de tout ce qui se passe, on a une plus grande inquiétude et anxiété par rapport aux événements qu’on ne voit pas. On peut tout imaginer. Surtout que la presse occidentale déforme souvent les informations. On a l'impression que c'est la fin du monde, alors que ce n'est qu'une guerre de plus que nous vivons depuis quatre-vingts ans. On est habitués, d’une certaine manière.


J’y ai vu et vécu pas mal de choses: depuis mon appartement qui donne sur la banlieue sud de Beyrouth, on voit tous les bombardements. Ce qui est paradoxal, c'est qu'au bout de cette banlieue sud, je vois l’aéroport, les pistes d'atterrissage éclairées en permanence. Je vois les avions décoller et atterrir comme si de rien n'était. Et, derrière, il y a notre mer imperturbable, qui est là depuis des siècles, pour ne pas dire des millénaires, et qui nous rassure. Tant que cette mer elle est là, notre pays ne peut pas être pris. On peut détruire, casser, brûler, incendier, faire tout ce qu’on veut, mais on ne peut pas prendre une mer.


Israël a récemment lâché des tracts sur le Liban. Que contenaient-ils?


Ce n'est pas la première fois que les Israéliens lancent des tracts. Dans les guerres précédentes, ils ont envoyé toute sorte de tracts, de pamphlets pour nous enjoindre à quitter la région. Ils l’ont fait en 1982, en 2006, en 2024, et là ils l'ont refait. En 2006, il y avait une sorte de matériau sur le papier. Dès qu'on le touchait, on avait un type de poison qui collait aux mains. Si, après, on mettait ses doigts dans la bouche ou dans les yeux, on était infectés. Beaucoup de gens ont été hospitalisés. Depuis, on est très prudents avec ça.


Cette fois-ci, les papiers contenaient un QR code. Dès qu’on le photographie avec son téléphone, celui-ci est repéré et piégé. On a donc recommandé à ceux qui l’avaient fait de changer tout de suite, non seulement de téléphone, mais de numéro. Heureusement, les précédents avec les tracts israéliens et les pièges qu’ils contenaient ont permis à ce que la population se méfie. À ma connaissance, il n’y a eu que quelques cas de téléphones piégés.


Israël a également déclaré que les déplacés libanais ne pourront jamais rentrer chez eux. Le Liban vit-il dans la crainte d’une Nakba?


Cela dépend de ce qu'on appelle Nakba. L'expérience palestinienne fait que les Libanais ne veulent pas quitter totalement les territoires et prendre la clé avec eux en disant «on reviendra dans deux ou trois jours». La guerre de 2023 et 2024 – surtout celle de 2024 – a complètement détruit le sud du Liban, c'est-à-dire la partie qui est au sud du fleuve Litani. Ils ont énormément détruit cette région-là. Pas au même niveau que Gaza, mais presque.


Ils ont rasé les orangeraies, les bananiers, les citronniers, les oliviers, les plantations… , ils ont détruit les maisons, c'était systématique. Mais dès que la guerre s'est terminée et qu’il y a eu un cessez-le-feu, un grand nombre de personnes sont revenues dans ces zones-là. Malgré l'interdiction et malgré les bombardements israéliens incessants. Cette fois-ci, les Israéliens ont recommencé au sud du Litani et ont été beaucoup plus loin.


Ils ont envoyé des messages par téléphone, par WhatsApp, Facebook ou par Instagram, avec des menaces. En disant: «Si vous quittez votre maison, sachez que vous ne pourrez pas y retourner, parce que nous allons la détruire.»


«Israël jouit d’une impunité illégale depuis quatre-vingts ans»

Effectivement, dans beaucoup de cas, dès qu'une personne quittait sa maison, celle-ci était bombardée et détruite une demi-heure après. Cela veut dire qu'ils ont probablement un réseau d'espions et d'espionnage au sol, en plus de ceux qui viennent du ciel, par satellite.


