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Article rédigé par :

Abdoulaye Penda Ndiaye

Sahel: de l'euphorie souverainiste à la déception populaire

Les changements de régime au Mali, au Burkina Faso, au Niger et au Sénégal ont suscité une vague d'enthousiasme populaire au début des années 2020. Portés par des discours anti-impérialistes, ces nouveaux pouvoirs promettaient une rupture avec l'influence française, une souveraineté retrouvée et une amélioration des conditions de vie. Pourtant, en janvier 2026, deux ans après les élections au Sénégal et plusieurs années de juntes militaires au Sahel, la déception se fait de plus en plus vive. Les populations, confrontées à une insécurité persistante, une crise économique aggravée et un manque de résultats concrets, expriment leur frustration.

fanzone de Dakar, Sénégal
Fanzone à Dakar, lors de la dernière Coupe d'Afrique des nations, remportée par le Sénégal. © APD

Les coups d'État au Mali (2020-2021), au Burkina Faso (2022) et au Niger (2023) ont été perçus par les opinions publiques de ces pays de l’Afrique de l’Ouest comme des libérations. Les juntes, menées respectivement par Assimi Goïta, Ibrahim Traoré et Abdourahamane Tchiani, ont adopté une position commune de rompre les relations avec la France en expulsant notamment les forces hexagonales avant de former l'Alliance des États du Sahel (AES) en 2024. Cette confédération vise une intégration militaire et économique entre ces trois États, qui ont décidé de quitter la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest en janvier 2025.


Cette phase euphorique s'est traduite par des manifestations de soutien, des alliances avec la Russie (via Wagner au Mali et au Burkina) et des réformes annoncées. Mais, force est de constater que l'insécurité jihadiste n'a pas reculé, l'économie stagne et les restrictions des libertés font partie du quotidien des populations.


Mali: de la «souveraineté» à l'usure quotidienne


Au Mali, le régime d’Assimi Goïta a misé sur le «souverainisme» pour justifier la rupture avec la France en 2022. Pourtant, en 2026, la situation sécuritaire reste alarmante. Les jihadistes avancent, imposant des blocus sur des villes entières, coupant routes et approvisionnements.


Une crise pétrolière avec le Niger aggrave les pénuries de carburant, sanctionnant les transporteurs récalcitrants. Économiquement, le pays peine: croissance faible, inflation et dépendance accrue à Moscou. Les populations expriment leur désillusion, comme dans des témoignages soulignant l'écart entre discours populistes et réalité précaire.


L'enthousiasme initial s'est mué en frustration, avec des civils victimes de violence et d'isolement.


Burkina Faso: remaniements et défis sécuritaires persistants


Sous Ibrahim Traoré, le Burkina Faso a vu un remaniement gouvernemental en janvier 2026 pour affronter les «défis sécuritaires».


Malgré les promesses, les attaques jihadistes se multiplient, forçant des déplacements massifs. L'AES, censée renforcer la coopération, peine à produire des résultats concrets.


Économiquement, le pays souffre d'infrastructures défaillantes et de pauvreté endémique. Des voix critiques, comme celles sur les réseaux, dénoncent une «clownerie» des juntes, où les militaires paradent tandis que les peuples s'enfoncent dans l'insécurité.


La déception est palpable: les jeunes, autrefois mobilisés, regrettent l'absence de perspectives.


Niger: sanctions internes et isolement régional


Au Niger, le coup d'État de Tchiani a mené à l'expulsion des troupes françaises et à l'AES. Mais en 2026, des tensions internes émergent, comme la crise pétrolière affectant le Mali.


L'insécurité persiste avec des groupes armés contrôlant des zones. Économiquement, le retrait de la CEDEAO a isolé le pays, malgré des ancrages maintenus.


Les populations font face à des pénuries et à une usure quotidienne, loin des promesses souverainistes. Des analyses soulignent un «naufrage politique» partagé avec les voisins.

