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Article rédigé par :

Abdoulaye Penda Ndiaye

La bourde de Tamedia qui fait vaciller 24 heures

Des décisions prises depuis Zurich provoquent des tumultes au sein du grand quotidien vaudois, qui ambitionne désormais de devenir un média romand de référence. En à peine un an, le journal en est actuellement à son troisième rédacteur en chef. Une erreur issue d’un communiqué de presse de Tamedia a chamboulé la rédaction de 24 heures et fait sortir certains squelettes du placard.

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© DR

Annonce d’un changement au sein de la rédaction en chef de 24 heures, rétropédalage, procédure d’enquête visant le futur-ex papable désormais suspendu, retour puis éviction d’Eric Lecluyse, nomination de Virginie Lenk, qui passe d'adjointe à rédactrice en chef ad interim… Des décisions venues de Zurich provoquent des turbulences incessantes au 33 avenue de la Gare, siège du quotidien vaudois basé à Lausanne.


Tout est parti d’une bourde dans un communiqué de presse de Tamedia, le 27 janvier, évoquant un changement au sein de la rédaction en chef de 24 heures. «Le communiqué de presse initial avait été corrigé et seul un changement au sein de la rédaction en chef de la Basler Zeitung devait y figurer. Mais la cellule de communication basée à Zurich a omis de modifier le chapeau du communiqué», explique un journaliste de la rédaction de 24 heures.


Peu avant cette bourde, le Français Eric Lecluyse, qui avait remplacé Claude Ansermoz comme rédacteur en chef, en janvier 2025, avait vidé son casier et pris ses affaires avant de revenir quelques jours après, comme si de rien n’était. «Dans cet immense open space, voir le rédacteur en chef avoir un tel comportement sans aucune explication a d’autant plus fait jaser que des rumeurs annonçaient son remplacement par un autre cadre de la boîte dont le management était considéré comme 'toxique' par certains collaborateurs», signale un journaliste qui compte plus d’une quinzaine d’années de boîte. Les griefs visant le potentiel nouveau rédacteur en chef ont été rapidement collectés puis rapportés à Jessica Peppel-Schulz, CEO de Tamedia, le groupe zurichois propriétaire du quotidien vaudois.


«La mainmise de Zurich sur les affaires romandes est une tendance générale»

C’est sur ces entrefaites que tout le processus de remplacement d’Eric Lecluyse a été chamboulé et son futur successeur a été mis sous enquête et provisoirement dispensé de l’obligation de travailler. «Comme journaliste, il a un talent indéniable et c’est un grand bosseur. Il peut être un bon N°2. Mais si on en fait un big boss, c’est dangereux car il risque d’écraser ses collaborateurs», témoigne une ex-collègue.


Selon nos informations, ce journaliste d’une quarantaine d’années avait déjà fait l’objet d’une enquête, il y a dix ans, pour harcèlement sexuel envers une journaliste. «Dès qu’il avait été informé, le rédacteur en chef de 24 heures à cette époque, Thierry Meyer, avait pris l’affaire très au sérieux et avait immédiatement alerté le chef des ressources humaines de Tamedia. Plusieurs entretiens avaient été menés. Mais l’affaire avait été classée sans suite», témoigne un ancien journaliste de 24 heures. Selon nos informations, des éléments du dossier contenant les données du personnel et – précisément – concernant les activités de l’individu en question ont été «perdus».


Mainmise de Zurich


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«Tout ceci est symptomatique d’une bévue opérationnelle: le pilotage à distance des affaires lémaniques depuis les bords de la Limmat. Ça ne marche pas et ça ne peut pas marcher», tranche un journaliste à la retraite et fin connaisseur de la presse suisse. «Des gens qui n’ont pas la moindre connaissance du terrain romand et qui, parfois, sont incapables de parler en français ne peuvent pas diriger des médias comme 24 heures, La Tribune de Genève ou Le Matin. Il y a une gestion lamentable de ces titres», poursuit notre interlocuteur.


