Qui a encore envie de vivre aux États-Unis?
- Rachel Brunet, New York

- 5 oct.
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En mai dernier, lors de la dernière réunion parents-professeurs de l’année scolaire de 10th grade, je glisse dans la conversation que mon fils est né à Paris. Les deux professeurs de ce lycée public du sud de Manhattan me regardent avec un enthousiasme soudain dont seuls les Américains ont le secret et me lancent: «Vous avez un passeport européen? Quelle chance! Nous autres Américains, nous en rêvons!»
Certes, tous les Américains n’en rêvent pas, mais je veux bien croire que les enseignants des écoles publiques new-yorkaises n’acceptent plus ce qui se passe dans leur pays et craignent de voir les livres d’histoire et de géographie remodelés selon une vision partisane et personnelle du pouvoir. Car l’enseignement, plus que la matière elle-même, est devenu un champ de bataille où se joue la guerre de l’interprétation historique, contrôlée par ceux qui ont le pouvoir de décider ce qui passera pour vrai.
L’école publique new-yorkaise, symbole d’égalité des chances et de diversité, est aussi un lieu de socialisation et d’expression. Dans la ville de tous les possibles, les élèves sont encouragés à être eux-mêmes, à affirmer leur religion, leurs origines, leurs convictions et leur orientation sexuelle sans rougir, dans un environnement qui valorise le respect et l’acceptation. Ici, on ne parle pas de différence : on parle de personnes qui vivent pleinement qui elles sont, tant étudiants qu’enseignants. Je me souviens d’une journée à l’école élémentaire de mon fils où les élèves étaient invités à célébrer leur pays d’origine. Partout, des drapeaux dominicain, portoricain, espagnol, yéménite, chinois, français, suédois, camerounais, togolais, algérien… Pour les trumpistes, c’est là que le bât blesse: la liberté devient une menace pour un modèle politique centré sur un seul homme.
Le Parti républicain américain s’est longtemps dressé contre la «cancel culture» qu’il attribuait aux progressistes. Aujourd’hui, le parti MAGA instaure sa propre version de contrôle: interdiction de certains ouvrages, suppression de programmes scolaires, surveillance idéologique des enseignants… Dans l’Oklahoma, la guerre scolaire a pris un tour inédit. Depuis cet été, tout enseignant venu de l’État de New York ou de Californie doit réussir un «test d’idéologie» avant d’obtenir son autorisation d’enseigner. Cette évaluation, conçue avec PragerU et pilotée par le républicain Ryan Walters, comporte une cinquantaine de questions sur la Constitution, l’exceptionnalisme américain, les différences biologiques entre les sexes et la liberté religieuse. Officiellement, l’objectif est de «protéger les salles de classe des idéologies radicales de gauche». Dans les faits, il s’agit d’un véritable test de loyauté MAGA: chaque candidat est jugé sur sa capacité à se plier à une vision unique et personnelle du pays, dictée par l’ego d’un président omniprésent.
Une affaire d’État ou d’égo?
Pour Trump, même la tribune de l’ONU devient une scène personnelle: chaque incident technique est vécu comme un affront. Cette semaine, lors de l’Assemblée générale annuelle de l’ONU à New York, le téléprompteur qui l’accompagnait a défailli au moment de son discours, et l’escalator qu’il devait emprunter est resté bloqué quelques secondes. Pour le reste du monde, ce ne sont que des contretemps techniques; pour Trump, chaque incident devient une raison de dramatiser et de réaffirmer son autorité. Ce n’est plus seulement la politique: c’est la scène où son ego dicte le rythme.
Derrière ses critiques virulentes contre l’ONU, une dimension profondément personnelle se dessine. Cette semaine encore, il a rappelé avoir proposé, des décennies plus tôt, de rénover le siège de l’organisation à New York. Refusée, cette offre semble être devenue pour lui un affront durable, nourrissant la rancune qui guide ses attaques et ses discours, qu’il s’agisse de diplomatie internationale ou de révision des faits historiques. Sa relation avec l’ONU ne serait donc pas seulement politique, mais éminemment personnelle, un prolongement de son ego dans chaque décision et chaque déclaration publique.
Lors de la réunion du cabinet du 26 août 2025 dans le bureau ovale, le culte du président s’est exprimé dans toute sa force. Pendant plus de trois heures, les ministres ont transformé leur loyauté en théâtre: Lori Chavez-DeRemer, secrétaire au Travail, a invité Trump à admirer son «grand et beau visage» sur une bannière. Chris Wright, secrétaire à l’Énergie, a salué ses politiques comme ayant «réveillé le rêve américain». Brooke Rollins, secrétaire à l’Agriculture, a comparé son mandat à une «révolution» équivalente à celle de 1776. Robert F. Kennedy Jr., secrétaire à la Santé, a affirmé que Trump allait «sauver les baleines de la côte Est». Enfin, l’envoyé spécial Steve Witkoff a suggéré qu’il était le «meilleur candidat» pour le prix Nobel de la paix. Chaque geste, chaque mot, chaque compliment était dicté par la peur de déplaire ou par la volonté de se ranger dans l’ombre de son ego.