Le Sénégal ou quand la vitrine de la démocratie africaine vacille


La transition politique en douceur intervenue en 2024 a laissé place à la déception, notamment chez les jeunes qui ont porté le duo Faye-Sonko au pouvoir. Prise de température à Dakar, la bouillonnante et tumultueuse capitale sénégalaise.


dakar
Les drapeaux fièrement arborés durant la Coupe d'Afrique de foot remportée par le Sénégal ornent toujours les rues dakaroises. © APD

Au Sénégal, quelques semaines après avoir quitté la prison où il était incarcéré pour des raisons politiques, tout comme le futur Premier ministre Ousmane Sonko, Bassirou Diomaye Faye a été élu en mars 2024. Contrairement aux juntes sahéliennes et fidèle à sa réputation de «vitrine de la démocratie en Afrique», le Sénégal a connu une transition politique en douceur par les urnes. Cette élection a eu lieu sur fond de promesses de «rupture systémique», suscitant ainsi l’espoir de toute une jeunesse emballée par les propos de campagnes souverainiste du duo Bassirou Diomaye Faye-Ousmane Sonko. En effet, les discours panafricanistes et anti-français, promettant justice sociale, emploi et souveraineté, ont trouvé un écho très favorable auprès des jeunes, qui représentent 52% des 19 millions d’âmes qui peuplent ce pays de l’Afrique de l’Ouest. Un peu moins de deux ans plus tard, le désenchantement est là. C’est la soupe à la grimace de Dakar à Saint-Louis en passant par Diourbel et Touba. Raillés pour leur inexpérience politique, Faye et Sonko ont été surnommés «les stagiaires».


campus cheikh anta diop
Le campus de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar est devenu l'épicentre du mécontentement populaire en cours. © APD

Dans la capitale sénégalaise, sur fond d’inflation galopante et d’absence de perspectives économiques, la déception est le sentiment le plus partagé. «Le seul changement qu’il y a eu, c’est au niveau des personnes au pouvoir. Les pratiques décriées hier sont omniprésentes aujourd’hui. L’élite politique continue de voyager en jet privé pendant que, plus que jamais, le peuple tire la langue», commente Lamine Diop, étudiant en droit.




«Je ne croirai plus jamais en aucune personnalité politique»

«Diomaye Faye est entré au Palais présidentiel par effraction, porté par les mensonges d’un soi-disant projet inexistant», tacle Bah Diakhaté, un activiste populaire proche de l’opposition. «Quand on élit des clowns, il faut s'attendre à un cirque», a renchéri un internaute. «Dans ma famille, tout le monde était pour Diomaye Faye et Ousmane Sonko. Aujourd’hui, quand ils apparaissent à la télé, on zappe tellement ils ont été décevants», avance Pathé Fall, taximan grisonnant aux traits émaciés. «Je ne croirai plus jamais en aucune personnalité politique. Diomaye et Sonko ont été très décevants», se désole Maïmouna, une quadra sénégalaise établie au Texas en vacances à Dakar.


Mésentente et défiance au sommet du pouvoir


D’autres signaux alarmants sont là depuis plusieurs mois. L’entente entre le président Faye, qui se voit souvent reprocher de manquer d’autorité, et Sonko, tout-puissant premier ministre et chef du parti majoritaire au Parlement, s’est lézardée. Et les fissures s’exposent désormais sur la place publique. C’est ainsi que, fin février, certains élus locaux conviés à un dîner au Palais par Bassirou Diomaye Faye ont publiquement décliné l’invitation et ont poussé la défiance jusqu’à réaffirmer leur allégeance à une seule et unique autorité: Ousmane Sonko.

 

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Ce vendeur a du mal à écouler ses tableaux sous verre. Le marasme économique frappe durement le secteur informel. © APD

Il y a trois semaines, des heurts au sein du campus universitaire entre la police et des étudiants ont entraîné la mort d’Abdoulaye Bâ un jeune de 21 ans. Les premiers éléments de l’enquête indiquent que cet étudiant en deuxième année de médecine n’a pas subi de violences policières. Selon le procureur, le décès est dû au fait que la victime a sauté du quatrième étage d’un logement du campus avant de tomber sur l'asphalte. Une version très peu convaincante pour les quelque 80'000 étudiants de l'université de Dakar.


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Le ministère de l'Intérieur est secoué par les critiques causées par les violences policières. © APD

Après l’euphorie générale consécutive au sacre des Lions du Sénégal à la Coupe d’Afrique de foot, en janvier au Maroc, l’état de grâce est terminé. Le marasme économique, qui s'illustre par de fortes ponctions fiscales et une administration très peu performante, la traque des homosexuels qui s’exposent à la vindicte populaire et la colère des étudiants qui peuvent tonner de nouveau à tout moment, pourraient allumer la mèche d’une crise profonde dont se passerait bien le pays de la Téranga (hospitalité).


