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Article rédigé par :

Abdoulaye Penda Ndiaye

Comment «le conflit Russie-Ukraine est transposé au Mali» avec l'aide de la France

Depuis le 25 avril 2026, le Mali bascule. Une coalition inédite entre rebelles touaregs et jihadistes, forte de 12'000 combattants, a tué le ministre de la Défense et menace désormais Bamako. Derrière l'offensive: l'Ukraine, aidée par la France, et des rivalités entre puissances qui transforment le Mali en nouveau théâtre de la guerre russo-ukrainienne. Un diplomate basé à Bamako a accepté de parler à L'Impertinent, tandis que le gouvernement met en garde contre les ingérences extérieures.

Entre la rébellion armée touarègue, l’irrédentisme d’Al-Qaïda au Sahel et les ingérences étrangères, le Mali vit une situation d’instabilité chronique depuis 2012. Toutefois, le 25 avril, le conflit armé a connu une ampleur sans précédent avec des attaques coordonnées et synchronisées dans plusieurs localités. Menées par quelque 12'000 combattants, ces offensives de la nouvelle coalition entre les Touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA) et les jihadistes du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans ont coûté la vie au ministre de la Défense, Sadio Camara, et à une vingtaine de personnes (civils et militaires). Désormais, c'est Assimi Goïta, chef de la junte, qui dirige le ministère de la Défense. Il a nommé le GI Oumar Diarra ministre délégué pour l'assister dans sa tâche.


«L’ami de mon ennemi est mon ennemi»

Sous couvert d’anonymat, un diplomate basé à Bamako contacté par L’Impertinent souligne que les groupes rebelles ont bénéficié de l’appui de l’Ukraine et des services de renseignements d’un pays européen qu’il n’a pas souhaité nommer. «L’Ukraine applique le principe selon lequel «l’ami de mon ennemi est mon ennemi». Pour Kiev, la chute de la junte au pouvoir à Bamako serait le coup le plus dur contre la présence militaire russe au Sahel», rappelle le diplomate.


Après plusieurs interventions militaires dans ce pays d'Afrique de l'Ouest (voir encadré ci-dessous), la France en a été officiellement chassée en 2022. Pourtant, c'est bien l'Hexagone qui mène une guerre par procuration contre la Russie au Mali, en s'appuyant sur des militaires ukrainiens francophones, anciens légionnaires, dont les unités du renseignement militaire ukrainien (GUR) coopèrent avec les rebelles touaregs dans leur offensive contre la junte de Bamako, révèle le journaliste et reporter Georges Malbrunot pour RTL. Paris et Kiev partagent le même objectif: affaiblir les mercenaires russes de l'Afrika Corps qui soutiennent la junte, tandis que les Touaregs cherchent l'indépendance de l'Azawad. Ce jeu d'alliances à trois niveaux permet à la France d'éviter toute coopération directe avec les djihadistes liés à Al-Qaïda, même si ces derniers combattent actuellement aux côtés des Touaregs.


Abdoulaye Diop
Abdoulaye Diop a parlé de tentatives de déstabilisation du Mali, en «décapitant le leadership» du pays.

Le 7 mai, le ministre malien des Affaires étrangères a convoqué les diplomates étrangers basés à Bamako pour leur dire que les djihadistes ont été sponsorisés par l’extérieur, dans ce qu'il estime être une «guerre hybride». Entre les lignes, c’est une mise en garde contre les ingérences extérieures, notamment ukrainiennes et françaises.


En juillet 2024, lorsque des rebelles touaregs avaient tendu une embuscade meurtrière à des soldats maliens soutenus par des combattants russes, Kiev avait avoué avoir joué un rôle actif. Selon Andriy Yusov, porte-parole des services de renseignement militaire ukrainien, les rebelles touaregs avaient reçu «les informations nécessaires, et pas seulement des informations, lors de cette opération militaire réussie contre des criminels de guerre russes».


Le Mali, le Niger et le Burkina, les trois pays de l’Alliance des États du Sahel, avaient alors décidé de rompre leurs relations diplomatiques avec l’Ukraine.


mali

«Instructeurs ukrainiens et européens», selon Moscou


Cette fois-ci, après l’impressionnante offensive des rebelles qui ne cachent plus que la prise de Bamako est désormais un objectif, Kiev s’est gardé de réagir officiellement. Moscou s’est empressé de pointer le frère ennemi du doigt. «Les groupes militaires comptaient environ 12'000 personnes, et l'entraînement était effectué avec la participation d’instructeurs mercenaires ukrainiens et européens, qui utilisaient des MANPADS «Stinger» et «Mistral» de style occidental», a accusé le ministère russe des Affaires étrangères.


«Les groupes terroristes ont bénéficié de l’appui de sponsors sur le plan national et sur le plan international», a réagi le président malien Assimi Goïta, dans un discours survenu quelques jours après l’attaque des rebelles. «Évidemment, il y a un effet proxy. Le conflit Russie-Ukraine est transposé au Mali. C’est l’Occident qui tire les ficelles car, en réalité, le sous-sol du Mali suscite des convoitises inavouables», analyse un universitaire proche du régime.