La grande différence avec la guerre de 2024, c'est qu'on a beaucoup plus de petites bombes, c'est-à-dire des drones qui transportent des bombes avec une charge explosive assez forte et qui peuvent viser beaucoup plus des appartements ou des étages et qui ne font pas nécessairement tomber un immeuble entier.


Dans le sud, il y a peu d'immeubles de trente étages, mais il y a beaucoup de maisons à trois ou quatre étages. Beaucoup de ces villas tiennent encore comme des squelettes, mais ne sont plus habitables parce que l'intérieur est détruit. Par le fait que les gens se sentent humiliés dans leurs déplacements et n’ont pas assez de place pour trouver ou loger, beaucoup ne veulent pas quitter le sud. Ce qui fait qu'Israël tue des civils et donc, en principe, est passible de crime de guerre.


Israël jouit d’une impunité illégale depuis quatre-vingts ans. C’est pourquoi nous sommes obligés de résister: on n’a pas le choix.


Pensez-vous qu’Israël a trouvé en la personne de Donald Trump un allié pour l'aider à mettre en place son plan du Grand Israël?


Oui et non. Je pense qu'il y a une conjoncture, à un moment donné, qui fait que la politique expansionniste de Trump et la politique expansionniste de Netanyahou se rejoignaient. Mais je pense que les divergences entre Trump et Netanyahou grandissent jour après jour. Jusqu’à quel point? Vont-elles apparaître au grand jour, avec une action de l'un contre l'autre? Je ne sais pas. Mais ce qu'on sait, c'est que la politique actuelle de Trump et la politique actuelle de Netanyahou ne sont pas les mêmes. Elles sont même presque opposées.


En quoi?


D'abord, Trump est un pragmatique et un homme d'affaires. Pour faire des affaires, il a besoin d'une certaine stabilité, même si elle est fragile. Si on veut investir et avoir un retour sur investissements, il faut quand même une certaine stabilité. Or, Israël ne peut survivre que dans le chaos. Israël a besoin de créer un chaos permanent. Depuis qu'Israël existe, il s'est inventé un ennemi qui a varié avec le temps. En 1948, il n’y avait pas de Hezbollah, ni de Khomeiny. Rien de tout ça. Pourtant, ils ont désigné les Arabes, les Palestiniens et les Syriens comme ennemis à tour de rôle. À supposer qu'ils gagnent cette bataille – ce dont je ne suis même pas sûr – qui vont-ils s'inventer comme ennemi ensuite? Les Martiens?


Israël a besoin d’un chaos et d’un ennemi permanents. Ce qui n’est pas le cas de Trump. Celui-ci doit être en train de se demander comment sortir de là sans perdre la face.


Au moment où nous parlons, lundi 23 mars, Trump a annoncé des négociations en vue d’un cessez-le-feu.


Il y a beaucoup de rumeurs à ce propos depuis le début de la guerre. Au début, celle-ci devait durer deux à quatre jours. Au bout d'une semaine, quand Trump a vu que la guerre continuait, il a annoncé des négociations niées du côté iranien. Ceux-ci ont dit que, pour que des négociations aient lieu, il faut arrêter la guerre et lever les sanctions.


Même si tous les dirigeants ont été tués, l’Iran est une institution qui a quatre à cinq mille ans d’âge, à qui on n'a pas besoin d'apprendre comment gérer une nation et qui est beaucoup plus forte qu'on ne l'imagine. Si Trump veut négocier, les Iraniens ne diront évidemment pas non. Mais ce sera, cette fois-ci, à leurs conditions.


Les Américains sont donc en position de faiblesse aujourd'hui. D’autant qu'ils sont en conflit avec leur allié principal dans la région, Israël, qui lui a reçu une sacrée raclée pendant cette guerre, même s'il ne le dit pas parce qu’il y a une censure totale. On ne connaît pas l'ampleur des dégâts pour le moment, mais on a eu des informations hier, par exemple, selon lesquelles toute une série d'installations autour de la centrale nucléaire de Dimona ont été bombardées. Il y a une longue liste de sites annoncés comme étant touchés, mais on ne peut pas vérifier pour le moment. On ne le saura qu'à la fin de la guerre.