«La mainmise de Zurich sur les affaires romandes est une tendance générale, y compris chez Ringier, commente une ancienne cadre reconvertie dans la communication. La marge de manœuvre des rédacteurs en chef est de plus en plus limitée».


Afin de mieux comprendre la problématique d'un journal local dirigé depuis une région linguistique et culturelle différente, L'Impertinent a contacté Jacques Poget, ancien rédacteur en chef de L’Hebdo puis de 24 heures. «Je ne vais pas jeter la pierre aux Zurichois. Tamedia, qui est une entité de TX Group, a pour premier objectif d’engranger des bénéfices au profit des actionnaires. Or, on est dans un contexte dans lequel il y a de moins en moins de lecteurs ainsi que de moins en moins d’annonceurs. C’est un virage très inquiétant pour toute la presse», explique-t-il.


«L’heure de gloire des journaux cantonaux est révolue»

Quid de l’ambition affichée par le quotidien vaudois de se romandiser davantage? L’histoire est un éternel recommencement, selon Jacques Poget: «En 1972, c’est dans l’espoir de gagner en lectorat dans toute la Suisse romande que ce qui s’appelait alors Feuille d’avis de Lausanne est devenu le journal 24 heures. Mais on peut retourner le problème dans tous les sens: un média ne peut pas percer s’il ne 'soigne' pas son lectorat local. À l’évidence, l’heure de gloire des journaux cantonaux est révolue. À l’échelle romande, il n’existe pas de bassin de lectorat pour rendre un média romand attractif sur le plan économique».


Celui qui a piloté «le grand quotidien vaudois» pendant huit ans ne cache pas son inquiétude sur l'état de la presse: «Aujourd’hui, c’est quasi impossible de faire un travail journalistique de qualité, sauf s’il y a des fonds publics ou du mécénat. Pour d’évidentes raisons financières, les vrais lecteurs passionnés peuvent difficilement souscrire à plusieurs abonnements de journaux en papier. Je suis très heureux de ne plus être rédacteur en chef car c’est une période très compliquée», conclut-il.


Panique à bord


Au sein de la rédaction de 24 heures, le malaise et un sentiment mitigé prédominent. «C’est le petchi! Eric Lecluyse a été repris après avoir été écarté avant d’être de nouveau viré. La nouvelle cheffe est là par intérim. Vendredi, une annonce laconique a fait état d’une enquête visant un autre cadre pour un 'comportement fautif'. Difficile de faire pire si on veut créer une ambiance d’instabilité», se désole un journaliste quinquagénaire.


«Tant que les affaires romandes seront conduites depuis Zurich, il y aura d'autres boulettes de ce genre»

«Autant Claude Ansermoz était un rédacteur en chef respecté dont le départ a été regretté, autant ce n’est pas le cas de son successeur Eric Lecluyse, parachuté dans un univers vaudois dont il a une méconnaissance abyssale. L’erreur de casting est indéniable. Et, incontestablement, tant que les affaires romandes seront conduites depuis Zurich, des boulettes de ce genre, il y en aura d’autres», prédit avec amertume un rédacteur qui dit «appréhender le futur». Une journaliste ayant passé plus d’une décennie à 24 heures, avant de faire partie d'une des volées de licenciements, se rappelle amèrement l'inélégance de l'éditeur zurichois. Celui-ci a confié à Ansermoz le sale boulot d'annoncer les mauvaises nouvelles à ses collaborateurs remerciés, avant de l'informer de sa propre mise à la porte, alors que le renouvellement de son contrat était prévu dans la foulée.


Contactée, Tamedia confirme qu'un «signalement relatif à un possible comportement inapproprié au sein de l'entreprise lui est parvenu le jeudi 22 janvier. La direction de la publication a immédiatement réagi, a impliqué la direction de Tamedia ainsi que les RH, et une enquête indépendante a été aussitôt confiée à un cabinet d’avocats externe». Quant au mis en cause, il n'a pas souhaité s'exprimer et nous a renvoyés vers son employeur.

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