Mythes et réalités de l’influence israélienne en Occident
- Damien Lefauconnier, Paris

- il y a 2 heures
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Plus que jamais alimentée par les événements à Gaza et en Cisjordanie, la question d’une ingérence israélienne dans les démocraties occidentales est entrée dans la mythologie moderne. Cette enquête distingue ce qui relève du fantasme de ce qui est documenté: une stratégie d’influence largement légale, assumée et structurée, de la hasbara au lobbying américain, en passant par des réseaux européens, des organisations de veille sur les ONG, des opérations juridiques révélées par les Israel Files, et des connexions sensibles jusqu’en Suisse dans le champ sécuritaire.

Depuis plusieurs semaines, l’affaire Epstein secoue le monde des élites, provoque des démissions et des renvois en cascade, souvent du simple fait que des personnes y sont citées. Alors que les journalistes et spécialistes du monde entier se grattent la tête en se demandant que faire de cette manne d’informations hétéroclites, caviardées, mises en ligne par l’administration américaine, les «complotismes» vont bon train. Parmi tant d’autres, Israël n'échappe pas aux tirs à l’aveugle.
Le 4 février dernier, l’eurodéputée française Rima Hassan, fervente défenseure de la Palestine, s’en est prise nommément à un journaliste du Parisien qui venait de publier un article sur une possible «piste russe» liée à la galaxie Epstein. Dans un message posté sur le réseau social X, l’élue affirme que le reporter «a signé ce papier pour mieux nous faire oublier la piste du Mossad», le service extérieur du renseignement israélien, suggérant pour le moins une volonté de fermer les yeux sur certains faits, voire de faire diversion. Par la suite, le journaliste s’est dit victime de cyberharcèlement, de menaces de mort et, surtout, des commentaires affirmant un lien direct entre Jeffrey Epstein et le service de renseignement israélien se sont déversés.
Les allégations de liens entre le milliardaire – à la tête d’un juteux réseau international de mises en relation, de douteux renvois d’ascenseurs, et de trafic sexuel de mineures – et le Mossad ne sont pas nouvelles et n’ont jamais établies: d’après des témoignages toujours indirects, l’homme aurait suivi une formation d’espion sous la mandature d’Ehud Barak (l’ancien premier ministre israélien), le père de Ghislaine Maxwell – sa complice actuellement en prison – et aurait fait partie du Mossad. Toujours le conditionnel, jamais de preuve. Les nouvelles «révélations» liées aux fichiers Epstein ne permettent pas, pour l’heure, d’aller plus loin que le stade de la rumeur: parmi tant d’autres personnalités influentes mises en cause dans les courriels, de nombreux contacts avec l’ancien premier ministre israélien apparaissent, laissant entendre une trentaine d’entrevues et un investissement dans une start-up via Epstein. Mais, pour l’heure, rien qui sorte du lot: des centaines de personnalités issues d’une trentaine de pays sont mises en cause de façon similaire pour avoir entretenu une relation avec le milliardaire.
Contacté par le quotidien Le Monde à la mi-février, le New York Times, qui s’est longuement penché sur ces allégations, affirme qu’il «ne pas croit aux théories du complot prétendant qu’Epstein travaillait pour des services d’espionnage ou dirigeait un réseau de chantage lucratif», relate le média français, qui ajoute cependant, prudent: «Certes, rien ne peut être exclu, et nul ne sait l’usage que faisait Epstein des informations confidentielles soutirées à des contacts».
Ce n’est pas pour autant qu’il n’y a rien à raconter: mises bout à bout, des révélations faites au compte-gouttes sur des méthodes d’influence laissent comprendre un système très actif à l’international, qui s’appuie sur une stratégie déployée au grand jour et à couvert, avec le soutien actif de personnes résidant à l’étranger.