Vous dites qu’en déclenchant cette guerre, les États-Unis se sont mis dans une position de faiblesse, car c’est l’Iran qui a maintenant toutes les cartes en main pour décider comment les choses vont se passer?


Je ne dirais pas nécessairement toutes les cartes en main, parce que des quatre pays qui sont en guerre actuellement, directement et de manière officielle – parce qu'en fait, il y en a au moins une trentaine – combien de temps peuvent-ils résister? C'est ce qui déterminera la longévité de la guerre. Parce que, dans une guerre d'affrontement direct, l’Iran et le Hezbollah ne peuvent certainement pas gagner contre Israël et les États-Unis, qui sont des puissances militaires absolument colossales. Par contre, ils ont tous les deux des capacités de nuisance suffisamment grandes pour que ça coûte très, très cher aux deux autres, pour qu’ils se disent que ça va trop loin. Autant Israël que les États-Unis ont décidé d'un budget pour cette guerre. Les États-Unis doivent gentiment s’en approcher et j'ai l'impression qu'Israël l’a déjà dépassé.


Ensuite, il y a la crise énergétique mondiale. Est-ce que cette pression internationale va affecter ces pays? Les bourses sont en chute, l'or est en chute. Pas encore au niveau de la crise de 1929, mais si le conflit devait durer encore des années, cela deviendrait difficile pour tout le monde.


En parlant du Hezbollah, s’agit-il d’un mouvement de résistance destiné à protéger le Sud-Liban? Et quelle est la perception des Libanais sur le Hezbollah?


Hezbollah est certainement un mouvement de résistance, mais a-t-il pour but de protéger le sud Liban? Oui et non. Ses membres sont souvent des gens du Sud, très attachés à leurs terres, et qui la défendront bec et ongles.


Le mouvement de Hezbollah est une émanation de la guerre civile. Pendant les années 80, au moment de la grande invasion israélienne, une résistance nationale surtout formée des partis communistes a beaucoup recruté parmi les habitants du sud majoritairement chiites, peu importe d'où ils venaient. Parallèlement, la révolution de Khomeiny apparue en Iran s'est basée principalement sur une résistance à trois niveaux: elle a travaillé sur le niveau des chiites, comme base principale, avec une idéologie messianique très religieuse. Ensuite, ils se sont basés sur l'Empire perse. Ils ont rassemblé autour d'eux ceux qui se sentaient protégés par l'empire perse. Ensuite, ils ont travaillé à un troisième niveau en prenant comme défense la cause palestinienne, puisque l'OLP avait été complètement décimée après l'invasion du Liban en 1982, puis, après les accords d’Oslo qui ont tout détruit.


«La grande majorité des soutiens du Hezbollah est résistante pour protéger tout ce qui lui permet d'exister»

L’Iran a joué sur ces trois niveaux-là et a recruté au fur et à mesure des gens qui adhéraient à ces trois niveaux. C’est donc un mouvement de résistance contre ce que j'appellerai l'impérialisme occidental d'une manière générale.


Comme le Hezbollah est formé de Libanais, ceux-ci adhèrent partiellement pour défendre leurs terres et partiellement pour défendre l’idéologie chiite invoquée par Khomeiny. Je pense que ceux qui adhèrent au Hezbollah constituent trois groupes: les idéologues jusqu'au-boutistes, qui représentent un très petit pourcentage; ensuite, ceux qui y adhèrent à cause de ses structures sociales: l'enseignement, les hôpitaux, les soins, la protection, le travail, etc. Le Hezbollah a créé autour de son mouvement de résistance armée toute une structure sociale qui protège ces gens-là.


La troisième partie, constituée particulièrement de la deuxième, représente des gens qui adhèrent à ce mouvement parce qu'ils veulent défendre leur terre. Ce sont souvent des personnes qui avaient des origines communistes, qui veulent défendre leur maison, leur famille, leur terre, etc., et n'ont pas d'autres choix. La grande majorité des soutiens du Hezbollah est résistante pour protéger tout ce qui leur permet d'exister, de résister et de survivre. Pas nécessairement de façon armée.


