La classe moyenne étouffe et se paupérise
- Abdoulaye Penda Ndiaye

- il y a 18 heures
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L’augmentation des charges incompressibles provoque un fossé grandissant entre les revenus et les dépenses. Ce phénomène provoque une inquiétante «paupérisation» de la classe moyenne, y compris dans la prospère Suisse.

Cette semaine, le site Econostrum a publié un article qui fait froid dans le dos: il décrit comment, en Suisse, la hausse continue des prix plonge un nombre croissant de ménages dans une précarité invisible dans les statistiques officielles, au point que certains ne mangent plus qu’un seul repas par jour. S’appuyant sur un sondage watson/Demoscope, il montre que près de la moitié des Suisses ont vu leur pouvoir d’achat reculer en cinq ans, qu’un tiers parle d’une forte baisse, et que même des personnes travaillant à plein temps, y compris dans des foyers à deux salaires, n’arrivent plus à équilibrer leur budget.
Selon l'Office fédéral de la statistique (OFS), la part de la population appartenant à la classe moyenne reste relativement stable depuis 2000, oscillant autour de 57%, mais les signes d'un déclassement sont de plus en plus visibles. En Suisse, le salaire médian était de 7024 francs en 2024.
Dans une étude datée de 2023, Travail.Suisse pointait du doigt un tableau inquiétant: la baisse du pouvoir d’achat de la classe moyenne. «Avec la croissance des salaires réels des vingt dernières années, les familles actives peuvent, dans le meilleur des cas, couvrir les coûts supplémentaires des primes d'assurance-maladie et des loyers plus élevés», détaillait l’étude. Pour 2026, les primes d’assurance-maladie vont augmenter de 4,4% en moyenne.
Au cours des trente dernières années, elles ont grimpé de 158%. Aujourd’hui, pour une famille de quatre personnes, le coût mensuel est d’environ 1000 francs, rien que pour l’assurance-maladie de base. Quant au budget alloué au logement, il constitue un facteur majeur de coût. Avec un risque, selon la faîtière de défense des salariés, qui compte plus de 130'000 membres, que les augmentations de loyer ne soient pas correctement reflétées dans l'indice des prix à la consommation. «L'Office fédéral de la statistique prend en compte une moyenne de tous les loyers. Cela permet de refléter aussi bien les baisses de loyers des baux existants que les hausses de loyers, par exemple pour les nouveaux baux. L'évolution des prix est donc sous-estimée pour les personnes qui vivent dans un bail récent, qu'elles aient déménagé ou non. En revanche, pour les personnes plus âgées qui vivent depuis longtemps dans le même logement, l'évolution peut être surestimée», analyse Travail.Suisse. De fait, il y a une péjoration de l’accessibilité locative.
Les organisations caritatives romandes, comme les Cartons du Cœur ou le Centre social protestant, témoignent d’une explosion de la demande d’aide, tandis que 8% des travailleurs sont désormais menacés par la pauvreté et plus de 40% de la population n’a plus aucune capacité d’épargne, révélant une crise sociale profonde derrière l’image d’une Suisse prospère.
Ces travailleurs qui peinent à boucler les fins de mois
De plus en plus de salariés ont des difficultés à joindre les deux bouts. L’Impertinent est allé à leur rencontre. Témoignages sur un sujet presque tabou.
Julien* fait partie de ces nombreux travailleurs avec un revenu somme toute correct, mais cet officier de police qui travaille à 80% peine à tenir tout le mois malgré un salaire de 6000 francs. Le quadragénaire divorcé verse une pension alimentaire de 2400 francs par mois à la maman de ses deux enfants. «Autant dire qu’il ne me reste plus grand-chose pour vivre décemment», regrette-t-il.
Les temps sont durs aussi pour Diana*, masseuse de 54 ans qui tient un cabinet depuis une vingtaine d’années. Femme divorcée et maman de deux adultes, elle dit avoir constaté une baisse de pouvoir d’achat qui s’accentue de plus en plus depuis le Covid. «En tant que masseuse, je n’ai pas constaté de chute de la clientèle mais une nette diminution de la fréquentation. Ceux qui subissent la baisse de leur pouvoir d’achat vont d’abord se concentrer sur leurs besoins vitaux. Du coup, les clients qui venaient se faire masser une fois par semaine ne viennent plus qu’une fois par mois. En toute logique, nous qui travaillons dans le domaine du bien-être, arrivons en bout de chaîne. Donc, nous subissons ainsi un manque à gagner terrible. Certains mois, dès que j’ai payé mes charges incompressibles, mon compte passe en négatif», déplore la masseuse.
Bien qu’en couple avec un homme actif dans le médical, Diana signale que même avec leurs revenus cumulés, ils n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Par conséquent, le budget alimentation a été revu à la baisse. «Manger sainement est devenu un luxe que nous ne pouvons plus nous offrir. Mon compagnon gagne moins de 3500 francs par mois. L’hôpital où il travaille n’engage que des aides-infirmiers à temps partiel. Aujourd’hui, je connais le sens de l’expression Vivre d’amour et d’eau fraîche», sourit-elle avec un brin de dépit.
«À chaque fin du mois, je me dis 'Tout ça pour ça'»
Divorcée avec un enfant ado, Justine* gagne 10'000 francs par mois. «Quand j’ai fini de payer tout ce que j’ai à payer, il me reste 1000 francs. Il faut savoir que je verse 1500 francs de pension alimentaire au père de mon fils. C’est une décision de justice. Certains mois, je dois puiser dans mes économies pour tenir. Je ne sais pas comment font les familles nombreuses», commente la quinquagénaire.
Propriétaire d’un restaurant à Lausanne, Enrico* a toujours souhaité que son épouse continue à s’occuper du foyer et de leurs trois filles. «J’étais contre le fait que les deux parents travaillent, car j’estimais nécessaire qu’un des deux puisse rester à la maison pour l’éducation et le bien-être des enfants. Mais depuis 2022, la baisse continue de mon chiffre d’affaires m’a obligé à licencier du personnel et à demander à ma femme de venir travailler avec moi. Nous travaillons plus de douze heures par jour. Mais à chaque fin du mois, je me dis «Tout ça pour ça», soupire le restaurateur italien.
Adnan* cumule trois jobs: infirmier à 80%, agent de sécurité pour un club de foot et, accessoirement, livreur de marchandises. «Sans mes deux autres activités, il me serait impossible de subvenir aux besoins de ma famille avec deux ados», explique le quadragénaire.
*Prénoms d’emprunt
Trois questions à Pierre Jean Duvivier
«La concorde civile helvétique pourrait sauter»
Diplômé de l’Université de Genève en marketing et e-commerce, assistant social de métier et formé aux sciences physiques, Pierre Jean Duvivier a mené de nombreux projets numériques en Suisse romande. Il a cofondé en France la Ligue ODEBI, dédiée à la défense des libertés fondamentales sur Internet. Il vient de publier une étude sur la perte du pouvoir d’achat des classes moyennes en Suisse et en France.

