Le Seigneur des Anneaux et la Communauté européenne
- Fabrice Epelboin
- il y a 4 jours
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Il est des silences, au cœur des serveurs de Mountain View, qui ressemblent étrangement aux murmures de la tour de Barad-dûr, où un œil qui jamais ne se ferme scrute inlassablement les tréfonds de nos psychés. On nous a longtemps vendu la Silicon Valley comme une utopie libérale, mais nous avons fini par comprendre que nous vivions tous manipulés par le Mordor des algorithmes d’une dystopie libertarienne. Une terre où les données ne sont pas de simples chiffres, mais la substance même de notre être numérique, forgée dans l'ombre par un Sauron cool habillé en t-shirt, nommé Facebook, Amazon ou Google, les seigneurs de Mordor. Dans la Terre du Milieu (située entre le Mordor, à l’ouest, et la terrible Russie, à l’est) les hobbits que nous sommes redoutent Sauron tout en confiant du matin au soir leurs secrets les plus intimes aux applications mobiles imaginées au Mordor, qui les rapportent en temps réel aux Palantírs publicitaires qui font leur fortune.
Dans le récit médiatique contemporain, Twitter s’accapare le rôle de Sauron. Mais c’est oublier bien vite qu’en haut de la pyramide du pouvoir numérique, il est d’autres seigneurs qui ambitionnent de prendre en main nos destinées, à commencer par celui qui, le premier, a commencé à récolter en masse nos données pour, à partir des traces de notre passé, anticiper nos désirs et notre futur: Google.
Depuis deux décennies, ce géant a patiemment assemblé l’Unique: ce moteur de recherche qui ne se contente pas de répondre à nos questions, mais qui capture l’instant précis où l'intention naît dans nos esprits, bien avant qu’elle ne devienne un acte ou une statistique. C'est ce que les technocrates, dans leur jargon délicieusement aseptisé, appellent la «télémétrie de l'intention» ou le nowcasting. Mais ne nous y trompons pas, il s’agit d’un sérum de vérité numérique d’une puissance telle qu’il ferait passer les aveux obtenus sous la torture pour de timides confessions. Nous offrons à ce miroir, en échange de menus services, nos maladies inavouées, nos désirs, nos haines, nos psychoses et notre faillite morale.
«On propose de partager le Palantir des multinationales de la Silicon Valley avec le clergé bureaucratique bruxellois»
Mais voilà que l’Union européenne – la Terre du Milieu – tel un Boromir ébloui par l’éclat cuivré de l’Anneau, s’imagina un jour à rêver qu’elle aussi pouvait passer un pacte faustien avec Sauron, et s'avança vers la Porte Noire brandissant des parchemins réglementaires à la main dans l'espoir de signer un traité de bon voisinage avec un Sauron devenu plus menaçant chaque jour depuis qu’il avait pris ses quartiers d’été à Mar-a-Lago. L’UE, bien consciente que ce pouvoir sans fin est trop grand pour rester entre les seules mains de suzerains états-uniens, oublie qu'on ne négocie pas le partage d'une flamme avec celui qui l'a créée pour tout consumer, pas plus qu’on ne met l’anneau au doigt sans perdre son âme.
En croyant dompter l'ombre par décret, Bruxelles se lie à la forge de l'ennemi, persuadée qu'un pacte lui permettra de conserver son pouvoir sur le peuple du Milieu, en profitant des instruments de la servitude créés par Sauron. Par la grâce de l'article 6 du Digital Markets Act, Bruxelles décrète que l’Anneau doit désormais être partagé, et que le secret de la forge doit lui être révélé. Ce flux de conscience collective qui alimente les capacités prédictives du Mordor et ses moteurs publicitaires doit devenir une infrastructure publique, un «bien commun» mis à la disposition non pas des peuples mais des technocrates bruxellois et de leurs alliés. L’UE veut, elle aussi, profiter du trésor des données amassées par Google, ces mêmes données qui donnent à Montain View la capacité d’anticiper nos moindres désirs et de les satisfaire avant qu'ils émergent dans nos consciences.
