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Article rédigé par :

Ariane Bilheran

Faillite de l’autorité, corruption de la langue et totalitarisme

éducation
© DR

Cet article est le premier d'une trilogie signée Ariane Bilheran. Les parties suivantes de ce dossier thématique sur l’autorité, la novlangue et le totalitarisme seront diffusées prochainement.

L’observation des chutes de civilisation dans l’histoire humaine, depuis une perspective systémique et psychopathologique, nous permet de construire une réflexion de l’individu jusqu’aux masses qui soutiennent les avènements totalitaires.


La résurgence actuelle de pouvoirs tyranniques et autoritaires liée à la dérive totalitaire que nous traversons rend indispensable une telle réflexion pour comprendre les processus en jeu dans l’exercice du pouvoir et leur répétition dans l’histoire.


Le concept d’autorité est central en philosophie politique. À partir d’un double prisme philosophique et psychopathologique (fondé sur ma clinique, tant en cabinet libéral que lors des enquêtes effectuées à la suite de plaintes de harcèlement dans les institutions et entreprises, ainsi que sur mes observations cliniques des glissements sémantiques actuels), j’analyserai ici en quoi l’autorité se construit avec la langue, et se délite avec l’apparition de la novlangue, pour reprendre l’expression chère à George Orwell.


Les représentations humaines se disent et se construisent à partir de notre parole. Nous verrons dans un deuxième temps les raisons pour lesquelles l’expression d’une langue dégradée témoigne d’une éclipse de la raison, et partant, de la civilisation, avant d’envisager des antidotes dans notre paysage contemporain.

 

Pourquoi l’autorité est-elle en lien avec la langue?

 

Définir l’autorité


L’auctor est celui qui fonde une parole et s’en porte le garant. L’autorité, fonction politique et civilisatrice, transforme une masse en peuple et garantit les interdits de civilisation.


L’autorité suppose une relation asymétrique: le Maître transmet au Disciple, appelé à devenir Maître à son tour. Il existe donc un rapport de transmission. La dégénérescence de l’autorité est un abus par manipulation (gourou), par autoritarisme (tyran). Le Disciple reçoit du Maître une responsabilité, qui est aussi une dette, celle de transmettre le monde sans le détruire. C’est sur ce point précis que l’autorité concerne l’éducation: «L’éducation est le point où se décide si nous aimons assez le monde pour en assumer la responsabilité et de plus le sauver de la ruine qui, sans ce renouvellement, sans l’arrivée des nouveaux et des jeunes, serait inévitable», précise Hannah Arendt.


Tandis que le pouvoir conquiert l’espace de façon horizontale, l’autorité sert de médiateur d’une transcendance et investit le monde dans la verticalité et ses attributs (hiérarchie des valeurs, mérite, durée, etc.).


L’auctoritas héritée des Romains désigne la légitimité fondée sur la transmission de ceux qui ont posé les fondations du monde commun. Du verbe augeo, l’auctoritas signifie faire naître, augmenter, produire à l’existence. L’auteur (auctor) est celui qui fonde une parole et s’en porte le garant. Cette parole inscrit une durabilité qui défie la matière et sa corruptibilité, et relie passé, présent et futur dans une lutte contre la tyrannie de l’immédiateté.


L’autorité porte l’héritage symbolique de la fondation et des origines, elle enracine. Elle relève en ce sens du savoir contemplatif qui naît dans la vita contemplativa. Hannah Arendt voit d’ailleurs dans l’effondrement de la vie contemplative l’origine de la crise de l’autorité dans la modernité.


L’autorité confère du crédit au pouvoir, en rendant son exercice supportable. Elle est politique, au sens civilisateur. Elle légitime le pouvoir car elle relie les hommes dans le temps.


