Un inquiétant mouvement religieux déploie ses ailes en Suisse
- Abdoulaye Penda Ndiaye

- 26 avr.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 28 avr.
Le 18 avril 2026, le mouvement religieux Bhakti Marga inaugurait en grande pompe son nouveau temple à Thun, devant plusieurs centaines d'adeptes venus de toute la Suisse. L'Impertinent a assisté à cet événement festif, coloré... et opaque. Car derrière la «voie de la dévotion», le mouvement fondé par le Mauricien Vishwananda traîne un lourd passif: condamnation pénale, accusations d'abus sexuels sur de jeunes disciples, emprise psychologique documentée, et un modèle économique où la proximité avec le gourou se monnaie au millier de francs.

Plusieurs centaines d’adeptes, venus de toutes les régions linguistiques du pays, ont afflué à Thun (Thoune) lors de l’inauguration, du 15 au 18 avril, du nouveau temple du mouvement Bhakti Marga. L’événement a attiré un public multigénérationnel, majoritairement féminin. Mais il fallait montrer patte blanche avant d’accéder au temple et de pouvoir s’approcher du gourou Paramahamsa Sri Swami Vishwananda. Dans un bâtiment servant de QG de la manifestation religieuse, on recensait les inscrits selon le montant versé. Chaque don correspond à une couleur de bracelet donnant droit à un niveau d’accès spécifique. Boissons et nourriture étaient offertes à l’intérieur, tandis que des enfants jouaient librement. L’ambiance semblait conviviale, avec des discussions en allemand, italien et français. Cependant, toute question venant de votre serviteur, visiteur «en questionnement spirituel et en quête d’une nouvelle voie», provoquait méfiance et sourires polis.
Trois groupes se sont formés selon la couleur des bracelets. Direction le nouveau temple, installé à quelques centaines de mètres de là. Une grande tente avait été dressée dans le jardin, mais elle ne pouvait contenir tout le monde: certains fidèles ont dû suivre la cérémonie depuis l’extérieur. Au son des chants de chorale, Swami Vishwananda présidait la cérémonie avec nonchalance. Selon plusieurs témoignages, il fallait verser 1000 francs suisses pour bénéficier du privilège de s’approcher du gourou lors de la cérémonie d’ouverture des yeux.
Mais qu’est-ce que Bhakti Marga? Ce nom signifie littéralement «la voie de la dévotion» en sanskrit. Il s’agit de l’un des quatre chemins traditionnels de l’hindouisme (Catur Marga) pour atteindre l’union avec le divin. Cette voie met l’accent sur l’amour, la foi et le service désintéressé envers Dieu. Le mouvement a été fondé par Vishwananda, un Mauricien âgé de 45 ans. Bhakti Marga propose un syncrétisme original: un temple hindou et une chapelle chrétienne coexistent dans l’ashram principal allemand de Springen. «Les rituels incluent l’adoration de reliques chrétiennes. Vishwananda enseigne depuis les années 1990. Mais ce n’est qu'en 2005 qu’il crée officiellement l’ordre monastique Bhakti Marga, qui prône initialement le célibat strict, la séparation des sexes et la mise en commun des biens, explique le Centre intercantonal d’information sur les croyances (CIC), basé à Genève. Au fil des ans, le mouvement s’est professionnalisé: il compte aujourd’hui des dizaines de milliers d’adeptes dans plus de 80 pays, avec un ashram central à Shree Peetha Nilaya basé à Springen, en Allemagne et des centres dans plusieurs continents». En Suisse, outre le nouveau Padmalaya Chalet à Thun, le mouvement organise régulièrement des OM Chanting, des soirées de pleine lune et des événements en ligne.

Business de la dévotion
Toutes ces activités, souvent gratuites ou peu chères au départ, servent fréquemment de porte d’entrée à une emprise grandissante et à une pression incitant les adeptes à se montrer généreux sur le plan financier.
Le mouvement génère ainsi des revenus importants grâce aux dons, retraites, pèlerinages, objets «sacrés» et événements payants. On y vend des moulages des pieds du gourou pour environ 1000 euros, des tableaux peints par lui (500 euros) ou encore la possibilité de suivre un pèlerinage virtuel pour 385 euros. Lors de l’inauguration à Thun, l’accès prioritaire au gourou aurait été réservé aux donateurs de 1000 francs ou plus. Le site officiel suisse encourage ouvertement les donations régulières via le programme «Amis de Bhakti Marga».

