«Il faut voir le don qui se cache dans son hypersensibilité»

Dernière mise à jour : sept. 29

Fabrice Midal est philosophe et fondateur de l’Ecole occidentale de méditation. Auteur de plusieurs best-sellers, dont Foutez-vous la paix, il signe un nouvel ouvrage à l’intention des écorchés vifs de ce monde, que la science identifie désormais comme hypersensibles. Pour L’Impertinent, l’écrivain français est revenu sur les principales réflexions de son nouveau livre, dont la lecture évoque un guide initiatique destiné à une meilleure compréhension de soi-même.

© Alexandre Agostini


Amèle Debey, pour L’Impertinent: A quoi reconnait-on un hypersensible?

Fabrice Midal: Il y a plusieurs critères, cela se situe à différents niveaux et c’est d’ailleurs ce qui fait toute la force du concept. D’abord, la sensibilité: certains de vos sens sont hyper développés. Ce peut-être certaines odeurs qui vous dérangent profondément, d’autres qui vous enchantent. Il peut y avoir une sensibilité au bruit: un de mes amis a du mal à entrer dans une pièce où il y aurait une musique très forte, par exemple. Beaucoup des gens qui ressentent cela sans savoir qu’ils sont hypersensibles ont tendance à penser qu’ils exagèrent, qu’ils font des caprices, alors qu’en fait ça se situe au niveau du cerveau.

Le second critère est émotionnel: les hypersensibles vivent les émotions de manière forte. Il m’arrive par exemple d'éclater en sanglots en allumant la radio, à l’écoute de certaines nouvelles.

Le troisième niveau est empathique: vous entrez dans une pièce et vous sentez tout de suite si quelqu’un ne va pas bien.

Ensuite, au niveau social, les hypersensibles ont une sorte d’exigence. Ils ont beaucoup de mal avec le côté purement social des relations un peu superficielles. Ils ont besoin qu’il y ait une sorte d'intensité, de vérité au niveau des relations.

Le point suivant se situe au niveau cognitif: ils ont l’esprit en popcorn. Une information leur vient, puis une autre, l’esprit n’est pas toujours parfaitement logique.


«On se pensait inadapté, alors qu’on a juste un fonctionnement différent»

Un autre critère déterminant: une très forte aspiration à ce que les choses soient justes. Un besoin intrinsèque de justice. Comme ils ont une forte empathie, ils perçoivent ce qui est injuste et violent et c’est insupportable pour eux.

Ce que j’aime bien dans l’hypersensibilité c’est qu’il y a plusieurs sens, ce n’est pas monolithique, mais constitué de facteurs différents.

En lisant mon livre, on est rassuré car on ne voyait pas forcément les rapports entre ces nombreux éléments. On se pensait inadapté, en faute, alors qu’au contraire, on a juste un fonctionnement différent. C’est un peu comme si on allait sur l’autoroute en sens inverse, que l’on en ressentait un inconfort alors que tout le monde nous répond que tout va bien et qu’on n’a qu’à lâcher prise. Quand nous avons en fait des raisons d’être inquiets, car il y a plusieurs choses qui font gravement défaut et c’est très problématique pour nous.

Le diagnostique n’est-il pas difficile à poser dans une société qui ne nous donne pas forcément les cartes pour nous analyser et qui a tendance à catégoriser rapidement ce genre d’attributs, les associant à de la bipolarité par exemple?

Je dirais surtout que notre société, très normative, considère que les formes de singularité sont des formes de pathologie. Cela induit que les hypersensibles, au lieu d’explorer leur singularité, se sentent inadaptés, coupables et malades.

Il me semble que cela va même plus loin, puisque les conséquences de cette hypersensibilité, qui peuvent parfois prendre la forme d’addictions, par exemple, qu’elle soit affective ou autre, a pour effet de mettre l’hypersensible au ban de la société. De le marginaliser.

Tout à fait. Quand on ne se comprend pas, c’est très douloureux. On n’a pas le bon mode d’emploi. On s’en veut, on est perdu, on fait des mauvais choix. On pense qu’on n’est pas capable, qu’on est en faute. Donc on fait des conneries. L’hypersensible a un tel besoin de relation profondes, vraies, sincères. C’est compliqué dans un monde qui considère que ça ne sert à rien. Que ça n’est pas utile.