«Là où le jeu permet, la pédagogie contient»

Comme il s’agit, avec l’autorité, d’ériger un rapport au temps long, dans la chaîne de transmission qui relie l’homme à ses ancêtres et à ses descendants, elle n’est psychiquement pas donnée d’emblée, mais suppose des efforts de civilisation. Dans ses Réflexions sur l’éducation, Emmanuel Kant indiquait à juste titre, dans une filiation directe avec Platon: «Il est deux découvertes humaines que l’on est en droit de considérer comme les plus difficiles: l’art de gouverner les hommes et celui de les éduquer.» Or, Kant a conçu la discipline comme un élément majeur de l’éducation. L’intériorisation de la contrainte est en effet ce qui permet de freiner psychiquement la tyrannie et l’omnipotence première, pour accéder ensuite à l’apprentissage, en particulier, celui de la langue: «Le défaut de discipline est un mal bien plus grand que le défaut de culture.»


La contrainte n’est pas la force. Elle est l’apprentissage progressif d’une certaine frustration et d’un rapport au temps qui, précisément, permet de différer la satisfaction de ses pulsions. Il s’agit de sortir de l’immédiateté, et de s’arrimer, pour l’enfant, sur la génération des parents, pour grandir, tel un arbuste qui a besoin de tuteurs pour ne pas être balloté au gré du vent. Là où le jeu permet, la pédagogie contient.


Ce qui se passe au sein de la famille dans l’éducation est déjà de l’ordre de la «vie éthique» dont parlait Hegel, celle qui pose les piliers de la vie ultérieure en société. C’est la raison pour laquelle la philosophie de l’éducation a tant préoccupé la philosophie morale et politique.


L’action civilisatrice de l’autorité démarre dans l’éducation primo-infantile, puis, au fur et à mesure de la croissance, s’élargit au champ civique et social. Car il s’agit de la construction psychique d’individus qui, pris collectivement, seront porteurs de la civilisation. Avec «l’anacyclose», Polybe mettait en garde, à la suite d’Aristote sur les dégénérescences des pouvoirs, dont l’ochlocratie: gouvernement d’une masse informe, dépourvue d’éducation, d’esprit critique et de rationalité, ballotée au gré de ses opinions et de ses pulsions. Une telle masse est le terreau des résurgences totalitaires et se croit autoengendrée, sans plus aucune préoccupation de la moindre forme de transmission ni d’héritage symbolique.


En somme, la crise de l’autorité est liée à une société qui méprise le savoir et la sagesse, ou pire, qui l’ignore et lui préfère «le règne de l’opinion», tel que Platon l’avait déjà théorisé. La rupture des liens généalogiques et historiques, ainsi que l’affaiblissement de la transmission, et la suppression intentionnelle des sagesses comme des savoirs antiques ont pour corollaire un auto-engendrement de chacun comme «sachant»: on s’autoproclame thérapeute, coach, expert… avec un déni des vrais experts.

 

L’éducation consiste en effet à conduire hors de l’état d’infans (celui qui n’a pas accès à la parole comme fonction raisonnante) vers une autonomisation. Certains décrient cette étymologie mais elle me semble particulièrement signifiante au contraire: le statut d’enfant est lié à celui de l’absence de maîtrise de la parole. Acquérir une maturité psychique d’adulte suppose de s’extraire de la tyrannie de l’immédiateté pulsionnelle pour entrer dans le champ des représentations et de la parole signifiante. Aussi, il faut tout à la fois contraindre ce champ pulsionnel et permettre l’avènement des «processus secondaires» dont la rationalité (qui suppose d’avoir acquis la distinction entre le vrai et le faux, le juste et l’injuste) et son expression dans la langue.


D’un point de vue psychologique, une carence en autorité induit plusieurs effets dans le développement de l’enfant. Un enfant laissé sans autorité est voué à ressentir une profonde angoisse d’abandon et une réelle détresse. De plus, une lacune en autorité est aussi une lacune en limites, lesquelles sécurisent et permettent le développement psychique. En leur absence, l’enfant est soumis à une illusion de toute-puissance, à une tyrannie psychique sous l’emprise de pulsions de destruction qui doivent être transformées en des œuvres de construction.