Joe Kent, l'ancien directeur du Centre national contre le terrorisme américain, a démissionné récemment. Dans une de ses interviews, il est revenu sur le financement de l'État islamique et d'Al-Qaïda par les Américains et par Israël. Que savez-vous de l'instrumentalisation du terrorisme par l'Occident?


Il y a beaucoup de rumeurs, beaucoup d'informations qui circulent, mais je n'ai vérifié ni les unes ni les autres. Hamas est un mouvement créé par Israël pour contrer l'OLP et le développement du communisme dans la région. Je pense qu'Al-Qaïda et Daech ont été créés par les Américains et les Saoudiens pour des raisons assez similaires. Je n’ai pas de preuve de ce que j’avance, mais Joe Kent doit en avoir, s’il le dit.


Dans sa lettre de démission, il dit que c'est Netanyahou et le lobby juif américain qui ont convaincu Trump de déclencher cette guerre. J'ai de la peine à avaler cette histoire.

Israël dépend complètement des États-Unis, par son financement, par l'aide militaire, par l'aide politique, par les vétos à l’ONU. Avec, à la tête du système américain, un personnage très farfelu, très spécial, très particulier, mais qui a un égo au moins aussi grand que l'Univers, si ce n’est pas plus.


«Je me demande si Israël, Netanyahou et les Juifs ne sont pas le parfait bouc émissaire»

En face de lui, Israël est son employé, si j’ose dire, puisqu’il est entretenu. Netanyahou a un égo très grand, mais je ne pense pas qu’il ait des ambitions plus grandes que la planète Terre.

Par contre, les évangéliques américains alliés aux extrémistes pro-Netanyahu, eux, ont un poids colossal aux États-Unis. Ils sont beaucoup plus riches, beaucoup plus puissants, beaucoup plus intégrés dans tous les rouages de l'économie américaine. Et eux ont le pouvoir d’influer sur le système américain. Ça, j'en suis convaincu, je le sais, on a des informations, des éléments, des chiffres. Je me demande si Israël, Netanyahou et les Juifs ne sont pas le parfait bouc émissaire.


Israël est une création des évangéliques britanniques. Au moment de la création d’Israël et de la naissance du sionisme, les Juifs sortaient de tous les pogroms. Theodor Herzl, qui est à l'origine du sionisme, était un laïque qui n'envisageait pas du tout la création de cet État d'Israël. Ce sont les Anglais qui l’ont voulu, en partie pour se débarrasser des Juifs en Europe et pour régler ce problème. Je pense que les Juifs sont malheureusement exploités par cette idéologie colonialiste qui s'appelle le sionisme. Pour moi, le sionisme est beaucoup plus évangélique que juif. Les vrais sionistes juifs sont anti-Israélien.


«Nous combattons l’idéologie sioniste évangélique qui est une continuité du colonialisme occidental»

Je fais une grande différence entre les différentes constituantes d’Israël. Nous n'avons absolument aucun problème avec les Juifs. On est habitués, de tous temps, à vivre avec toute sorte de religion, de communauté, et chacun a toujours pu vivre tranquillement côte à côte. Par contre, nous combattons l’idéologie sioniste évangélique qui est une continuité du colonialisme occidental.


Les évangéliques américains exploitent les problèmes des Juifs en leur disant «vous êtes persécutés partout dans le monde, créez votre État. Nous le financerons, mais ce sera pour remplir nos ambitions et pas les vôtres». C’est la perception de beaucoup de monde au Proche-Orient. Nous faisons donc une grande différence entre les Juifs et le sionisme, qui n’a rien à voir avec le judaïsme.


En parlant de l'Occident, que dire de l'impunité dont bénéficient actuellement Israël et les États-Unis?


