Quand l’Iran menace la tech mondiale
- Fabrice Epelboin
- 29 mars
- 5 min de lecture
On imaginait des nuages, on récolte des cendres. À Dubaï et au Bahreïn, les processeurs de Nvidia ne brûlent pas par surchauffe, mais sous l'impact des drones kamikazes et des missiles venus d’Iran.

Il est grand temps de lever le voile sur une illusion solidement installée dans les esprits par plus d’une décennie de marketing intensif, celle d'un monde numérique immatériel, flottant dans un «cloud» éthéré et sans attaches terrestres. En réalité, chaque recherche sur internet, chaque image générée par une intelligence artificielle, chaque consultation de site web aboutit dans des bâtiments bien réels, massifs et voraces en énergie: les datacenters. Ces usines du XXIᵉ siècle sont le corps physique de notre intelligence collective.
(Re)lire la chronique: L'Europe préfère la vertu écologique à la souveraineté numérique
Jusqu’à tout récemment, les géants de la tech tels que Microsoft, Google ou Amazon pensaient avoir trouvé le lieu idéal pour bâtir ces sanctuaires en dehors du territoire américain: le Moyen-Orient. Sous l'impulsion de projets d'envergure comme Stargate, soutenu par Washington et les géants de la Silicon Valley, l'idée était de transformer les Émirats arabes unis et le Bahreïn en un poste avancé de la technologie mondiale. On y trouvait tout ce dont l’IA a besoin pour s’épanouir: un espace immense, une fiscalité accueillante et, surtout, une énergie abondante et bon marché. Ce pari reposait toutefois sur un pilier invisible mais essentiel: la stabilité géopolitique issue des accords d’Abraham, qui laissait espérer une paix durable entre les puissances de la région. Mais les récents bombardements iraniens sur plusieurs centres de données stratégiques viennent de briser ce rêve, rappelant que même les algorithmes les plus sophistiqués ne peuvent rien contre un drone kamikaze et les réalités de la guerre.
Pour comprendre le bouleversement en cours, il faut cesser de regarder les lignes de code pour s'intéresser aux contrats d'assurance. C’est là que se joue la véritable redistribution des cartes. Dans le monde de la haute technologie, le coût d'un datacenter ne se résume pas à ses murs ou à ses processeurs; il intègre le prix du risque. Jusqu’ici, le Moyen-Orient bénéficiait d'un «rabais» lié à sa promesse de modernité pacifiée. Aujourd'hui, alors que l'Iran a officiellement désigné ces data centers comme des cibles stratégiques, les primes d'assurance se sont envolées, rendant soudainement ces investissements déraisonnables. Ce que l'on économise en électricité, on le perd désormais, et bien au-delà, en frais de protection et de couverture de risque. L'équilibre économique qui justifiait de déplacer le «cerveau» du monde dans le désert s'est effondré en quelques jours. Pour les investisseurs, la sécurité est devenue une donnée plus précieuse que la puissance de calcul elle-même. Cette prise de conscience marque la fin d'une ère d'insouciance où l'on pensait pouvoir délocaliser l'intelligence artificielle loin des zones de tension énergétiques. Comme on délocalisait autrefois les usines vers des zones où la main-d'œuvre ne coûtait rien.
Cette crise ne reste pas confinée au désert; elle traverse les mers pour frapper aux portes de l'Europe. Le Vieux Continent espérait secrètement lui aussi devenir le refuge de ces datacenters en exode, mais il se heurte à ses propres limites physiques. L’Espagne, malgré son soleil généreux et son potentiel en énergies renouvelables, voit les prix de son électricité grimper sous l'effet de l'instabilité mondiale, rendant ses propres projets de fermes de serveurs bien moins compétitifs. Mais surtout, l'Europe souffre d'un mal profond: la vétusté de son «grid», le réseau électrique qui transporte l'énergie des centrales vers les utilisateurs. Imaginer que l'on peut multiplier les datacenters sans moderniser radicalement ces tuyaux énergétiques revient à vouloir faire passer le débit d'un fleuve dans un tuyau d'arrosage. La montée en puissance du réseau est un chantier colossal qui demande des années, là où la crise exige des solutions rapides. L'Europe, prisonnière de ses lenteurs, risque de n'être qu'un acteur de second rang, incapable d'offrir l'asile énergétique dont la technologie a tant besoin. À ce goulot d'étranglement technique s'ajoute une complexité réglementaire et administrative qui fait la réputation de l’UE à l’international. Souvent exacerbée par le harcèlement judiciaire d'associations de protection de l'environnement qui ralentissent chaque projet au point parfois de le rendre obsolète avant même qu'il ne sorte de terre.
Cette saturation annoncée des infrastructures souligne une impasse industrielle bien plus vaste: la tech se retrouve aujourd'hui piégée par son propre succès. La demande de puissance de calcul, portée par l'explosion des usages de l'IA générative dans tous les secteurs, s'envole à une vitesse que les capacités de construction actuelles ne peuvent plus suivre. Le Moyen-Orient n'était pas seulement une option géographique intéressante, c'était le relais de croissance, le seul «Plan A» capable d'héberger les millions de processeurs nécessaires pour répondre à cette faim insatiable sans les contraintes bureaucratiques, énergétiques ou écologiques de l'Occident. Avec la disparition brutale de ce refuge, l'industrie se heurte à un mur physique. On ne peut plus simplement «ajouter des serveurs» car l'approvisionnement électrique et les chantiers de construction sont à l'arrêt ou saturés partout ailleurs.
Ce goulot d'étranglement risque de ralentir brutalement l'innovation technologique mondiale, et par extension la croissance, transformant ce qui devait être une révolution accessible à tous en une ressource rare et hors de prix, faute de pouvoir bâtir assez vite les cathédrales de silicium nécessaires à sa démocratisation. Il est désormais tout à fait envisageable que, faute de pouvoir fournir en IA la demande sans cesse croissante du marché mondial, les Américains, faute d’énergie disponible, dégainent le America First et rationnent l’Europe de facto. Ils font la course avec la Chine, qui sur ce terrain a une longueur d’avance, ce serait une erreur stratégique majeure de ne pas le faire.