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La mobilité à Dakar se fait au ralenti à cause des embouteillages. © APD

«Si le Niger, le Burkina Faso et le Mali échouent, l’Afrique retombera dans les mains de ses prédateurs»


Directeur du programme de communication stratégique au Centre d’études stratégiques de Bamako, l’analyste malien Boubakar Bocoum répond sans filtre aux questions de L’Impertinent et se penche sur la situation de son pays.


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Boubakar Bocoum. © DR

Abdoulaye Penda Ndiaye, pour L'Impertinent: le Sénégal, le Mali, le Burkina et le Niger ont connu des changements de régime marqués par une distanciation très nette, voire une rupture avec la France, partenaire historique et ancienne puissance coloniale, sur fond de regain d’espoir et d’enthousiasme des populations locales en quête d’une meilleure qualité de vie. Où en est le Mali, quasi cinq ans après l’arrivée d’Assimi Goïta au pouvoir?


Boubakar Bocoum: Il faudrait situer les choses dans leur contexte réel. La Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES) sont des États du Sahel qui tentent de quitter l’emprise du cartel banquier financier mondial. Il faut rappeler que le Sahel, c’est au moins treize États, y compris le Sénégal et le Nigeria.


«Ces instruments leur permettent de tenir tout le monde en respect»

Tous les pays africains de façon générale ont un indice de développement humain très faible. Paradoxalement, ils disposent de suffisamment de ressources naturelles susceptibles de catalyser la création de la richesse dont la distribution juste et équitable permettrait aux populations locales de vivre dignement. Il s’agit de la vallée des deux Afriques, une immensément riche et l’autre extrêmement pauvre.


Il faut rappeler que l’impérialisme, avec sa force principale qui est le capital, finance les mouvements de l’extrême violent, les armées, les institutions internationales, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, etc.


Ces instruments leur permettent de tenir tout le monde en respect, et de maintenir une pression quasi permanente sur des pays et des chefs d'État. Le kidnapping du président du Vénézuéla par les USA en est une illustration parfaite.


La menace terroriste est toujours présente au Mali…


Un pays comme le Mali a naturellement assez de mal à combattre ce serpent à sept têtes. D’où la lenteur dans la perception des avancées de l’AES. Il faut rappeler que le Mali avait perdu les deux tiers de son territoire, avec des attaques répétées sur des casernes, des tueries, une corruption généralisée et une économie pratiquement à terre. Aujourd’hui, malgré les pressions politiques, économiques et les groupes terroristes, ce pays résiste.


«Il s’agit en réalité d’une guerre économique»

L’intégrité territoriale a totalement été recouvrée, des réformes institutionnelles majeures sont en cours. Il faut aussi saluer la mobilisation des ressources internes pour la relance globale de l’économie, avec l’adoption d’un nouveau code minier très favorable au pays, avec un contenu local de 5% pour les investisseurs nationaux.


De façon structurelle ça se passe très bien, même si de façon conjoncturelle quelques actes viennent nous rappeler la triste réalité que tout n’est pas totalement acquis.


Il y a notamment des difficultés d’approvisionnement en carburant. Ce qui prouve à suffisance qu’il s’agit en réalité d’une guerre économique.


Existe-t-il aujourd’hui une réelle convergence de vues entre les pays de l’AES?


C’est effectivement le cas et cela pourrait raffermir plus tard la volonté collective des Africains à s’unir pour faire face au monstre impérialiste qui n’épargnera d’ailleurs aucun pays africain.


La réponse que le Mali essaie d’apporter à cette guerre économique doit inspirer une solution économique.


«L’AES combat le système impérialiste des États-Unis d'Amérique»

L’Afrique doit avoir un modèle économique susceptible de résister à celui du cartel bancaire financier mondial. En regroupant ces ressources minières, ce continent serait détenteur des réserves les plus importantes à travers le monde et en unissant ses armées, l’Afrique saura défendre ces braves populations.


Les multinationales sont unies, les pays impérialistes, les criminels économiques aussi, alors nous sommes condamnés à nous unir. Si l’AES échoue, l’Afrique retombera dans les mains de ses prédateurs. Le Togo, le Bénin en ressentent déjà les prémisses.


C’est pourquoi ce n’est pas la France que l’AES combat mais le système impérialiste qui a à sa tête les États-Unis d’Amérique.


La crise n’est ni celle du Mali, ni du Sahel, ni de l'Afrique, mais plus une crise globale, systémique. Le modèle alternatif proposé par le Mali veut une intégration économique réelle équilibrée, une distribution juste et équitable de la richesse.

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