Israël, c'est-à-dire le sionisme, est notre ennemi. On le sait, on le combat. Un criminel est un criminel, quand on en a un en face de soi, on sait à quoi s'en tenir et on réagit en fonction. Par contre, il y a toutes sortes d'institutions, de pays, de cultures derrière, qui officiellement défendent la démocratie, les droits humains, la justice, l'égalité sociale, la libération des femmes, l'égalité des droits, etc., et qui ont, en l'espace d’à peine une semaine, condamné la Russie pour l'invasion de l’Ukraine avec des centaines de sanctions.


«Ces institutions internationales complices sont beaucoup plus criminelles que le criminel lui-même»

Tandis qu’un Israël de l'autre côté, qui commet un génocide au vu et au su de tous, on ne l'arrête pas. Non seulement on ne l’arrête pas, mais on continue à l’entretenir en lui envoyant des armes et de l’argent. On ne le sanctionne pas, on ne le bannit pas, on n’arrive même pas à le condamner, d’une manière ou d’une autre. C’est quelque chose que je ne parviens pas à comprendre.


Ces institutions complices de ce crime-là sont beaucoup plus criminelles à mon avis que le criminel lui-même. Ils entretiennent le criminel et le crime.


Quel est le véritable but américain en entrant dans cette guerre, selon vous?


Je pense que le système américain aujourd'hui souhaite se transformer en un empire moderne. Pour devenir un empire, on a besoin de contrôler un maximum de territoires et de richesses, pour pouvoir entretenir le centre de cet empire, pour pouvoir se développer, grandir et faire face à d'autres empires qui pourraient exister hors des territoires que ceux-là ont conquis. Ce n’est pas pour rien que Trump cherche à occuper toute l’Amérique latine.


Le monde est devenu tellement plus global et tellement plus grand que la doctrine Monroe, qui visait à se protéger en contrôlant le pourtour de l'Amérique, est devenue beaucoup plus vaste. Elle englobe désormais l'Europe, l’Eurasie, l’Afrique et le Proche-Orient. Parce que la grande crainte est désormais la Chine. Ce n’est pas par hasard que les Américains relancent l'idée du Groenland, qui n'est pas nouvelle. Ils ont toujours voulu y accéder et n’ont jamais pu. C’est pourquoi ils ont acheté l’Alaska. Selon moi, on est dans la même stratégie.


Trump représente très bien cette envie d’empire du système américain. Pour y parvenir, on a besoin de conquérir cette région hypersensible qu’on appelle le Moyen-Orient – moi je l’appelle différemment – et qui est une continuité de l’Eurasie.


Comment vous l’appelez, si ce n’est pas le Moyen-Orient?


Je dois très bientôt faire une présentation sur ce thème, donc je ne peux pas trop en dévoiler. À partir de l'empire britannique, il y avait le Proche-Orient, axé autour de la Turquie, le Moyen-Orient, axé autour de l’Inde et l'Extrême-Orient, axé autour de la Chine. Maintenant, quand on se trouve en Orient, on est au centre du monde. C’est une question de perception.


Ce sont des dénominations venues des puissants de l'époque qui sont appelées à disparaître progressivement. Est-ce que la Chine se considère en Extrême-Orient? Non, on l'appelle l'«Empire du Milieu». Pour eux, ils sont au centre du monde. C'est une dénomination ambiguë et colonialiste.


Il me semble que vous avez une réflexion intéressante autour des nations qu'on a détruites, pourriez-vous nous en dire plus?


Je pense que les nations en Europe ont été créées sur la base d’une homogénéité de population. Linguistique, religieuse, historique et culturelle. Quand les puissances occidentales et européennes ont gagné la Première Guerre mondiale, elles ont dépecé l’empire ottoman. Elles ne savaient pas régir ces empires, alors qu’elles en faisaient partie dans le temps. Cette notion d’empire avait plus ou moins disparu. Ils ne savaient plus gérer que ce qu’ils ont appelé, depuis le XIXᵉ siècle, des «États-nations», donc nos régions conquises.