«La dérive totalitaire actuelle s’enracine en partie dans le pédagogisme qui a refusé ce rapport à la contrainte»

Il y a en effet un besoin d’autorité chez l’enfant, un «besoin d’être éduqué» qui «existe chez les enfants sous la forme d’un sentiment qui leur est propre, celui de l’insatisfaction d’être tels qu’ils sont», «le penchant qui les incite à appartenir au monde des adultes, qu’ils pressentent comme quelque chose de supérieur au leur, ou encore le désir de devenir grands» nous dit Hegel. L’erreur d’une certaine pédagogie s’applique «à représenter les enfants comme parvenus à maturité et satisfaits de l’état où ils se trouvent, alors qu’en réalité, cet état, ils le sentent eux-mêmes comme un état de non-maturité», ajoute-t-il.


La dérive totalitaire actuelle s’enracine en partie dans le pédagogisme qui a, tout à la fois refusé ce rapport à la contrainte (qui suppose des efforts de l’adulte éducateur), fabriqué l’illettrisme et promu des méthodes laxistes. Dans son livre Vers une école totalitaire? L’enfance massifiée à l’école et dans la société, Liliane Lurçat dénonce ce qu’elle appelle le «pédagogisme», et dont il est clair qu’il s’agit de l’instauration d’une démagogie au sein de la pédagogie lui supprimant tout attribut d’autorité, en ôtant la relation intime de la pédagogie au savoir qu’elle est supposée transmettre, mais aussi de la pédagogie et du savoir à l’auteur (l’enseignant) qui les incarne: «Quand la pédagogie prétend s’opposer à la transmission des connaissances et des valeurs, quand elle s’émancipe de tout lien avec le passé, et qu’elle prétend transformer la société, elle devient pédagogisme. A-t‑on besoin de spécialistes de la pédagogie qui viennent dire aux enseignants ce qu’ils doivent faire? Voilà la question à laquelle on est tenté de répondre par la négative, car la pédagogie n’est pas séparable des connaissances à transmettre, d’une part, et de la qualité de la personne qui les transmet, d’autre part.»

 

Les «remparts de civilisation»


Ainsi on ne peut dissocier l’autorité de l’acquisition des facultés rationnelles et de la langue qui les soutient. Ce développement psychique, lorsqu’il se passe au mieux, peut s’apparenter à la construction d’une maison. L’autorité est cette fonction essentielle de symbolisation qui sépare l’informe en posant des inter-dits, qui seuls rendent possibles le partage et la transmission, notamment de valeurs morales, du sens de la justice et de l’universel, qui se construisent sur l’altérité. L’autre est autre parce que nous sommes séparés: je le parle, il me parle et nous nous parlons.


L’éducation conduit l’enfant hors de l’état pulsionnel, pour lui permettre d’accéder à la parole: l’infans est celui qui ne parle pas, parce qu’il n’a pas suffisamment développé l’accès à la parole signifiante et engageante. Ce long processus suppose la sortie d’un état confusionnel, l’apprentissage des interdits, qui sont aussi des espaces de séparation entre soi et l’autre, des tabous structurants qui permettent de s’individualiser. Le rôle de l’autorité est majeur dans la construction psychique de l’enfant.


«L’enfant comprend qu’il n’est pas tout. Il est ou garçon ou fille»

L’intolérance à la frustration est directement liée à la vie pulsionnelle et aux besoins de rencontrer une autorité ferme et bienveillante au gré du gravissement de ce que j’ai conceptualisé comme l’«échelle du développement psychique».


Dans la période approximative de 4 ans à 7 ans (le traditionnel «complexe d’Œdipe», objet de tous les contresens les plus saugrenus), l’autorité rencontrée par l’enfant dans son éducation lui permet d’ériger, d’intérioriser et de fortifier les quatre piliers symboliques suivants, que j’ai nommés des «remparts de civilisation». L’autorité est cette fonction psychique qui sort de la confusion et sépare clairement l’espace et le temps.


  • 1° interdit du meurtre

  • 2° interdit de l’inceste

  • 3° différence des générations

    L’enfant comprend qu’il s’inscrit dans une chaîne de générations; il ne s’est pas engendré lui-même.

  • 4° différence des sexes


L’enfant comprend qu’il n’est pas tout. Il est ou garçon ou fille. Et cette radicalité l’oblige à un chemin d’altérité, à une sortie d’omnipotence psychique.