Les valeurs de notre société, qui sont productivité, efficacité, gestion totale de tout, sont des valeurs radicalement opposées à ce qui est essentiel pour un hypersensible. Qui a besoin de sens, d’empathie, de vérité, de temps, d’écoute, de sensibilité. Et notre monde considère que ça ne sert à rien. Le modèle de la société est que l’individu disparaisse dans la fonction productive et consommatrice qui est la sienne. Donc l’hypersensible se retrouve dans une situation pas évidente.

Est-ce que tout le monde peut, à différent degré, être hypersensible?

Non. Il semblerait quand même qu’il y ait des marqueurs biologiques de l’hypersensibilité. Il y aurait 15 à 20% de la population hypersensible, selon différentes études. Depuis les temps les plus anciens, une partie de la population est hypersensible. Ce sont eux qui permettent à la société de survivre, car ils voient les choses que d’autres ne voient pas. Les troubles, les problèmes, les dangers.

Notre société aurait intérêt à prendre en compte ce dont les hypersensibles sont les portes-paroles, comme la sensibilité et l’empathie. Elle pourrait être moins opposée à cette dimension et permettre à tout le monde de cultiver ces caractéristiques.

Ce serait génétique?

C’est ce que les recherches semblent démontrer. Des études attestent que l'on arrive même à le repérer chez certains grands singes. Je pense qu’on naît hypersensible.

L’avènement des réseaux sociaux ne fait-il pas la gloire du «faux self» (en psychanalyse, le faux-self est une personnalité contrôlée, qui permet de s’adapter à l’environnement)?

Franchement, je ne sais pas. Ce serait trop facile de dire oui. Je me méfie des pseudos évidences. C’est ce qui m’arrête, je doute.

Le doute permanent est-il aussi un trait de l’hypersensibilité?

Non, là je réponds en tant que philosophe. Il faut éviter de répéter tout ce que tout le monde raconte partout, tout le temps, sans l’avoir pensé. C’est une exigence humaine.

Pensez-vous que notre société a une part de responsabilité dans la déroute des hypersensibles, qu’elle a tendance à juger plutôt qu’à aider?

Je ne dirais pas ça comme ça. Les valeurs de notre société, d’un capitalisme extrême, ne peut que considérer l'hypersensibilité comme ce qui empêche la machine de fonctionner à plein régime. Mais aucune société ne peut vivre sans les hypersensibles. Ce sont eux qui, dans n’importe quel boulot, inventent des solutions en dehors des protocoles. Quand elle suit toutes les règles, toute société finit par mourir. Qu’elle soit sociale ou entrepreneuriale. C’est paradoxal: les hypersensibles n’ont pas leur place, mais en même temps il en faut.

Je pense qu’il y a une tension et qu’elle ne semble pas vouloir être levée. Mais je ne suis pas du tout favorable à ce qu’il y ait des changements dans l’éducation afin que l’on détecte les hypersensibles plus tôt. Je trouve que ça n’est pas si mal que ce soit difficile pour eux, de ne pas trouver leur place à l’école. La vie c’est comme ça, rien n’est toujours parfait, on doit faire face à l’adversité. On ne peut pas rêver un monde dénué d’adversité, c’est un peu naïf. Il faut que les hypersensibles découvrent leur force. Arrêtons avec l’idée que c’est de la faute de la société. Aucune société n’a jamais été ni juste, ni parfaite. Il faut se débrouiller avec ça. Par certains côtés, notre société est atroce, mais par plein d’autres aspects, nous vivons une époque extraordinaire.

Quand on est hypersensible, on voit à quel point la société nous a fait souffrir, à quel point nos parents nous ont éduqués avec beaucoup de violence parce qu’ils n’ont pas compris notre hypersensibilité, mais il faut dépasser cela. Ça n’a pas de sens de rester scotché sur nos parents, sur la société ou sur l’école. Les gens ont fait ce qu’ils ont pu et il faut s'y faire et découvrir comment on peut utiliser ce qu'on a vécu pour en faire une force.

Dans le milieu dans lequel je travaille, mon hypersensibilité est à la fois un handicap et un atout. Donc j’apprends.

De part son besoin intrinsèque de justice, d’être utile à la société contre vents et marées, de part son empathie, et sa créativité, l’hypersensible ne doit-il pas, quelque part, renoncer au bonheur? «Art never comes from happiness» disait Chuck Palahniuk. Que pensez-vous de cela?