Les vainqueurs ont créé des pays artificiellement. Des gens, qui souvent ne savaient même pas situer les régions sur une carte, se retrouvaient dans des salons londoniens, parisiens, viennois ou new-yorkais, pour tracer des frontières en ligne droite, à la règle.


Ces régions étaient habitées par des tribus, des clans, des familles qui, pour la plupart, étaient nomades. Parce qu’ils suivaient les saisons, ils allaient là où celles-ci pouvaient les nourrir. Pour eux, ces frontières sont arbitraires.


«Le système des États-nations est dans une impasse. Et, avec lui, le principe de la démocratie»

Les puissances occidentales qui ont créé ces États-Nations ont divisé les familles, les clans, les tribus et, ce faisant, ont créé des conflits énormes. Sans parler du fait que les puissances occidentales entre elles avaient leur lot de conflits, qui se superposaient aux conflits qu'elles avaient créés dans ces régions-là.


À l’heure de la globalisation, je pense que le système des États-nations est dans une impasse. Et, avec lui, le principe de la démocratie tel qu'on l'a connu jusqu'à maintenant. Et c'est pour ça que le système américain pense que l'empire américain est dans une bonne phase pour pouvoir s'imposer. C'est la plus grande puissance, les États-nations sont en décrépitude, elle pense pouvoir aller conquérir le monde.


Sauf que cette réaction provoque un retour aux sources, un attachement à la Terre très primaire qui fait que les résistances à cette notion d'empire vont aller en grandissant. Le système américain a peut-être sous-estimé cette résistance, qui est très différente qu'elle soit en Amérique latine, qu'elle soit en Afrique, qu'elle soit en Europe, qu'elle soit au Moyen-Orient – pour employer ce terme – ou qu'elle soit en Asie. Je pense que cette résistance va se renforcer.


Quelle est, selon vous, la véritable utilité des 800 bases américaines éparpillées dans le monde, puisqu'il semble que ce ne soit pas de gagner des guerres?


Ma réflexion vient surtout d’un livre de l’époque d’Eisenhower, intitulé Les guerres perpétuelles. L'Amérique allait souvent dans des zones qu'elle voulait dominer d'une manière ou d'une autre, soit pour ses terres, souvent pour ses richesses, et pour installer une base en accord avec le soi-disant gouvernement en exercice, moyennant finances. Le but affiché étant de défendre le système libéral dans le monde.


Il est clairement dit que ces bases-là ont pour objectif de protéger les zones dollar. C'est-à-dire des zones qui rentrent dans le système du libéralisme économique de l'époque. À l'époque, deux grands camps s'opposaient: le socialisme avec le communisme et le libéralisme.


«Hamas, Al-Qaïda et Daech sont entretenus en puissances sous-jacentes que les USA peuvent réactiver à leur guise»

Le camp libéral avait besoin de libéraliser l'économie et a installé des bases dans des pays qui se sentaient proches de l'American way of Life, pour défendre et protéger cette idée-là et celle d'appartenance. Souvent, les Américains ont financé des groupes rebelles qui s'opposaient les uns aux autres, ou qui s'opposaient au gouvernement, pour, à la fin, se présenter comme sauveurs et médiateurs, entre ces différentes factions.


C'est assez facile, parce que quand on finance les deux côtés, il suffit de couper le robinet à l'un, ou à l’autre pour imposer ses conditions. C’est ce qu’ils ont fait avec Hamas, Al-Qaïda et Daech. Ils les gardent en puissances sous-jacentes qu’ils peuvent faire réémerger à tout moment. C'est pour ça qu'ils n'ont presque jamais intérêt à les étouffer complètement. Ils doivent les garder comme des bases dormantes qu'ils peuvent réanimer à leur guise.


Je pense que ces bases américaines dans le monde entier ne sont pas préparées à faire, à mener ou à gagner des guerres. Preuve en est: pour la bataille actuelle, ils ont été obligés d’envoyer des bataillons venus d’un peu partout dans le monde, alors qu’ils ont trente-six bases dans la région. Tous les pays arabes, qui se sont fait leurrer avec ces bases, se rendent compte qu’elles ne les protègent pas. Ces bases ne sont pas préparées à mener des guerres, elles ont une tout autre fonction.


