La discrimination, une toxine numérique?

Dernière mise à jour : 13 déc. 2021


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Article rédigé par Anne Sandoz Dutoit, licenciée en lettres et théologienne

 

Le 28 novembre dernier, 62% des citoyennes et citoyens suisses ont voté «oui» aux nouvelles dispositions de la loi Covid19. L’utilisation du «pass Covid» était donc acceptée, ce qui revenait à faire entrer dans la législation suisse le principe de discrimination pour motif sanitaire. Comment en sommes-nous arrivés là? Comment une société qui se targue d’être inclusive en vient-elle à soutenir massivement l’idée de condamner à la «mort sociale» ceux et celles qui, pour des raisons diverses, refusent ou hésitent à se faire injecter un produit aux effets et à l’efficacité encore mal connus?

Une loi «fourre-tout» pour un enjeu majeur

Une première raison est bien évidemment à chercher dans le fait que la votation portait sur un «paquet» de modifications. Nous avions «dans une même loi des objets aussi différents que des règles de pure politique sanitaire (vaccination, pass covid, test etc) et des règles de dédommagements économiques à cause d’interdictions étatiques d’exercer une activité» (1).


Cela signifie que des mesures économiques côtoyaient des points relevant de la santé publique. De plus, malheureusement, comme les parlementaires n’avaient pas précisé dans le titre de la loi que celle-ci concernait également le passe sanitaire, l’enjeu majeur de la votation, consécutive à l’aboutissement du référendum qui avait été lancé essentiellement à cause de cette disposition, n’apparaissait même pas sur le bulletin de vote (2)!

Or, c’est justement l’introduction du passe sanitaire qui soulève de nombreuses questions quant à l’avenir de notre société. Il ouvre en effet la porte au traçage et à la surveillance généralisés; il crée des discriminations dans l’exercice des droits fondamentaux en fonction d’un critère sanitaire; il pose des problèmes de protection des données et de sécurité informatique; il confère à des personnes qui normalement n’y sont pas habilitées la tâche de contrôler et de vérifier les identités. Bref, l’enjeu est énorme!

Une logique digitale déresponsabilisante

Une autre piste d’explication de ce «oui» me semble pouvoir être cherchée dans le changement profond qu’entraîne l’extension du numérique à tous les aspects de nos existences. Dans ce bouleversement, le développement des réseaux sociaux constitue un des éléments-clés. Outre la masse de données gracieusement fournies à des acteurs hégémoniques peu soucieux d’éthique, ce «dispositif technique hautement élaboré prioritairement destiné à flatter ’l’individu-roi’ contemporain» permet, entre autres, de refuser ou d’accepter un contact d’un simple «clic», voire de «bloquer» une personne considérée peu auparavant comme amie (3).


La rupture d’une liaison n’a dès lors même plus besoin d’explication ni d’échange de visu. Celui ou celle qui met fin à la relation est libéré de l’obligation d’assister et d’entendre la réaction d’autrui, donc d’un sentiment de culpabilité à la vue des effets de l’annonce de rupture. Dans ces conditions, le «bannissement» est plus facile à prononcer, éventuellement d’ailleurs au su des autres contacts, encouragés selon les cas à éviter de «liker» toute page ou commentaire émanant de la personne exclue, voire à pratiquer un harcèlement groupé.


La condamnation à l’exclusion sociale profite d’une apparente neutralité technologique: le lien de cause à effet s’efface, la responsabilité de mes actes et de mes propos n’est plus qu’un lointain souvenir. Voter pourrait bien être de plus en plus influencé par une logique similaire: d’un simple coup de crayon, comme d’un simple «clic» de souris, nous faisons disparaître ceux et celles qui nous dérangent.

Aujourd’hui ce sont les non-vacciné.e.s qui ont été mis.e.s au ban de la société. Demain, qui sera «décoché» de notre réseau? Sommes-nous encore capables de débattre en raison, d’argumenter, d’écouter les arguments d’autrui, de tenter de comprendre une autre vision, de supporter des divergences d’opinion? Puis-je accepter l’autre lorsque sa conception d’une vie bonne est différente de la mienne? Sommes-nous disposé.e.s à chercher ensemble comment articuler spécificités individuelles et collectivité sans tomber soit dans le communautarisme d’individus triomphants, enfermés dans leurs certitudes, soit dans l’homogénéisation imposée et contrôlée par l’Etat (4)? Des citoyennes et citoyens d’autres pays nous enviaient de pouvoir nous prononcer sur une question aussi cruciale que celle du passe COVID, car ils avaient bien perçu l’enjeu. Ils comptaient sur nous pour ouvrir une brèche dans la cage toujours plus étroite du contrôle digital sur nos corps, comme sur l’ensemble de nos existences. Nous les avons déçu.e.s.


Puissions-nous saisir d’autres occasions de desserrer l’étau d’une logique numérique qui tend à devenir hautement toxique.

 

(1) «De deux problèmes particuliers du droit d’urgence», 5.12.2021, Le grain de sable – Le blog de Suzette Sandoz (letemps.ch), consulté le 8.12.2021.


(2) Figurait sur le bulletin de vote le texte suivant: «Acceptez-vous la modification du 19 mars 2021 de la loi fédérale sur les bases légales des ordonnances du Conseil fédéral visant à surmonter l’épidémie de COVID-19 (loi COVID-19) (cas de rigueur, assurance-chômage, accueil extra-familial pour enfants, acteurs culturels, manifestations)?»


(3) Eric SADIN, La vie algorithmique. Critique de la raison numérique, L’échappée poche, 2021 (20151), p. 150s.


(4) Je recommande de lire à ce propos les brillantes analyses et propositions de Jean-Marie Guéhenno dans son ouvrage Le premier XXIe siècle. De la globalisation à l’émiettement du monde, Flammarion, 2021.

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