Aboulaye Penda Ndiaye, pour L'Impertinent: On parle de plus en plus de baisse du pouvoir d'achat, voire de paupérisation de la classe moyenne, dans un pays comme la Suisse, pourtant perçue comme un îlot de prospérité. Existe-t-il des données objectives pour confirmer cela?
Pierre Jean Duvivier: Absolument. On peut notamment citer l’étude réalisée par Travail.Suisse qui montre bien cette érosion du pouvoir d’achat. Il existe aussi tout un tas de données bien structurées qui permettent de conclure à une baisse du pouvoir d'achat causée par une très faible augmentation des salaires sur plusieurs échelles de temps.
Aujourd’hui, la classe moyenne s'est déclassée. On le voit notamment dans ses difficultés pour accéder à la propriété immobilière. C’était compliqué avant. Maintenant, c’est devenu quasi impossible...
Sur le plan socio-économique, si une telle tendance venait à perdurer, quelles en seraient les conséquences?
Je pense que pour la Suisse, les conséquences vont être plus graves que chez ses voisins immédiats. C’est le «consensus de vie helvétique» qui risque d’être touché. En gros et, pour faire court, les relations dans le marché du travail sont apaisées grâce à une forme de «concorde civile». Cette concorde pourrait sauter car, pour une grande partie des travailleurs, la paupérisation va briser le contrat social implicite. Sur le plan économique, la carte postale «marketing» de la Suisse risque de s'effriter. Elle sera moins attrayante pour les étrangers ayant un niveau universitaire.
Cette érosion du pouvoir d’achat de la classe moyenne a-t-elle été observée aussi dans les pays de l’UE?
Tout à fait. Entre 2000 et 2024, l’Europe a connu une inflation modérée jusqu’en 2021, suivie d’une flambée des prix sans précédent. Sur la période 2000-2019, les prix à la consommation dans la zone euro ont augmenté en moyenne d’environ 1,5 à 2% par an.
Durant ces mêmes années, les salaires réels médians ont progressé faiblement. Par exemple, en Allemagne, les réformes du marché du travail dans les années 2000 ont conduit à une quasi-stagnation des salaires pendant une décennie. En Italie et en Espagne, la crise financière de 2008, puis la crise des dettes souveraines ont provoqué une baisse ou une stagnation du revenu moyen par habitant sur la période 2000-2015.
L’accélération de l’inflation en 2022-2023, à la suite notamment du rebond post-Covid et du choc énergétique lié à la guerre en Ukraine, a constitué un choc majeur pour le pouvoir d’achat. En un an, l’inflation annuelle a atteint 8 à 10% dans la zone euro (5 à 6% en France, plus de 10% dans des pays comme l’Allemagne ou l’Espagne).
Les ménages européens ont subi une hausse brutale des prix de l’énergie et des produits alimentaires de base.









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