États-Unis: l’argent, les voyages, la machine AIPAC
Dès le début du sionisme, un concept est apparu nécessaire à la survie de ce petit État nouvellement créé dans l'ancien empire ottoman: celui de «hasbara», ou «explications» en hébreu, soit l’ensemble des stratégies de communication et d’influence à destination de la communauté internationale. Pour la chercheuse à l’Institut français des relations internationales (IFRI) Amélie Férey, la hasbara se situe «à cheval entre la diplomatique publique et la propagande», parmi d’autres définitions existantes.
Après le massacre du 7 octobre 2023, l’enlèvement des otages et le début de la guerre dans la bande de Gaza, ce concept a même pris la forme d'une campagne de communication, baptisée «Hasbara». Une enquête parue début mars 2026 dans le média économique israélien Calcalist affirme que des «poursuites judiciaires se chiffrant en millions de dollars de la part de fournisseurs impayés» ont été lancées pour des prestations de communication – parmi eux, les fameux influenceurs qui se filment avec leurs smartphones. Calcalist affirme que l’exécutif a «recruté des dizaines de consultants et de commentateurs (…) Une minorité d'entre eux était des fonctionnaires, la plupart étant des réservistes et des consultants externes». D’après l’enquête, même «l’ancienne directrice des programmes internationaux du réseau Hasbara devrait également se joindre à la plainte. Elle affirme que le réseau lui doit cinq mois de travail», relaye le média. Évoquant le constat d’«irrégularités dans la communication des services de l'information et des cérémonies», le cabinet du Premier ministre israélien a fait savoir que «l'affaire fait actuellement l'objet d'une enquête policière» et que «des poursuites judiciaires sont également en cours.»
Outre cette diffusion assumée d’éléments de langage et de rhétorique – on l’a largement vue à l’œuvre dans les communications durant la guerre à Gaza et encore aujourd’hui – l’influence d’Israël s’exerce principalement dans des démocraties qu’elle estime d’importance.
La première cible est les États-Unis. Une série documentaire de la chaîne qatarie Al Jazeera diffusée en 2017, a révélé les méthodes de soutien d’Israël pour tenter de se mettre dans la poche des parlementaires américains: «Les membres du Congrès et les sénateurs ne font rien à moins que vous fassiez pression sur eux. Et la seule façon de le faire, c’est l’argent», explique David Ochs, un militant associatif pro-Israël qui affirme organiser des collectes de fonds pour arroser des politiciens, et dont la parole a été recueillie par un journaliste sous couverture. Des témoignages d’élus et de membres d'organisations anti-lobby viennent étayer les nombreuses caméras cachées, lors desquelles le reporter se fait passer pour un militant. «Si vous voulez vraiment obtenir leurs faveurs, vous mettez 50-100 personnes dans un événement, ils versent tous 2700 dollars (pour rester dans la légalité des montants autorisés) puis on regroupe le tout pour obtenir le montant total versé au législateur. On parle de quelque chose approchant le quart de million de dollars. Cela achète un député», affirme, dans le documentaire, Craig Holman de l’ONG américaine Public Citizen, très engagée sur la question du lobbying.
«Tous les ans, des centaines de membres du Congrès s’envolent pour Israël. Ils vont dépenser 20'000 dollars ou plus pour des vacances pour un membre du Congrès», ajoute-il, laissant entendre l’établissement d’un système très attractif, de surcroît à destination d’un pays disposant d’un littoral sur la mer Méditerranée. Des données officielles révèlent qu’entre 2012 et 2023, plus du quart des 4100 voyages étrangers privés déclarés par les membres de la Chambre des représentants américains ont eu pour destination Israël. Des déplacements entièrement financés par l’American Israel Education Foundation (AIEF), le bras caritatif de l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC, une organisation accréditée auprès du Congrès pour faire du lobbying en faveur d’Israël), ou des fondations pro-Israël et évangéliques (source: déclarations officielles auprès du Clerk de la Chambre et analysées par le Howard Center for Investigative Journalism).