In God we trust
Au-delà des rafles de migrants, Donald Trump semble s’arroger un droit presque divin sur la citoyenneté et le destin de ceux qui ne vont pas dans son sens. Ainsi, au lendemain de la primaire démocrate de New York, en juin dernier, où Zohran Mamdani a remporté la nomination pour la mairie dont l’élection se tiendra le 4 novembre prochain, Trump a publiquement mis en doute la légalité de sa présence aux États-Unis. Lors d’une conférence de presse en Floride, le président a suggéré sans preuve que Mamdani pourrait être en situation irrégulière et a menacé de l’arrêter s’il entravait les opérations de déportation de l’ICE à New York.
Ces déclarations ont été interprétées comme une tentative d’intimidation politique, visant à discréditer un adversaire idéologique en attaquant sa légitimité citoyenne. Mamdani, né en Ouganda de parents indiens et naturalisé citoyen américain en 2018, a dénoncé ces accusations comme étant des attaques islamophobes et racistes.
Cette instrumentalisation de la citoyenneté comme outil de domination politique illustre comment l’État peut être utilisé pour punir ceux qui s’opposent au pouvoir en place. Dans ce contexte, chaque désaccord devient une offense personnelle, justifiant une punition extrême. L’État, ici, n’existe plus pour protéger le citoyen ou garantir l’égalité devant la loi: il se plie à l’ego présidentiel. La citoyenneté elle-même devient un instrument de pouvoir et de contrôle.
Ma carte verte, obtenue en 2022 sous l’administration Trump II, représente plus de 20'000 dollars de frais d’avocats, après un visa E-2 obtenu en 2011 nécessitant un investissement de 100'000 dollars. Mais à l’heure actuelle, sa validité dans le temps me semble incertaine. Le 19 septembre 2025, le président Trump a signé une proclamation imposant une taxe de 100'000 dollars sur les nouvelles demandes de visa H-1B, affectant les travailleurs étrangers dans des professions spécialisées telles que l’informatique, l’ingénierie et la santé. Cette mesure ne concerne pas les titulaires actuels de cartes vertes, mais elle soulève des questions sur la stabilité des politiques migratoires. Si l’administration peut imposer une telle taxe, qu’est-ce qui garantit que ma carte verte sera respectée demain? Les précédentes politiques trumpistes ont montré une tendance à remettre en cause les statuts légaux des étrangers.
Dans ce contexte, ma carte verte, loin d’être un gage de sécurité, devient un symbole de vulnérabilité. Elle pourrait être remise en question à tout moment, non sur la base de critères légaux, mais en fonction des fluctuations politiques et idéologiques du moment.
Dans ce pays où les manuels scolaires sont désormais filtrés, où les enseignants doivent passer des tests d’idéologie, où chaque affront ou refus devient personnel, et où le président s’octroie un droit divin, le choix d’y vivre ne devient-il pas un acte de consentement à un modèle où l’intérêt individuel et où le culte du président façonnent la nation? À Washington, la loyauté envers un seul homme prime sur la vérité ou la raison. Pour ceux qui défendent l’éducation, pour ceux qui croient encore au débat, à la pluralité, à la diversité, pour ceux qui croient encore à la vérité, en la liberté, la question reste: dans une Amérique où tout est personnel et où l’État se plie à l’ego d’un seul homme, qui a encore envie d’y vivre? Et en continuant d’y vivre, ne cautionnons-nous pas ce qui se passe dans ce pays des États désunis?




Chère Madame,
La situation que vous décrivez est le résultat de la dérive woke que les USA connaissent depuis des années, dérive soutenue ouvertement par le parti démocrate.
Les «progressistes» qui ont applaudi au démantèlement de la statue du général Lee sont tout aussi révisionnistes que les représentants MAGA par rapport à leur propre histoire.
Je ne vois pas en quoi parler de son orientation sexuelle à l’école primaire représente un progrès. Ce n’est certaine ment par le rôle des enseignants.
Nous vivons ici un classique retour de balancier.
Ceci dit, je partage votre avis sur le danger que représente le mandat Trump pour l’intégrité de l’Etat et la pluralité des opinions. Les outrances du personnage sèment le doute dans…