Mais quelle est cette idée que le bonheur doit être quelque chose de confortable? Est-ce que le fait de s’engager, de créer, d’inventer n’est pas une manière beaucoup plus profonde d’être heureux? Là je pense qu’on marche sur la tête.

Aristote, qui remet le bonheur au cœur de la pensée, explique très bien que le bonheur est en adéquation avec ce qu’on est vraiment et ce qui est pour nous une vie bonne. Si, pour vous, cette vie c’est d’aider à ce que le monde soit plus apaisé, pourquoi ne serait-ce pas ça le bonheur?


«Notre idée du bonheur est une idée totalement impuissante»

L’idée que le bonheur est une vie tranquille, sans problème, comme une sorte de mollusque est une idée complètement malade. Notre monde manque profondément de maturité là dessus. Notre idée du bonheur est une idée totalement impuissante. Cela vient des stoïciens, qui définissent le bonheur par l’ataraxie. Si vous ne sentez plus rien vous êtes heureux. Quel est l’intérêt de ne rien sentir du tout?

Je pense que le sens de la vie n’est pas d’être dans un état calme, zen, cool en toute situation, mais qu’être heureux c’est de sentir que ce qu’on fait nous touche au plus profond de notre vie. Nous enthousiasme. Nous embarque. Nous fait aller de l’avant. Qu’on se sent à la fois responsable de sa vie et pour autrui et qu’il y a quelque chose de plus grand en nous. Il faudrait plutôt voir le bonheur qui existe dans nos engagements.

Finalement, être en accord avec soi-même?

Je préfère dire: déterminer ce qui est une vie accomplie pour soi. «En accord avec soi-même», c’est à double tranchants.

Pourquoi?

Parce que ça peut devenir un peu égocentrique: en accord avec moi-même, j’ai envie de ne rien faire. Comment sait-on si c’est juste? Tandis que trouver ce qui est pour soi une vie bonne implique de l’analyse, de l’étude et une remise en question. Etre en accord avec ce qui est réellement important pour soi-même, ce qui oriente notre vie et lui donne un sens. Je trouve que cela sonne plus juste.

Les hypersensibles sont perdus parce qu’on leur présente une image du bonheur qui ne correspond absolument pas à ce qui les intéresse. Un hypersensible souffre parce que tout est trop et en même temps, si ce n’est pas trop, c’est insupportable pour lui. De temps en temps, il trouve qu’il y a trop d’émotion et trop d’intensité, mais au fond de lui, s’il n’y a rien, il a l’impression que ça ne va pas. C’est important pour lui que les choses soient vivantes.

Travailler pour ne rien faire de vraiment utile est insupportable pour les hypersensibles. Ils ont besoin qu’il y ait quelque chose de réel.

En ce moment, les opposants aux mesures sanitaires sont traités d’ignorants. Les gens qui ne veulent pas se faire vacciner seraient moins éduqués que les autres, etc... Mais n’est-ce pas un trait d’hypersensibilité de vouloir se battre contre toute l’incohérence que l’on nous impose depuis près de deux ans?

Non. On ne peut pas dire «voilà une cause qui est juste ou injuste». Il y a des hypersensibles qui sont contre la situation sanitaire et d’autres qui la trouvent juste. Beaucoup, sentant la souffrance de plein de gens, vont trouver que le vaccin est une chance extraordinaire.


L’hypersensible va sentir les choses avec beaucoup d’intensité, ça va beaucoup le travailler.

Aujourd’hui, on se cache derrière la science et la technologie pour justifier des changements de paradigmes sociétaux. N’est- ce pas une victoire de l’intellect sur l’émotionnel, pour ainsi dire?

D’abord, l’intellect et l’émotionnel ne sont pas séparés. Toute les neurosciences montrent aujourd’hui qu’il est totalement illusoire de penser que l’intellect fonctionnerait mieux sans émotion. Vous ne pouvez pas avoir de pensée sans émotion.

Ensuite, il ne s’agit pas de la science, mais d’une forme de technique qui prend la place de la science. Il y a quelque chose là de profondément irrationnel. Le rapport ici n’est pas entre la raison et l’émotion, mais plutôt la manière dont la science apparaît comme vérité indiscutable est le signe d’un profond irrationalisme.

La façon dont notre société attend de la science qu’elle dise ce qu’il faut faire à tout prix est contraire à l’esprit de la science, qui ne peut pas avoir toutes les réponses, qui pose des hypothèses, qui remet en question.