Dans ce même documentaire, Jim Moran, élu démocrate de Virginie du Nord entre 1991 et 2005, affirme que l’efficacité de ce lobbying légal ne repose pas que sur les sommes importantes mises sur la table et des vacances offertes. «Ils ont des questionnaires que tout le monde doit remplir, et ils évaluent la profondeur de votre proximité avec Israël (…) Si vous avez le soutien de l’AIPAC, le plus souvent vous allez gagner. Vous réalisez que ce n’est pas que de l’argent, c’est le nombre d’activistes. Ils vont envoyer des courriers, ils vont passer des coups de fil, ils vont s’organiser», affirme-t-il dans le reportage.
«Si vous êtes critique d’Israël, ils peuvent rendre votre vie très difficile»
Interviewé par Al Jazeera, John Mearsheimer, co-auteur de l’enquête The Israel Lobby affirme que cette stratégie comprend une part sombre: il accuse l’AIPAC de mener des représailles envers les politiciens qui ne suivent pas sa ligne de conduite: «Si vous êtes critique d’Israël, non seulement vous n’avez pas d’argent, mais l’AIPAC fera tout son possible pour trouver quelqu’un contre vous et rétribuera généreusement cette personne. La conséquence est que vous pouvez perdre votre siège. Ils vous menacent et peuvent rendre votre vie très difficile», assure-t-il.
Cette série documentaire s’est également penchée sur l’entrisme d’Israël dans les campus américains, alors que le mouvement de boycott des produits israéliens (The Boycott, Divestment, Sanctions, dit mouvement BDS) en soutien aux Palestiniens prenait de l’ampleur il y a une dizaine d’années. Toujours sous couverture, un reporter rencontre en 2016 une jeune femme nommée Julia Reifkind, qui affirme avoir travaillé pour l’AIPAC avant de devenir salariée de l’ambassade d’Israël à Washington. Son travail: «délégitimer», selon son expression, les militants du campus de l’université de Davis, en Californie.
Le documentaire la montre haranguer des jeunes réunis dans un amphithéâtre, comme si elle était elle-même étudiante. «On ne dit pas qu’on travaille pour l’AIPAC, on dit qu’on est étudiant pro-Israël», explique-t-elle, croyant parler avec une nouvelle recrue. La jeune femme explique n’avoir pas de contact direct avec Israël. Elle affirme transmettre ses rapports à un supérieur qui les traduit et les envoie via un «serveur spécial appelé Cables». Elle précise qu’elle «ne représente pas Israël. Je suis une Américaine normale», assure-t-elle. En 2017, la jeune femme quittait ses fonctions, d’après le récit d’Al Jazeera.
Europe: moins de prise, réseaux plus fragmentés
Sur le continent européen, la chaîne qatarie a également documenté les jeux d’influence sur de jeunes militants du Labour britannique (parti travailliste) par des groupes pro-Israël, sans que l’efficacité de ces efforts apparaisse réellement: la Grande-Bretagne est un terrain démocratique très différent des États-Unis, beaucoup plus centralisé et qui laisse moins de place aux possibilités de lobbying. Bénéficiant de plusieurs centaines de membres, un groupe d’influence baptisé Conservative friends for Israel existe depuis 1974 et agit au sein du réseau des Tories, les élus conservateurs britanniques – pour la grande majorité déjà acquis à la cause des intérêts israéliens.
D’une manière générale, le Vieux Continent offre moins de prise aux stratégies d’influences légales. Jusqu’en 2015, une entité appelée Groupe d'amitié interparlementaire UE-Israël était active au sein du Parlement européen. Elle regroupait des élus favorables à Israël, et a été dissoute à la suite d'un changement de règlement limitant les activités des groupes d’amitié et leur composition. Ces initiatives sont aujourd’hui fragmentées en plusieurs structures.
