Aux États-Unis, la parole s’éteint et le journalisme s’adapte
- Rachel Brunet, New York

- il y a 5 jours
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Opinions construites, débats nourris, analyses fines… tout cela circule encore dans l’intimité des échanges. Mais dès qu’il s’agit d’apparaître dans un article de presse, la parole se retire. Aux États-Unis, la prudence croissante pousse de nombreux témoins à se taire. Pour les journalistes, ce repli transforme la collecte de la parole et interroge la manière dont le réel parvient jusqu’au lecteur.

Depuis plusieurs mois, un phénomène se répète avec une constance qui a fini par attirer mon attention professionnelle. En tant que journaliste française installée aux États-Unis – et travaillant en partie pour des médias français – je sollicite régulièrement des compatriotes expatriés afin de recueillir leur parole sur le contexte politique américain. Le schéma est désormais le même: l’intérêt est exprimé et le principe d’un entretien accepté, avant que la conversation ne se délite et que les réponses n’arrivent plus; ou bien la demande d’anonymat est formulée; ou encore le refus d’exprimer un point de vue est opposé d’emblée, sans ambiguïté.
Quand la parole se retire
Ce changement de paradigme n’est pas l’expression d’une indifférence politique, bien au contraire. Les opinions existent, elles sont construites, argumentées, souvent informées. Elles s’expriment dans des échanges privés, lors de conversations informelles, autour d’un café ou d’une coupe de champagne lors de soirées networking. Mais dès qu’il s’agit d’apparaître dans un article, d’être cité, nommé, identifié, cette parole se retire. Et c’est quelque chose de nouveau!
Je constate par ailleurs que ce phénomène n’est pas symétrique. Les expatriés favorables à la politique de Donald Trump, ou qui s’en réclament, acceptent plus facilement de répondre à des interviews et, de mémoire, sans jamais me demander d’anonymat.
Je me dois de préciser que je respecte toute position. Mais je me dois aussi de préciser que dans ma pratique journalistique, je privilégie autant que possible les témoignages attribués. Citer une personne par son nom engage une responsabilité partagée entre le journaliste et sa source. Cela permet au lecteur de situer une parole, de l’évaluer, de la replacer dans un contexte. L’anonymat, lorsqu’il est nécessaire, reste une exception. En journalisme, il est réservé à des situations précises : lorsqu’un témoin risque sa sécurité, son emploi, ou des conséquences légales en raison de son témoignage, ou lorsque la divulgation de son identité pourrait provoquer un dommage disproportionné par rapport à l’intérêt public de l’information. Il s’agit donc d’une mesure justifiée par un risque réel et documenté, et jamais employée par commodité. De mon point de vue, il n’est pas une modalité ordinaire du débat public.
Anonymat et nouvelles contraintes journalistiques
Or, dans les échanges que je mène aujourd’hui, la demande d’anonymat devient fréquente, parfois systématique, y compris de la part de personnes dont la situation ne semble a priori pas relever d’un danger immédiat. Cette évolution modifie la nature même du travail journalistique. Elle ne rend pas l’enquête impossible, mais à mon sens, elle la fragilise. Une parole anonyme existe, mais elle pèse différemment. Elle circule moins, convainc moins, s’inscrit plus difficilement dans un récit collectif.
Une enquête de Roland Lescure, alors député des Français établis aux États-Unis et au Canada – aujourd’hui ministre de l’Economie – confirme ce constat. Non seulement une large majorité se dit inquiète par le climat politique américain, mais de nombreux expatriés affichent une véritable volonté de discrétion, préférant éviter toute exposition publique ou engagement visible. Cette prudence se traduit concrètement par un retrait de la parole dans les entretiens et par une préférence pour des échanges privés, anonymes ou hors citation.
Lorsque trop de voix ne peuvent plus être nommées, ce n’est pas seulement le journaliste qui est contraint, c’est l’espace public qui se rétrécit. Et au-delà, que dit ce retrait de la liberté d’expression du citoyen?
Il surprend aussi par le profil culturel de ceux qu’il concerne puisqu’en l’état, je parle de mes compatriotes français. La tradition politique française s’est construite autour d’une valorisation du conflit verbal, de la contestation publique et de l’argumentation frontale. De la Révolution française aux mouvements sociaux contemporains, la prise de parole critique y est perçue non comme une transgression, mais comme une forme de participation civique. Exprimer son désaccord, le formuler à haute voix, l’inscrire dans l’espace public fait partie d’un héritage politique largement intériorisé. Et je pense que nos voisins suisses qui composent une large partie du lectorat de L’Impertinent acquiesceront: les Français parlent très fort, au sens propre comme au figuré.