Trop de fronts en même temps


«La junte militaire au pouvoir a ouvert trop de fronts en même temps à cause de ses positions radicales face à l’extérieur. Bamako s’est brouillé avec la France, la CEDEAO, mais aussi avec ses voisins, dont la Côte d’Ivoire, qui à elle seule représente 60% des importations et exportations du pays. La Mauritanie, qui partage 2400 km de frontière, n’est pas ménagée non plus. Il y a une profonde crise avec l’Algérie, pays avec lequel le Mali a 1300 km de frontière et qui fait partie intégrante de l’équation de la paix ou de la rébellion touareg. À ce titre, le Mali a eu tort de ne pas adopter une démarche équilibrée dans ses relations avec les deux frères ennemis que sont l’Algérie et le Maroc», analyse pour L’Impertinent un diplomate basé à Bamako.


La proximité d’Alger avec les rebelles touaregs est un secret de Polichinelle. Mais si l’Algérie s’est toujours profilée comme une médiatrice incontournable dans la problématique sécessionniste au nord du Mali, la récente reconnaissance par Bamako du plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental a provoqué sa fureur. D’ailleurs, lors de la prise de Kidal par les rebelles, Moscou a négocié directement avec Alger afin que les troupes de l’Africa Corps puissent évacuer leurs bases militaires du Nord sans incident.


«L’insécurité du pays a été érigée en mode de gouvernance pour continuer à être au pouvoir au nom de la paix»

Partis politiques et journalistes bâillonnés


Devenu un champ de bataille indirect entre la Russie et l’Ukraine et entre l’Algérie et le Maroc, le Mali se retrouve otage des antagonismes extérieurs qui ont incontestablement des effets amplificateurs sur les rébellions armées. Le pays joue gros. Les rebelles gagnent du terrain et sont aux portes de Bamako. «La junte a instrumentalisé la thématique de l’insécurité pour bâillonner les partis politiques, les syndicats, la presse, les organisations de défense des droits humains et toutes les voix discordantes. L’insécurité du pays a été érigée en mode de gouvernance pour continuer à être au pouvoir au nom de la paix. L’économie est à genoux. Aujourd’hui, la junte récolte ce qu’elle a semé», a réagi un ancien ministre malien.


La situation actuelle n’est pas sans inquiéter les sept pays qui ont des frontières avec le Mali (Mauritanie, Côte d’Ivoire, Guinée, Niger, Burkina Faso, Algérie et Sénégal), qui redoutent tous un afflux massif de réfugiés.

Chronologie d’une crise qui sévit depuis plus d’une décennie


Le conflit au Mali dure depuis vingt-quatre ans. Il a causé plus d’une dizaine de milliers de morts (combattants et civils) et des centaines de milliers de réfugiés. En voici les dates saillantes.

mali

17 janvier 2012: C’est le début de l’offensive du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) et de quelques alliés (dont Ansar Dine) dans le Nord du Mali. Des combattants touaregs revenus de Libye (après la chute de Kadhafi) renforcent les rangs.


22 mars 2012: Coup d’État militaire à Bamako. Le capitaine Amadou Sanogo chasse du pouvoir le président Amadou Toumani Touré (ATT), accusé d’incompétence face à la rébellion. La Constitution est suspendue. Chaos politique qui facilite l’avancée des rebelles.


Fin mars – début avril 2012: Le MNLA et ses alliés islamistes prennent Kidal, Gao et Tombouctou. Le MNLA proclame l’indépendance de l’Azawad le 6 avril.


mali france

Juin-juillet 2012: Conflits internes entre rebelles et jihadistes. Ces derniers chassent le MNLA des grandes villes du Nord et imposent la charia. Des mausolées sont détruits dans la ville historique de Tombouctou. Des centaines de milliers de personnes sont déplacées.


10-11 janvier 2013: Les djihadistes avancent vers le centre du pays. La France lance l’opération Serval à la demande du Mali. L’armée malienne reprend les villes du Nord.


Juin 2013: Un accord de cessez-le-feu est signé à Ouagadougou entre Bamako et le MNLA).


Août 2013: Ibrahim Boubacar Keïta est élu président.


2014: La France lance l’opération Barkhane pour lutter contre le terrorisme au Sahel. Les djihadistes passent à la guérilla et aux attentats.


2015: Sous la supervision de l’Algérie, l'État du Mali signe un accord de paix avec les groupes armés du Nord.  


2016-2019: L’insécurité ne se limite plus au Nord du pays mais s’étend au Centre et au Sud. Attaques jihadistes contre les forces maliennes, MINUSMA, Barkhane et civils. Grand Sahara).


18 août 2020: Coup d’État contre le président Ibrahim Boubakar Keita. Le colonel Assimi Goïta prend le pouvoir avant de le céder aux civils, sous la pression de l’Union africaine et de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest.


Mai 2021: Second coup d’État. Goïta renverse le président de transition Bah N’Daw et le Premier ministre. Il devient président de la transition. Ce qui provoque de nouvelles sanctions internationales.


2022: Arrivée des mercenaires du groupe Wagner (devenu Africa Corps russe). Les militaires au pouvoir demandent le retrait des forces françaises et de la MINUSMA.


2023-2025: Alliance des États du Sahel (AES) entre les juntes militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger. Intensification des opérations maliano-russes contre les jihadistes, avec de nombreuses accusations d’exactions contre des civils.


Août 2024: Le Mali, le Burkina Faso et le Niger rompent leurs relations diplomatiques avec l’Ukraine qu’ils accusent d’avoir accordé un appui militaire aux groupes rebelles maliens.

Mai 2025: Les partis politiques sont suspendus.


2025-2026: Poursuite des combats dans le Nord et le Centre. La junte (dirigée par Goïta) prolonge son pouvoir. Reports répétés des élections.

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