Dans une enquête parue en décembre 2025 interrogeant l’absence de sanctions contre Israël «pour les violations du droit international à Gaza», Mediapart met en cause l’action de fonctionnaires des services diplomatiques de l’UE, pour certains nommément accusés de complaisance suspecte envers l’exécutif israélien, mais sans qu’une preuve d’une ingérence ou d’une influence directe soit établie. «Au sein du service diplomatique européen, de hauts fonctionnaires freinaient toute initiative ‘défavorable à Israël’», affirme le site d’investigation français, principalement sur la base de témoignages anonymes.
ONG: contre-influence, surveillance, guerre de réputation
Des entités liées à Israël sont également actives dans le domaine des organisations non gouvernementales, terrain très propice aux luttes militantes. Fondée à Jérusalem en 2002, sous l’égide du Jerusalem Center for Public Affaires (JCPA) avant de devenir indépendante en 2007 et d’obtenir un statut consultatif spécial à l’ONU en 2013, NGO Monitor se veut une organisation de surveillance des organisations perçues comme anti-israéliennes. Elle est active aux États-Unis et en Europe. En plein mouvement BDS, l’organisation s’est faite remarquer en Suisse en mars 2017 en obtenant un vote favorable du parlement pour l’interdiction de financements publics à des ONG impliquées dans des actions racistes, antisémites ou d’incitation à la haine – sans effet concret sur des organisations existantes. En novembre 2023, toujours sous l’impulsion de NGO Monitor, la Suisse a suspendu temporairement le financement de onze ONG critiques de la politique de Tel Aviv, dont certaines israéliennes comme Break the Silence, B’Tselem et Yesh Din (qui collectent notamment les violations des droits humains en Cisjordanie et dans l’enclave de Gaza), le temps de vérifier leur conformité au code de conduite du Département fédéral des affaires étrangères. À l’issue de la procédure, trois organisations ont définitivement perdu leurs fonds: le Palestinian Center for Human Rights, Defense for Children International-Palestine et Al-Haq, qui documente les violations des droits des Palestiniens dans les territoires occupés.
Une autre organisation souvent citée comme protégeant des intérêts nationaux israéliens est UN Watch, basée à Genève et fondée en 1993 par Morris B. Abram, un diplomate américain et figure pro-israélienne. Elle revendique surveiller le respect par l’ONU de sa propre Charte dans le cadre de la défense des droits humains en Chine, en Iran, au Venezuela, en Russie, au Darfour, mais est très active sur le dossier du Proche-Orient. À plusieurs reprises, l’ONG a accusé l’UNRWA de collusion avec le groupe armé palestinien Hamas et dénonce de façon systématique les résolutions critiques d’Israël adoptées par le Conseil des droits de l'homme de l’ONU (plus d’une centaine depuis 2006).
Souvent comparée à une copie en miniature de l’AIPAC, une organisation visant à renforcer le soft power israélien est apparue en Europe en 2007: Elnet pour European Leadership Network. Contrairement à sa grande sœur américaine, elle se limite à des activités d’ordre événementiel. Composée d’une équipe de quelques dizaines de personnes et d’un large réseau de collaborateurs, Elnet finance des séjours tout frais payés depuis une trentaine de pays européens. Plusieurs personnalités politiques ont effectué des voyages par l’entremise de cette ONG. On peut notamment citer David Lega, eurodéputé suédois (PPE), Antonio Lopez-Isturiz-White (eurodéputé espagnol, PPE), Ljudmila Novak (eurodéputée slovène, PPE), Aurore Bergé (ministre française déléguée chargée de l'Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, présidente du groupe d’amitié France-Israël de 2019 à 2023) et Manuel Valls (ancien premier ministre français).