Vous dites que les Émirats arabes unis, c'est Israël. Pourquoi?


Toutes les principautés de la région sont, au départ, issues de la même famille. Comme vous le savez, en Arabie, en général, en Islam, on peut épouser plusieurs femmes. Souvent, les rois, les empereurs ou les princes, pour s'assurer les bonnes grâces de tribus diverses, épousaient des femmes d’une autre tribu forte opposée, plutôt que de faire une guerre qu’ils risqueraient de ne pas gagner. C’est de là que viennent ces principautés et ces émirats.


Les Émirats et l’Arabie sont des frères ennemis. Ils ont des stratégies très différentes. Tous les deux sont des pays très riches et tous les deux ont des ambitions colossales et veulent dominer toute la région. Et même au-delà. Ils se disputent beaucoup la propriété du sol en Afrique et dans les pays du Golfe: en Irak, en Syrie, en Turquie et même ailleurs. Il y a un grand conflit entre l’un et l’autre.


L’Arabie saoudite, qui a un potentiel de richesse beaucoup plus grand que les Émirats, a passé un accord très important, il y a très longtemps, avec les Anglais, qui a été transmis aux Américains. L’Arabie saoudite, pour des raisons historiques, a pris ses distances par rapport à la politique des Israéliens vis-à-vis des Palestiniens. Tandis que les Émirats ont vu en Israël une porte de sortie et de protection. Ils ont donc signé les accords d’Abraham.


Maintenant, tout le système de sécurité et de protection militaire des Émirats est, en principe, protégé par Israël. Ce qui ne plaît pas beaucoup aux Émiratis – parce qu'ils ont l'impression d'avoir perdu de leur souveraineté – et ce qui plaît encore moins aux Saoudiens.

C’est pourquoi, dans les pays arabes, la perception que nous avons des Émirats arabes unis est celle d’un implant israélien au beau milieu de nos pays.


Je voudrais maintenant passer à un sujet que je trouve fondamental, mais dont il me semble qu'on parle peu: celui du patrimoine. Il s'agit d'une région parmi les berceaux de l'humanité, on y a inventé l'algèbre, la médecine, l'astronomie. Elle est déstabilisée en vue d'être complètement détruite sous nos yeux. Que pouvez-vous nous dire sur la destruction du patrimoine de l'humanité depuis ces quarante dernières années?

 

J’ai dit tout à l'heure qu’Israël avait besoin d’entretenir le chaos autour d'elle pour survivre. Je pense que si on lit la vraie histoire des Juifs en tant que tels, la notion d'entité juive autonome sous forme de nation n'existe pas depuis 5000, 3000, ou 2000 ans. Elle est assez récente. J’ai donc l'impression qu'il y a une volonté de détruire tout ce qu'il y a autour pour qu'il n'y ait pas la possibilité de prouver que le peuple juif n'a pas existé en tant que tel depuis des millénaires, comme ils le disent.


«À Gaza, on rase les preuves souterraines et construites d’un patrimoine bien plus ancien que les communautés juives»

Il y a eu des Juifs, notamment ce qu’on appelle les Hébreux. Mais la notion de juif est née après les chrétiens. Tous les justificatifs messianiques qui entraînent la communauté juive là-dedans sont, à mon avis, erronés. Pour prouver cela, il suffit de creuser les sols et on peut trouver tout plein de documents, comme on en a déjà trouvé tout plein.


Ce qui est important pour Israël, c'est qu'on ne retrouve pas ces documents-là. Il faut donc les détruire au maximum pour qu'il n'y ait aucune preuve de quoi que ce soit et qu'on puisse inventer ce mythe. Surtout Gaza.


