L’étrange cas de la Swiss National COVID-19 Science Task Force

Dernière mise à jour : 21 févr. 2021

La Swiss National COVID-19 Science Task Force, groupe d’experts censé éclairer les décideurs sur l’évidence scientifique dans la crise du coronavirus, continue de jouir d’une visibilité extraordinaire et d’influencer le quotidien des Suisses de manière inédite. Un débat sur sa légitimité et son rôle apparaît plus nécessaire que jamais. Et surtout, il est grand temps d’examiner de manière critique la qualité de son travail scientifique.

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Article signé Catherine Riva et Serena Tinari, initialement publié sur Re-check.ch, sous licence Creative Commons

En moins d’un an, les médias helvétiques ont hissé certains chercheurs au rang de VIP. Alors qu’en janvier 2020, les noms de Marcel Salathé, Jacques Fellay, Christian Althaus, Didier Trono, Samia Hurst-Majno, Richard Neher, Nicola Low, Martin Ackermann ou encore Matthias Egger étaient pratiquement inconnus du grand public, aujourd’hui tout le monde en Suisse, ou presque, sait qui sont ces experts membres de la Task Force.


Leur notoriété actuelle n’est guère surprenante: selon le magazine Horizons du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS), pour la seule période allant de janvier à juin 2020, la base de données des médias suisses SMD compte par exemple plus de 1400 entrées pour Marcel Salathé et quelque 700 entrées pour Christian Althaus (qui a quitté la Task Force en janvier 2021). Ces valeurs records illustrent bien le constat du rapport «Qualität der Medien, Jahrbuch 2020», publié par le Centre de recherche Domaine public et société fög de l’Université de Zurich: depuis février 2020, les médias ont développé une grande dépendance aux experts et lorsqu’il est question de la crise COVID-19, les premiers à être sollicités en Suisse sont membres de la Task Force.


La mission officielle de ces chercheurs est de conseiller le Conseil fédéral, les cantons et l’administration fédérale dans la crise COVID-19 par le biais de recommandations censées reposer sur l’évidence scientifique. Mais force est de constater que la Task Force se borne rarement à conseiller. Depuis février 2020, il ne se passe pas un mois sans que l’un de ses membres, voire le collectif entier ne donne activement de la voix dans les médias (comme par exemple ici en juin, ici en juillet, ici en août, ici en septembre, ici en octobre, ici en novembre et ici en décembre 2020).

Le plus souvent, c’est pour brosser un tableau menaçant de la situation, critiquer les mesures décrétées par les autorités et en réclamer de plus strictes. Et même quand le Conseil fédéral décide dans un premier temps de ne pas suivre ses recommandations, la Task Force finit presque toujours par obtenir ce qu’elle préconise: par exemple le port du masque obligatoire dans les transports publics, ou encore la fermeture des restaurants, des bars et des boîtes de nuit.


La Task Force est donc aujourd’hui l’un des organismes les plus influents du pays et à ce titre, sa légitimité et la qualité de son travail méritent un examen.


Quel statut? Quelle légitimité?


Commençons par rappeler que la Task Force est un organisme non élu et non représentatif, qui ne rend de comptes ni au peuple, ni au Parlement. Elle s’est auto-constituée, entre autres à l’initiative de certains de ses membres. Les documents que nous avons obtenus au terme d’une demande LTrans, indiquent que Martin Ackermann, actuel président de la Task Force, a adressé le 24 mars 2020 avec Yves Flückiger (swissuniversities), Michael Hengartner (président du Conseil des EPF) et Matthias Egger (président du Fonds national suisse) un fichier Word en trois langues à Lukas Bruhin, responsable de l’Etat-major du Conseil fédéral chargé de gérer la crise du coronavirus. Ce document présentait un concept «clé en main» pour une task force scientifique ad hoc. La comparaison de ce fichier et du document, par le biais duquel l’OFSP et le SEFRI ont confié le mandat de mettre sur pied une «Swiss National COVID-19 Task Force» au Fonds national Suisse (FNS), au Conseil des EPF (Ecoles polytechniques fédérales), à Swissuniversities et aux Académies suisses des sciences, montre que les responsables de l’Etat-Major de crise, de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) et du Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI) ont avalisé ce concept pratiquement sans le modifier. L’entrée en fonction de la Task Force a alors été réglée en quelques e-mails, quelques coups de fil et une présentation Power Point. La question de la durée de son mandat n’a pas été abordée.

A cette absence de légitimité démocratique s’ajoute un fonctionnement pour le moins opaque. Ses membres sont cooptés. Les nominations doivent simplement être approuvées par les mandataires de la Task Force, qui sont aujourd’hui le Département fédéral de l’intérieur (DFI) et l’OFSP. Il n’existe aucun règlement qui fixe les critères de désignation, les modalités d’élection ni de tournus. Pietro Vernazza, médecin-chef du service d’infectiologie de l’hôpital cantonal de Saint-Gall, par exemple, avait été invité en mars 2020 à rejoindre le comité d’experts. Avant d’être désinvité sans explication.