Se présentant comme «apolitique», l’organisme affirme se démarquer de l’exécutif israélien actuel, mais n’hésite pas à faire valoir l’efficacité de ses services pour faire venir des experts militaires européens en Israël, à attaquer frontalement des gouvernements et des médias dans des billets d’humeur, à proposer ses propres bilans de guerre à Gaza. Dans ses communications, Elnet fait preuve d’un militantisme pro-étatique tous azimuts peu commun dans l’univers des ONG occidentales, mais déjà vu concernant des organisations d’influence transnationales liées au Qatar, à la Chine, à la Russie, et qui sont, dans le cas de ces dernières, le plus souvent liées directement aux appareils d'État.
France: CRIF, boycott, et l’ombre des Israel Files
En France, aucun scandale d’ingérence à proprement parler n’est apparu. Une entité française comme le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) qui fait de la lutte contre l’antisémitisme son cheval de bataille, est capable de sortir de son champ d’action national pour protéger les intérêts d’Israël: en 2016, l’association a vivement critiqué l’application d’une décision de l’Union européenne imposant des mentions «colonie israélienne» sur les étiquettes de fruits, légumes et vins issus de territoires occupés par Israël depuis 1967 (Cisjordanie et Golan syrien). Le président associatif de l’époque, Francis Kalifat, avait alors parlé «d’obsession anti-israélienne».
Entre 2024 et 2025, le ministère de la Justice israélien a été victime d’un piratage informatique, qui a engendré une fuite massive de données, appelées les Israel Files, sur lesquelles neuf médias européens ont travaillé. Dans l’un de ses volets d’enquête sur le sujet paru en décembre 2025, Mediapart a tenté de prouver un lien direct entre l’action de l’association et celle du gouvernement israélien. Le média d’investigation s’est penché sur un courrier adressé par l’association à l’exécutif français pour tenter d’empêcher l’application du boycott, considéré comme légal par la Cour européenne des droits de l’homme par un arrêt du 11 juin 2020. «[Le CRIF] demande alors au gouvernement français de déposer un recours contre l’arrêt de la CEDH. L’exécutif n’accède pas à la demande du CRIF. Mais en coulisses, le département des opérations spéciales (israélien) continue à mettre la pression sur Paris», affirme Mediapart.
«Dans un échange de mails internes au gouvernement israélien, le ministère de la Justice s’inquiète le 29 juin 2020 de savoir «si le ministère des Affaires étrangères a préparé des points de discussion pour les réunions avec les autorités françaises, afin [de se] coordonner» entre les deux ministères. (…) Entre les lignes, on comprend qu’un dialogue doit être engagé avec les autorités françaises pour tenter de minimiser autant que possible l’impact de la CEDH. En septembre 2020, le Crif revient donc à la charge auprès de l’exécutif français», affirme le site d’investigation. Et le média de détailler une nouvelle interpellation de l’association au gouvernement français sur la question du boycott, dans laquelle elle affirme sa certitude que «l’antisionisme (est) une nouvelle forme d’antisémitisme». Si l’association française et l’exécutif israélien semblent inquiets et s’agitent de concert, rien ne semble prouver – d’après la présentation faite par Mediapart – qu’ils sont en contact et coordonnés dans leurs actions.

Plus troublante est cette révélation qui interroge sur l’action d’un membre du comité directeur du Crif, Pascal Markowicz. Mediapart a enquêté sur cet avocat français, missionné à plusieurs reprises pour défendre des entreprises visées par des appels au boycott. L’article transcrit des échanges supposés (nous n’avons pas accès aux Israel Files) entre Pascal Markowicz et le ministère de la Justice israélien sur la stratégie à adopter pour lutter contre le boycott:
«Il est également important d’avoir un programme visant les institutions européennes afin qu’elles copient la loi française sur la discrimination que j’applique dans les procès BDS afin d’avoir une loi européenne complète luttant contre le boycott dans les pays européens», aurait écrit Pascal Markowicz «à l’intention du département chargé de la guerre juridique israélien», affirme Mediapart.