Quand la sphère privée devient surveillée
C’est précisément ce qui rend le contraste saisissant. Les Français expatriés que je contacte n’ont pas perdu cette capacité d’analyse ni ce goût pour la discussion politique. Ils continuent de débattre, d’argumenter, de contester, de protester. Mais cette parole, historiquement conçue pour être publique, se replie aujourd’hui dans des espaces plus discrets, plus fragmentés, moins exposés. Ce n’est pas la culture de la critique qui disparaît, mais sa visibilité. Et à l’heure où e-mails, réseaux sociaux et autres espaces privés risquent de basculer sous le regard de l’administration américaine pour décider qui peut entrer sur le territoire, combien vont étouffer sinon invisibiliser leur opinion?
Dans The Guardian, la journaliste Emma Beddington raconte qu’elle préférerait être déportée plutôt que d’être contrainte de remettre son téléphone aux autorités américaines pour inspection, tant les contenus personnels, messages et photos peuvent révéler des aspects de soi que l’on ne souhaite pas exposer, même involontairement. Ce genre de proposition de contrôle des réseaux sociaux et des appareils personnels à la frontière illustre combien la menace dépasse le cadre public pour atteindre la confidentialité des échanges, renforçant l’autocensure bien au‑delà du simple espace médiatique.
Ce décalage entre un héritage politique fondé sur l’expression et un contexte qui incite à la retenue constitue l’un des aspects les plus frappants du moment actuel. Il donne à voir, à travers des trajectoires individuelles, la manière dont un environnement politique peut infléchir des réflexes profondément ancrés, au point de rendre inhabituelle, voire coûteuse, une parole qui, ailleurs, aurait été spontanée. Le retrait devient ordinaire pour des expatriés vivant aux États-Unis, et non dans des pays historiquement connus pour restreindre la parole.
Parole publique versus parole contrôlée
Ce qui frappe, c’est que la parole politique ne disparaît pas. Elle se déplace. Sur Facebook notamment, dans des groupes de Français vivant aux États-Unis, les critiques directes ou indirectes sur Donald Trump sont fréquentes mais sous la forme anonyme que le réseau social de Mark Zuckerberg permet. Cette expression reste cantonnée à des espaces perçus comme contrôlables, où l’exposition est limitée, où l’identité peut rester floue, où la parole se dissout dans le flux collectif.
Lorsqu’elle est sollicitée dans un cadre journalistique, cette même parole change de statut. Être cité dans un média, même européen, même sans intention polémique, n’est plus un geste anodin. Beaucoup de Français expatriés vivent avec des statuts administratifs variés, souvent dépendants d’employeurs, de renouvellements de visas, de procédures en cours, de passages réguliers aux frontières. Souvent, ils ont une vie de famille, des enfants qui grandissent aux États-Unis… Dans ce contexte, parler publiquement engage une responsabilité personnelle.
Pour une journaliste, cette situation interroge moins les opinions que les conditions dans lesquelles elles deviennent dicibles. Lorsque certaines voix s’expriment volontiers à découvert et que d’autres choisissent de rester hors champ, ce n’est pas seulement le débat public qui se réorganise, c’est aussi la manière dont le réel parvient, ou non, jusqu’aux pages des journaux.
Je n’ai professionnellement pas vocation à juger la politique de l’administration en place, ni à en faire l’éloge ou la critique. Ici, je me limite à relater ce que produit, concrètement, le contexte actuel sur le travail journalistique et sur l’accès à la parole. Un constat de terrain, sobre, qui dit peut-être autant sur l’époque que sur ceux qui la traversent.
Lorsque parler implique de mesurer ses mots, de calculer son exposition et de craindre des conséquences administratives, ce n’est pas seulement le journalisme qui s’adapte, c’est un régime de parole qui bascule.









La question qui se pose est de savoir dans quelle mesure l'administration Trump ne fait pas apparaître au grand jour en les exacerbant des problèmes de fond quant à la liberté d'expression qui se sont développés progressivement, insidieusement, depuis longtemps.
Bonjour,
Article sympa, mais qui prête à sourire quand on compare avec le traitement réel par l' UE du cas de m. Jacques Baud...
C' est tout dans l' insinuation, dans un travail de modification de perceptions des lecteurs.
"""Sachez bien, lecteurs suisses, que les terribles USA de l' oncle Donald sont tellement horribles et à vouer aux gémonies que les expats français ont très peur de mettre leur nom au service de la "character assassination" habituelle (demandée implicitement) par une journaliste française perdue dans le far west."""
Je résume pour un lecteur pressé qui ne voudrait pas perdre son temps avec cet article.
Me souvenant du traitement médiatique et administratif infligé aux médecins Pierre Kory, Paul Marik et cie…