Un repris de justice comme gourou
Le mouvement et son fondateur traînent un lourd passif judiciaire et médiatique. Entre 2001 et 2003, Vishwananda et deux disciples ont été condamnés par le tribunal pénal de Bâle-Campagne pour vol de reliques chrétiennes dans une vingtaine d’églises. Ils justifiaient ces actes par des messages divins de Jésus et de Marie qui leur auraient demandé de protéger les reliques en prévision de la… fin du monde. Vishwananda a écopé de quatre mois de prison avec sursis.
D’autres accusations, beaucoup plus sordides, jettent davantage d’ombre sur le profil du sulfureux gourou. Dès 2008, des soupçons d’abus sexuels sur de jeunes disciples ont émergé. Plusieurs anciens membres ont témoigné de relations homosexuelles imposées sous couvert de guidance spirituelle. Un podcast et un documentaire en allemand intitulés Just Love: Bhakti Marga’s Guru und sein Geheimnis (Hessischer Rundfunk) ont diffusé des témoignages sous serment. Deux jeunes hommes disent notamment avoir été victimes d’abus sexuels de la part du gourou. Le mouvement a contre-attaqué avec des procédures judiciaires pour diffamation à Hambourg. La justice allemande a validé une partie des allégations, permettant la diffusion de certains passages.
Emprise psychologique
D’autres critiques portent sur l’emprise psychologique. Vishwananda se présente comme un Satguru (vrai gourou libéré du cycle des réincarnations). Il enseigne qu’il faut «ignorer son mental» et suivre aveuglément les indications du gourou pour atteindre la libération. Selon nos informations, des pratiques sexistes d’un autre âge ont encore cours au sein du mouvement. C’est ainsi que, par exemple, les femmes ayant leurs règles sont interdites de toucher la nourriture bénie, car elles sont jugées «impures». Si le mouvement prône l’ascétisme, le gourou, lui, ne se gêne pas. «Il porte une Rolex et roule en Mercedes mais demande aux adeptes d’être bénévolement à son service et de faire des dons au mouvement. Sans parler du fait que tout le monde doit être vegan, sauf lui», relève une ancienne membre.
Le CIC effectue un travail de veille au sujet des différents mouvements religieux et spirituels en Suisse, et a documenté l’existence de ce mouvement. Cette fondation privée d’utilité publique, créée en 2002 pour répondre aux inquiétudes de la population à l’égard des dérives sectaires, a pour mission l’information, la prévention et la sensibilisation aux dérives et dysfonctionnements éventuels de groupes religieux. La structure dit avoir reçu «deux signalements au sujet de Bhakti Marga» récemment. Selon le premier témoignage, les adeptes sont rétifs à toute critique visant leur organisation ou le leader du mouvement. Selon un second témoignage recueilli par le CIC, les sommes dépensées par les fidèles en offrandes seraient impressionnantes. Ces donations auraient lieu dans un contexte de pression pour le paiement de prestations sans obtenir de justificatif de paiement, souligne le CIC.
De nombreux Suisses découvrent Bhakti Marga via les OM Chanting organisés dans plusieurs villes, souvent sans que le nom du mouvement ou du gourou soit mentionné clairement au début. Le Just Love Festival, grande fête estivale à l’ashram allemand, constitue une autre porte d’entrée attractive avec musique, yoga, conférences et ambiance festive.
«Jusqu’où va la liberté religieuse quand elle s’accompagne de mécanismes d’emprise?»
Mathieu, un Vaudois d’une quarantaine d’années, a évolué au sein du mouvement religieux pendant près de deux ans avant de s’en extirper avec beaucoup de lucidité. Il a accepté de se confier à L’Impertinent. «Au début, j’ai été séduit par les chants et l’ambiance bienveillante. Puis j’ai réalisé l’ampleur du phénomène d’emprise qui s’installait. On nous demandait tout simplement de ne plus réfléchir, de tout remettre au gourou. Le moindre questionnement provoquait immédiatement des réactions d’hostilité.» En réalité, c’est pour favoriser un état méditatif et un état modifié de conscience. C’est insidieux, car ces chants sont pratiqués sans que personne nous informe sur le pourquoi du comment», dénonce le quadragénaire.
Il s’inquiète de la montée en puissance du mouvement en Suisse. «Les célébrations dévotionnelles composée de chants, de pratiques de yoga, de concerts et de conférences qui viennent d’avoir lieu à Thun me préoccupent beaucoup. Cela représente une dangereuse porte d’entrée pour attirer de nouveaux adeptes», met en garde le Vaudois. D’ancien adepte, Mathieu s’est transformé en lanceur d’alerte pour dénoncer les pratiques de ce mouvement sectaire. «Jusqu’où va la liberté religieuse quand elle s’accompagne de mécanismes d’emprise?», interroge le quadragénaire vaudois.
Contactés par L'Impertinent, ni le mouvement ni les autorités de Thun n’ont répondu à nos sollicitations. «Le service cantonal des affaires ecclésiastiques et religieuses n'a jamais été en contact avec la communauté Bhakti Marga et cette communauté ne figure pas sur la Carte des religions officiellement reconnues par les autorités cantonales bernoises», précise David Leutwyler, délégué cantonal aux affaires ecclésiastiques et religieuses








Et encore une fois on peut mesurer à quel point le BON SENS a disparu de notre civilisation.
C'est très grave ce qui se passe et qui prend de l'ampleur !
Les "adeptes" ne se rendent même pas compte qu'ils ne sont que des pions ou plutôt des portemonnaies à la solde de gourous dangereux, au même titre que les adeptes de coachs farfelus qui promettent la réussite dans les affaires moyennant des séminaires qui coûtent une fortune. Ceci ne laisse rien augurer de bon...
Dans nos sociétés occidentales riches et développées, en pleine déliquescence, le désarroi, la solitude voire le désespoir sont tels que ce type de secte, -elles ont toujours existé-, a toutes les chances d'avoir de plus en plus de succès; c'est très inquiétant.