«Interrogé par nos soins, Pascal Markowicz revendique un rôle de «précurseur des avocats français en matière de lutte contre le boycott des produits israéliens», explique Mediapart, «mais nie intervenir auprès du gouvernement israélien en sa qualité de membre du Crif. «Je fais cela en tant qu’avocat, ça n’a rien à voir avec le Crif», aurait déclaré Pascal Markowicz au site d’investigation. D’après Mediapart, l’avocat est cité à plusieurs reprises dans les mails des Israel Files en tant que «représentant du Crif en Israël», ainsi que l’avocat français Marc Lévy, également très impliqué dans la lutte contre le boycott. Ce dernier est, de façon très transparente, présenté sur le site de l’association comme «ancien avocat aux barreaux de Paris et Bruxelles» et «délégué du Crif en Israël, où il vit depuis plus de dix ans».
Médias: procès en déséquilibre et porte-paroles omniprésents
Plus récemment, lors de la guerre ouverte à Gaza, de nombreuses critiques sont apparues concernant le traitement médiatique du conflit, laissant entendre un manque d’équilibre et de professionnalisme. En France, en mai 2025, une tribune signée par 700 étudiants en journalisme et reprise dans la presse dénonçait une «asymétrie de traitement médiatique», en pointant du doigt «les violences israéliennes euphémisées et les voix palestiniennes marginalisées.» En juillet 2025, la Société des journalistes du groupe BFM publiait un communiqué critiquant vivement les propos tenus par Olivier Rafowicz, un colonel franco-israélien, sur leur plateau télévisé. Dans une diatribe de plusieurs minutes, ce porte-parole de l’armée israélienne avait notamment affirmé que les accusations d’une famine orchestrée dans la bande de Gaza, portées par des journalistes, des personnalités et des ONG, étaient «une propagande du Hamas», sans que le propos soit mis en perspective par les présentateurs. En octobre 2024, le média Arrêt sur images critiquait la formule «Mon colonel» employée par les journalistes de plusieurs médias pour s’adresser à celui qui représente l’armée d’une puissance étrangère. Dans de nombreux médias, la parole a facilement été laissée à des personnalités françaises qui n’ont a priori pas la nationalité israélienne, tels le philosophe Bernard-Henri Lévy et l’essayiste Alain Finkelkraut. Mais également à des artistes, des animateurs TV, des personnalités connues, et qui, par leurs prises de position, ont pu ajouter du flou à la complexité géopolitique de la situation.
Sur le volet politique, Caroline Yadan, députée française du groupe Ensemble pour la République pour la 8ᵉ circonscription des Français établis hors de France (Chypre, Grèce, Israël, Italie, Malte, Territoires palestiniens et Turquie), est souvent accusée de concentrer l’essentiel de ses interventions sur l’antisémitisme et la défense d’Israël. Sur son site internet, l’élue met également en avant les problématiques liées à la laïcité, les familles monoparentales, les droits des expatriés, et revendique avoir effectué des voyages de terrain en Italie, en Turquie, en Grèce, à Malte, dans le cadre de sa mandature. Son prédécesseur jusqu’en 2024, Meyer Habib, proche du premier ministre israélien, a fait l’objet de critiques beaucoup plus vives: en juillet 2024, le journal Le Monde le qualifiait de «porte-voix de la droite israélienne».
Sur le volet judiciaire, la révélation des Israel Files a permis au consortium de médias européens (un projet piloté par Mediapart) de révéler des manœuvres opérées à couvert pour tenter de bloquer le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) dans des pays européens tels l’Espagne, la France, la Belgique ou encore l’Allemagne. Une histoire est exemplaire de la nature de ces opérations: l’affaire Four Winds K9.