À Gaza, il y avait énormément de preuves, souterraines et construites, d’un patrimoine bien plus ancien que les communautés juives. C’est pourquoi le patrimoine de Gaza a été complètement rasé, et qu’il se produit la même chose avec celui des territoires occupés, appelés Judée-Samarie. Désormais, ils sont en train d’essayer de faire la même chose au sud du Liban.


Heureusement, il y a des pressions internationales sur Israël pour ne pas bombarder des sites archéologiques reconnus comme très importants. Le Liban ayant une certaine valeur dans le cœur des Occidentaux.


En Syrie, ces sites ont subi énormément de dégâts. On voit que figurer au patrimoine de l'UNESCO ne protège pas du tout, finalement.


Ça c’est sûr! L’Unesco fait partie de ces organisations de l’ONU dont je parlais tout à l’heure. Cependant, il faut tout de même qu’une table existe pour pouvoir s’y retrouver et organiser des réunions.


En 2024, par exemple, une très grande réunion internationale de l'UNESCO s’est tenue à Paris, afin de faire pression sur Israël pour qu'il s'abstienne de bombarder les sites archéologiques reconnus. Cette pression a fait son effet et les Israéliens n’ont pas bombardé directement les sites, mais tout autour. Certains ont été affectés par les vibrations des avions, en 2006 et après. Ceux qui ont beaucoup détruit le patrimoine en Afghanistan, c’est Daech et Al-Qaïda. Mais eux et Israël, c’est la même chose.


Dans l'une de vos interviews diffusée il y a quelques mois, vous vous décrivez comme un indécrottable optimiste. Êtes-vous toujours aussi optimiste pour l'avenir?


Absolument! C'est une maladie incurable.


Dommage qu’elle ne soit pas en plus contagieuse…


Effectivement! Maintenant, à très court terme, je ne peux pas dire que je sois optimiste. Parce qu'on est bombardés, on est détruit, on est en train de perdre beaucoup de notre patrimoine, de notre terre... À court terme, nous ne sommes pas nécessairement les plus forts.


«De tout temps, il a été très difficile de déraciner les gens qui veulent défendre leurs terres»

Mais on a une force intangible, qui est celle de notre attachement à notre terre et de vouloir résister à la domination d'une culture qui n'est pas la nôtre et qu'on veut nous imposer. Qu’il y ait des éléments de cette culture qui soient bien, qui soient intéressants, qui soient agréables, qu'on peut intégrer, peut-être, mais ce doit être notre choix.


Si on nous l’impose, on va se rebuter, se radicaliser et se renfermer encore plus dans notre culture d’origine. De tout temps, il a toujours été très difficile de déraciner les gens qui veulent défendre leurs terres.


Il va y avoir une résistance qui va perdurer. Cet attachement à la terre nous donne une force très grande, parce qu’on s’accrochera au dernier grain de sable, on lancera le dernier caillou aux yeux de ceux qui veulent nous déraciner.

2 commentaires


philippeleignel
il y a 3 jours

Interview très instructive. On n'entend pas assez la voix des Libanais, c'est le moins qu'on puisse dire. Cela étant, on peut débattre sans fin des origines du sionisme et de sa légitimité, toujours est-il que l'état (et le peuple) d'Israël existe, qu'il est tout à fait irrédentiste, c'est-à-dire lui aussi résolu à se battre jusqu'à la dernière goutte de sang et doté, qui plus est, de l'arme nucléaire, selon toute vraisemblance. L'éradiquer paraît donc inconcevable. Le seul espoir est donc dans le surgissement de forces politiques israéliennes et arabes qui sachent faire prévaloir la diplomatie sur le fracas et le prestige douteux des armes, autrement dit l'imagination et l'humanité à la place de la "vendetta" sans fin, ce qui est,…

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Jean-Claude Meier
Jean-Claude Meier
il y a 3 jours
En réponse à

Dieu m’a soufflé à l’oreille que sa seule vocation est de se dresser éternellement contre lui-même pour entretenir ainsi les suprémacismes dans les esprits de l’Humanité balbutiante.

Miséricorde, quand tu nous tiens…!

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