«Si on ne peut pas la contester, ça n’est plus une science, c’est de l’idéologie»

On demande à la science d’être vérité. Mais si la science ne peut plus être questionnable, elle n’est plus scientifique. C’est la fameuse explication de Popper, qui montre que le propre de la validité épistémologique d’une science c’est qu’elle soit contestable. Si on ne peut pas la contester, ça n’est plus une science, c’est de l’idéologie.

Le rapport que nous avons à la science aujourd’hui est irrationnel et non-scientifique. Les politiciens attendaient de la science qu’elle donne des réponses indiscutables, mais beaucoup de scientifiques ont admis qu’ils ne pouvaient pas savoir. Qu’ils n’avaient pas de certitudes.

Les gens ont eu le sentiment de découvrir avec effroi que la science était un questionnement constant. En cela, la pandémie a révélé quelque chose de la vérité scientifique: la science n’est pas là pour donner des réponses définitives et fermes. Elle n’émet que des hypothèses qui, la plupart du temps, sont fausses. Ça ne veut pas dire qu’elle a tort, mais bien qu’elle fait son travail. Le travail de la science c’est de poser, d’interroger et de remettre en question.

Quelque part c’est un peu comme si on avait politisé la science?

On essaie plutôt de l’instrumentaliser en lui demandant quelque chose qui n’est pas de son ressort. Elle ne peut pas remplacer la décision politique.

Le philosophe Martin Steffens assimilait, dans une récente interview, le pass sanitaire à «une défaite de la morale». Qu’en pensez-vous?

C’est un peu naïf. La vie sociale ne se fait pas sur la morale. C’est comme dire «porter une ceinture de sécurité, c’est une défaite de la morale» ou «être jugé pour un crime est une défaite de la morale». Je ne comprends pas. Le propre de la dimension sociale c’est justement d’être là à la place de la morale qui est, heureusement, une question individuelle. Les règles qu’on nous impose ne le sont pas au nom de la morale, mais du bien social.

Pour revenir au sujet de l’hypersensibilité: quel entraînement conseilleriez-vous à des dépendants?

En tant que philosophe et donc non thérapeute, je ne peux qu’avoir un regard tout à fait partiel. Ce qui me semble frappant: nous sommes profondément, en raison de la situation sociale dans laquelle nous vivons, coupés de ce que nous sentons. De notre expérience. De notre intériorité. Je crois que ce qui pourrait être utile aux personnes dépendantes est de trouver des manières d’entrer en rapport, sans jugement, à ce qu’elles sentent. Une manière de trouver comment explorer, sentir les émotions qu’elles sont en train de vivre.

N’est-ce pas justement le danger pour elles de ne pas savoir gérer leurs émotions?

Pourquoi vouloir gérer ses émotions et entrer dans un rapport capitaliste à soi-même? On doit gérer son compte en banque, non ses émotions. Ce qui se passe est plutôt que ces personnes ne parviennent pas à avoir un rapport à leurs émotions. Beaucoup de gens dépendants utilisent la consommation pour trouver quelque chose qui leur permet d’éviter de faire l’expérience de ce qui est trop douloureux.

L’idée qu’il faut supprimer son hypersensibilité pour aller mieux est fausse. Ce qu’il faut faire, c’est l’explorer pour en faire une force. Entrer en rapport avec ses émotions. Lorsqu’on est en colère, il y a d’autre alternative que de l’exprimer violemment ou de l’endormir. C’est de définir de quoi la colère est le nom. Qu’est-ce qu’on ressent d’abord.

Souvent, la colère vient d’une forme d’injustice. Entrer en rapport avec ce qu’on sent initialement, je crois que c’est là qu’est la clé.

Au lieu de vouloir se débarrasser de son hypersensibilité, il faut voir le don qu’il y a dedans. Celui-ci demande à être exploré. Comment trouver une manière secure d’entrer en rapport à l’intensité de ses émotions, de ce qui vient vous bouleverser et ce que vous fuyez.

Il faut réussir à découvrir quelle est la manière de rentrer en amitié avec ses émotions et ses sensations, de manière saine.

Suis-je hypersensible? - Flammarion/Versilio - 2021


Fabrice Midal sera de passage à Lausanne le 2 octobre, pour une journée de partage autour de l'hypersensibilité

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