«En réalité, il était sous le contrôle d’Israël»
En 2017, une plainte a été déposée aux Pays-Bas contre cette entreprise néerlandaise qui fournissait alors des chiens d’attaque à l’armée israélienne. Liesbeth Zegveld, une avocate renommée et spécialisée dans les droits humains, a représenté un jeune Palestinien mutilé par l’un de ces chiens lors d’une opération militaire israélienne en 2014. L’avocate espérait, dans le même temps, faire interdire ce commerce vers Israël. Après négociations, Liesbeth Zegveld a signé un accord avec l’avocat dépêché par l’entreprise: Four Winds K9 devait verser 20'000 euros à titre d’indemnisation au Palestinien, et en échange, la plainte était abandonnée, au même titre que la demande d’interdiction d’export de chiens. À ce stade, Zegveld pensait avoir traité uniquement avec cette petite société, 100% néerlandaise, et a priori sans lien direct avec Israël.
En 2025, par le travail médiatique effectué sur les Israel Files, l’avocate néerlandaise a découvert que l’État d’Israël avait tout payé en sous-main – y compris les frais d’avocat – et orchestré l’accord pour protéger ses intérêts militaires. Si la manœuvre ne semble en rien illégale, Liesbeth Zegfeld estime avoir été dupée: «Je pensais négocier avec un avocat représentant une entreprise néerlandaise, alors qu’en réalité, il était sous le contrôle d’Israël», a-t-elle expliqué au journal d’investigation néerlandais NRC Handelsblad, membre du consortium.
Sur son site web, Four Winds K9 indique avoir arrêté ses activités en novembre 2025, alors que l’entreprise était visée par une nouvelle plainte portée par quatre associations.
Suisse: sécurité, pantouflage et zones grises
Enfin, c’est en Suisse – pays neutre s’il en est – que des révélations viennent étayer des accointances peu connues dans le domaine de la défense nationale, et documenter une vague de démissionnaires de la police et de l’armée, tous partis travailler pour des entreprises liées à Israël. Interviewé en janvier dernier pour l’Impertinent par Amèle Debey, Jean-Daniel Ruch, ancien ambassadeur de Suisse en Israël (2016-2021), ne mâchait pas ses mots: «La pénétration israélienne dans tous nos systèmes de sécurité est effarante», affirma-t-il. L’ex-diplomate parle d’«une coopération militaire étroite qui montre l'interpénétration des deux systèmes et le biais cognitif qu'il peut y avoir au sein de notre administration vis-à-vis d’Israël.»
Qu’en est-il réellement? Une suite d’événements n’a pas manqué d’interroger de nombreux citoyens suisses: alors qu’elle était encore à la direction de l’Office fédéral de la police suisse (Fedpol), la fonctionnaire Nicoletta della Valle a joué un rôle clé dans l’arrestation à l’aéroport de Zurich du journaliste américano-palestinien Ali Abunimah, directeur d’Electronic Intifada (un média résolument militant), le 24 janvier 2025. L’homme a été détenu plusieurs jours sans accusation formelle, puis expulsé avec interdiction d’entrée en Suisse. Cette intervention visait, semble-t-il, à l’empêcher de donner une conférence, malgré une autorisation préalable d’entrée en Suisse délivrée en amont. L’American-Arab Anti-Discrimination Committee (ADC), une ONG américaine, a qualifié cette arrestation d'«outrageante» et a exigé sa libération immédiate. Saisi a posteriori, le tribunal administratif de Zurich a jugé illégales l’arrestation et la détention du journaliste.
Le 31 janvier, Nicoletta della Valle démissionnait de son poste après onze ans à la tête de la Fedpol, et rejoignait, quelques mois plus tard, Champel Capital, un groupe d’investissement suisse dirigé par un homme d’affaires suisso-israélien. Cette nomination a suscité les critiques de l’ONG Transparency Suisse, qui y voit un cas de «pantouflage»: un passage trop direct du service public vers le privé, risquant de compromettre des secrets d’État ou l’exploitation d’un carnet d’adresse sensible.