L’ironie est mordante. Sous prétexte de briser un monopole et de restaurer une souveraineté numérique qui ressemble de plus en plus à une incantation vaudou, on propose de partager le Palantir des multinationales de la Silicon Valley avec le clergé bureaucratique bruxellois. On nous assure, la main sur le cœur et le RGPD en bandoulière, que ces données seront anonymisées, comme si la cape d’invisibilité de Frodon n’était pas, elle aussi, une source de corruption lente. Dans le monde des données à haute résolution, l’anonymat est une fable pour enfants; il suffit de quelques points de contact pour que le masque tombe et que l'individu soit de nouveau nu face à la machine technocratique.
En voulant accéder au «sérum de vérité», l’Europe ne libère pas les citoyens, elle multiplie les Sauron potentiels, elle condamne inexorablement la Terre du Milieu à devenir un petit Mordor.
Imaginez. Imaginez un instant la tentation pour un pouvoir politique, même animé des meilleures intentions (faites un effort d’imagination). Imaginez ce pouvoir qui s’imagine démocratique plonger son regard dans ce flux en temps réel pour anticiper les colères sociales, pour cartographier les dissidences avant qu'elles ne s'organisent, ou pour ajuster le récit national et le discours du jour en fonction des recherches Google de la veille. C'est le rêve humide de tout ingénieur social: ne plus avoir à gouverner des hommes, mais à administrer des comportements rendus prévisibles par la magie du numérique.
Le danger n'est plus seulement que Google sache tout de nous, mais que les entités qui possèdent le monopole de la violence légitime possèdent désormais elles aussi le Palantir de la prédiction psychologique.
L’histoire nous a pourtant appris que l’on ne porte pas l’Anneau pour faire le bien sans finir par devenir le mal que l’on prétendait combattre. En forçant le partage des données de recherche, la Commission européenne ne crée pas un marché concurrentiel, elle installe un Panopticon continental dont les clés seront distribuées au plus offrant ou au plus servile, tout en scellant par un pacte faustien sa dépendance aux GAFAM.
«On transforme la gouvernance en une forme de gestion de cheptel assistée par ordinateur»
On justifie cette spoliation par la «justice des données», oubliant que la justice n'a que faire de la transparence totale, laquelle est le propre de la tyrannie quand elle est imposée au peuple et préserve ses dirigeants. Si Google est le Mordor, alors Bruxelles est en train de devenir l’Isengard, cette tour où l’on pense pouvoir utiliser les armes de l’ennemi pour imposer un ordre nouveau, plus «vert», plus «social», plus «régulé». Mais à la fin, Saroumane finit toujours par servir l’œil.
En banalisant l'accès à l'inconscient collectif des populations, on transforme la gouvernance en une forme de gestion de cheptel assistée par ordinateur. Le rêve politique des libertariens paternalistes les plus fous (comme Peter Thiel, grand amateur de Tolkien lui aussi). Le citoyen n'est plus cet être imprévisible dont la liberté réside dans sa part d'ombre, il devient une variable d'ajustement dans un tableau de bord européen.
Il est tragique de constater que la seule réponse que nos élites aient trouvée face à la puissance écrasante de la Silicon Valley soit de vouloir partager son feu sacré, non pour l'éteindre, mais pour en éclairer les couloirs sombres de ses propres ambitions. Nous sommes à l’aube d’un temps où la souveraineté ne sera plus jamais l’autonomie du peuple, mais la capacité de l’État à lire dans ses pensées à travers le prisme déformant des algorithmes partagés.
L'Anneau est désormais sur la table de conférence à Bruxelles, et il n'y a personne pour le jeter dans la montagne de Feu. De l’autre côté de l’Atlantique, les seigneurs de la Silicon Valley, eux, se disent que partager Palantir, c’est s’assurer de la dépendance de Bruxelles aux données qu’ils lui fourniront et sur lesquelles reposera rapidement l’essentiel de son pouvoir sur les peuples de la Terre du Milieu. Une façon efficace de s’assurer de la docilité de l’UE. Un deal win-win, comme on dit dans les bureaux climatisés de Barad-dûr. Autant dire que nous sommes cuits.





Merci de cet article parfaitement clairvoyant!