Ces quatre piliers s’acquièrent par la solidité du monde adulte autour: non pas un monde autoritaire, mais une autorité bienveillante, une aide à ériger les murs de la maison qui contiennent l’état pulsionnel primaire («je fais ce que je veux quand je veux»). L’enfant apprend à composer avec la frustration et avec l’ennui, ce qui lui permet de développer sa créativité et son imaginaire.


«Toutes les décadences du pouvoir sont marquées par une corruption de ce rapport à l’autorité»

L’enfant, après un développement psychique tumultueux, visant à une certaine maîtrise de ses pulsions, acquiert vers l’âge de sept ans (dit «âge de raison»), une maturation dans son utilisation de la langue. Il devient apte aussi à des opérations concrètes supposant une pensée logique (analyse et synthèse). Il ne s’agit pas d’une pensée abstraite, mais d’un raisonnement critique, par exemple sur des opérations mathématiques, ou encore la grammaire. À ce stade, l’enfant sait désormais composer avec une certaine frustration. Il contient davantage sa vie pulsionnelle, qu’auparavant il subissait. Il convient de mentionner les liens étroits entre éducation, rhétorique et refus des châtiments corporels, déjà établis chez Quintilien (Iᵉʳ siècle ap. J.C.), dont le célèbre traité Institution oratoire a fondé les apprentissages ultérieurs de rhétorique durant plusieurs siècles.


Grâce à l’autorité, le psychisme infantile doit apprendre à ne plus être prisonnier de pulsions tyranniques qui le débordent. Aussi, il n’est pas anodin de constater que toutes les décadences du pouvoir sont marquées par une corruption de ce rapport à l’autorité, mais aussi à l’éducation des enfants et à leur instruction. Cette corruption s’illustre par les deux extrêmes que sont l’autoritarisme et le laxisme, à savoir des terreaux propices au harcèlement: là où il y a harcèlement, il ne peut y avoir autorité, et là où il y a autorité, il n’y a pas harcèlement, puisque l’autorité vise à garantir le respect de l’intégrité dans les relations humaines.


L’intégrité émane de la parole: quel est le sens de ma parole? Est-ce que cette parole m’engage lorsque je la prononce? Est-ce qu’elle est logique, rationnelle, ancrée dans l’expérience vécue?


L’autorité est centrale dans l’éducation aussi parce qu’elle protège l’enfant. Arendt le disait en ces termes: «Le problème est simplement d’éduquer de telle façon que ce “redressement du monde” reste possible en fait, bien qu’il soit imprévisible. L’enfant a besoin de la sécurité que lui donne le monde contre l’assaut du neuf, et le monde, lui aussi, a besoin de protection, pour ne pas être submergé et détruit par l’assaut du neuf qui fait irruption à chaque nouvelle génération.»


L’autorité est ce qui introduit à la dimension symbolique (les interdits, le langage, l’éthique, la loi, la pensée, la capacité de différer), c’est-à-dire à ce qui fait séparation et permet d’intégrer d’une part, la notion d’altérité et l’idée de la mort (il existe un avant et un après, donc une fin).


Il s’agit donc de freiner la vie pulsionnelle, pour laisser émerger les processus secondaires, qui agiront comme autant de remparts pour la vie psychique. Tant que ce frein n’est pas apposé par une autorité extérieure vécue comme cohérente et sécurisante, il est impossible que l’enfant puisse réellement accéder à des apprentissages et à une socialisation pacifique. Comme le rappelait Kant, la discipline «est l’acte par lequel on dépouille l’homme de son animalité».

1 commentaire


Daemarys
il y a 8 heures

Merci ça fait plaisir à lire. En tant que parent qui avons décider d’investir du temps dans l’éducation de nos enfants.

Nous vivons avec un seul salaire, oui pour certains cela semble impossible, mais le plus difficile n’est pas de vivre avec moins d’argent, le plus difficile c’est de se retrouver isolé en tant que parent.


« Il faut un village pour éduquer un enfant » à se que l’on disait… et c’est vrai !


Quand on apprend le respect à nos enfants et que même les adultes et personnes âgés ne respectent plus les règles en sociétés… comment peut-on être crédible?!


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