Dans le domaine militaire, un long article du média d’investigation Republik publié en novembre 2025 s’appesantit longuement sur des connexions méconnues du grand public entre Israël et la Suisse. Celles-ci semblent s’être renforcées dans le cadre de l’acquisition par l’armée helvétique de six drones Hermes 900, en 2015, auprès de la société israélienne Elbit Systems, après un appel d’offre international. Le contrat comprend également la formation des pilotes et des opérateurs par des instructeurs sur le territoire israélien. En douze ans, plus de 1200 déplacements ont été organisés entre les deux pays, d’après des informations obtenues par le site alémanique: «Le Département fédéral de la défense, de la protection de la population et du sport (DDPS) nous a envoyé un tableau montrant qu'il y a eu un total de 1230 voyages d'affaires du début de 2013 à septembre 2025. Près de 100 par an. Et les voyages du service de renseignement classés secrets ne sont pas inclus», affirme le média.
«Près de 600 de ces excursions ont été menées par des employés de l'Office fédéral de l'armement Armasuisse. Mais des membres du quartier général de l'armée ont aussi volé 76 fois en Israël. À partir de 2021, le «Commandement opérations», responsable de tous les déploiements de l'armée suisse, a aussi régulièrement visité le pays: 72 fois jusqu'à aujourd'hui. Au total, les voyages d'affaires sont répartis sur 21 départements du DDPS. Après l'attaque du Hamas et le début de la guerre de représailles israélienne, le nombre de voyages a diminué – mais même en 2024, il y a eu encore 25 voyages d’affaires», détaille Republik.
«Une fascination pour les gens ayant une expérience de combat»
Outre des précisions importantes sur des clauses compensatoires de contrat liant Elbit Systems au territoire suisse, l’enquête dépeint les cas d’une vingtaine de responsables de l’armée suisse ayant rejoint des intérêts israéliens. Ainsi Stefan Balsiger, un ancien pilote d’avion de chasse et officier est devenu en 2020 General Manager d’une filiale suisse de Bagira Systems, une entreprise israélienne spécialisée en systèmes de simulation pour l’entraînement des soldats. L’article cite également les noms de Klaus Utz, ex-directeur du Bureau fédéral pour l‘armement de l’aviation et des systèmes de commandement, devenu fondateur et unique administrateur de Bagira Switzerland en 2012; de Jakob Bauman, ex-chef de l’armement d’Armasuisse, passé chez Bagira vers 2012 puis devenu président du conseil d’Elbit Systems Switzerland en 2015; de Khasar Stifel, ancien développeur de systèmes de reconnaissance pour l’armée et devenu directeur de Bagira Switzerland entre 2013 et 2014; d’Aldo C. Schellenberg, ancien chef des Opérations de l’armée suisse, devenu consultant chez Bagira et administrateur de Swiss Innovation Forces (filiale de Ruag) en 2012.
Un autre exemple cité est celui d’un officier supérieur de l'armée suisse, ex responsable des achats au sein du DDPS (Département fédéral de la défense), qui a fondé en 2024 une société de consulting en cybersécurité et drones basée en Israël.
Cette fuite massive de cadres de la police et de l’armée vers des sociétés liées à Israël n’a, pour l’heure, pas soulevé d’indignation générale ni mobilisé des juges à se poser la question de possibles conflits d’intérêts liés à ces autres cas de «pantouflage».
D’après l'ancien ambassadeur Jean-Daniel Ruch, le principal moteur de ce déménagement des fonctionnaires des forces de sécurité vers des opportunités israéliennes serait…l’ennui: les militaires suisses nourriraient, selon lui, «une fascination pour les gens ayant une expérience de combat», d’après une citation retranscrite par Republik. La dernière fois que les soldats suisses ont combattu remonte à l’année 1847, durant une brève guerre civile opposant sept cantons catholiques sécessionnistes au reste de la Confédération suisse. Alors, forcément: Israël, ses technologies militaires, ses ennemis de toutes parts.




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