La transparence concernant les conflits d’intérêts éventuels des membres de la Task Force n’a pas non plus toujours été à l’ordre du jour. En avril 2020, lorsque nous avions demandé au SEFRI et à l’OFSP de nous transmettre les déclarations d’intérêts de ces chercheurs, ils nous avaient indiqué le site Internet du groupe d’experts, où, à l’époque, ne figuraient que des liens renvoyant à la page web de chaque chercheur dans l’institution où il travaillait. Or une telle page ne contient pas, en principe, de déclaration de conflits d’intérêts: elle est avant tout un espace où le scientifique présente ses travaux sous le meilleur jour possible, avec la liste de ses publications et de ses distinctions. Il a fallu attendre juin 2020 pour que des déclarations d’intérêts en bonne et due forme soient disponibles. La question du contrôle de leur exactitude reste toutefois entière.


Autre point problématique: ni le législatif, ni le souverain n’ont les moyens de savoir comment les 70 membres actuels de la Task Force prennent leurs décisions: une autre demande LTrans adressée par Mike Wyniger, réalisateur à Berne, a en effet révélé que la Task Force ne tenait pas de procès-verbaux de ses séances. Gian Casutt, responsable de la communication du Conseil des EPF, a justifié cette absence de documents officiels comme suit: «Comme vous le savez peut-être, les membres de la Task Force travaillent de manière bénévole et ne sont pas rémunérés, de ce fait, les procédures restent simples sans charge administrative.» Cette volonté de fonctionner de manière non bureaucratique a peut-être des avantages pour les membres de la Task Force, mais elle pose un important problème en termes de transparence et de possibilité de contrôle démocratique. En effet, la loi fédérale sur l’archivage prévoit l’obligation d’archiver «tous les documents de la Confédération qui ont une valeur juridique, politique, économique, historique, sociale ou culturelle». Ce sont les documents ainsi archivés auxquels accèdent celles et ceux qui déposent des demandes LTrans. De fait, si la Task Force ne produit pas de procès-verbaux de ses séances, une part importante de ses activités ne pourra jamais être soumise à un examen détaillé, ni aujourd’hui, ni à l’avenir.

Aucun texte, enfin, ne règle la question de la suspension des activités de la Task Force ni de sa dissolution.


Non-respect des règles et confusion des rôles


Néanmoins, depuis le tout début, son règlement précise que ses membres ne sont pas censés communiquer directement avec les médias ni sur les réseaux sociaux, à moins qu’ils ne le fassent uniquement en leur nom. Seul son président y est habilité et si cette communication porte sur de nouvelles mesures, elle doit se faire après que celles-ci ont été rendues publiques par les autorités.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que certains membres de la Task Force ne tiennent pas toujours compte de ces dispositions, si l’on se réfère à la régularité de leurs interventions publiques dans les médias mainstream et sur les réseaux sociaux.


L’interview de Samia Hurst-Majno publiée par le Blick le 7 février 2021 est emblématique de ce qui se passe depuis dix mois: lorsqu’ils sont sollicités, ces experts ne s’expriment jamais uniquement en tant que chercheur d’un domaine de spécialité; les médias précisent en effet toujours qu’ils sont «membres de la Task Force». Ainsi, dans l’article du Blick, Samia Hurst-Majno est présentée d’abord comme «vice-présidente de la Task Force», sa spécialité n’est évoquée qu’au bout de sept questions (sur onze). La chercheuse s’exprime d’ailleurs longuement sur des questions d’épidémiologie, notamment la menace d’une troisième vague et l’évolution du nombre de «cas», mais aussi sur l’attitude des habitants du pays (nous serions «trop peu prudents») et l’opportunité de nouvelles mesures. Autant de sujets qui ne relèvent pas de son domaine (la bioéthique). Ce qui manifestement n’empêche pas Samia Hurst-Majno, à l’instar d’autres membres de la Task Force, de se sentir habilitée à commenter ces aspects, et à distribuer les bons et les mauvais points à la population et aux autorités.


Le résultat de cette confusion des rôles est le même depuis des mois: les déclarations des membres de la Task Force font les gros titres. Aussitôt reprises par d’autres médias, elles deviennent des «faits» qui attisent l’inquiétude et la tension, et finissent par influencer les exécutifs. On ignore cependant les tenants et aboutissants des discussions entre les exécutifs et la Task Force. La demande LTrans que nous avons déposée dans ce sens à la mi-janvier 2021 ne devrait trouver réponse que fin février 2021. Nous ne manquerons pas de tenir nos lecteurs informés. En attendant, une chose est sûre: les prises de position publiques des membres de la Task Force déterminent régulièrement la direction du débat, en dépit du fait que le règlement de ce groupe d’experts stipule que les choses ne devraient pas se dérouler ainsi.


Mais cette indépendance n’est-elle pas positive? pourrait-on objecter. Ne garantit-elle pas que les scientifiques puissent travailler sans subir de pressions politiques? La réponse pourrait être oui, si la production scientifique de Task Force était de grande qualité.

Malheureusement, celle-ci n’est pas au rendez-vous.


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