Ce que nous vivons s’apparente à un retour brutal à une forme de rareté dans l’économie de l’abondance et des rendements croissants sur laquelle surfe Big Tech depuis des décennies. L'intelligence artificielle, que nous imaginions devenir un service universel et mondial aussi accessible que l'eau courante, est en passe de devenir une ressource stratégique comparable à l'uranium ou au pétrole. Elle ne sera plus jugée uniquement sur sa rapidité ou sa créativité, mais sur la capacité des États à y avoir accès en quantité suffisante pour les besoins de leurs populations et de leurs entreprises. Le monde de demain ne sera pas seulement celui des meilleurs ingénieurs, mais aussi celui des nations capables de garantir un approvisionnement électrique stable et une sécurité sans faille.
En détruisant les joyaux de la couronne numérique dans le Golfe, l’Iran nous rappelle que le progrès technologique ne peut s'affranchir des lois de la géopolitique classique, et fait entrer la puissance de calcul dans les manuels de géopolitique, au même titre que l’eau, les matières premières ou l’énergie.




Oui, l'intelligence artificielle requière de l'énergie électrique pour l'alimenter, des emplacements politiquement sûrs et où les impôts sont faibles pour ses datacenters, et bien-sûr des interconnexions rapides sur le web. Des bas salaires pour la construction et des transports aériens rapides et bon marché seraient aussi appréciés.
En fait, cette liste dresse le même inventaire qu'il faudrait pour nos populations.
De l'énergie électrique pour cuisiner, s'éclairer, faire sa lessive et regarder la TV, pas comme à Cuba où les sanctions des USA ne permettent que 12h d'électricité par jour faute de fuel pour ses centrales électriques. Ou comme en Suisse où les téméraires qui ont foncé dans l'énergie photovoltaïques ne peuvent plus amortir leurs installations car les entreprises électriques ne…