Applaudissez-nous!

Coup de cœur en faveur de la presse régionale et du rôle essentiel qu’elle joue pour la démocratie sans forcément être reconnue à sa juste valeur. Pour combien de temps encore?

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Au début de la crise de Covid-19, nombre d’entre nous se sont mis sur le balcon ou au rebord de la fenêtre pour applaudir à 21 heures pile le personnel soignant qui ne ménageait pas ses efforts pour tenter de sauver des vies et éviter un véritable désastre sanitaire. Applaudissements amplement mérités. Ils tardent, hélas, à être suivis d’effets concrets par exemple sous la forme de revalorisation salariale.

D’aucuns se sont aussi surpris à dire pour la première fois «merci» au personnel de la vente dans les supermarchés et les commerces restés ouverts. Certains grands distributeurs ont accordé une prime à ces hommes et surtout à ces femmes qui nous ont permis d’acheter des kilos de farine afin de tenter de nous permettre de faire du pain immangeable. Plus que justifié.

Et que dire de celles et ceux qui ont assuré la continuité des services publics: corps enseignant, chauffeurs des transports publics ou autres employés de l’Etat?

Mais d’autres acteurs ont aussi joué un rôle essentiel pour surmonter au mieux cette crise sans précédent. Par exemple, moi. Enfin, nous. Nous, les journalistes.

Nous aussi étions chaque jour sur le pont. Bien souvent à la maison, obligés de nous coltiner les caprices des enfants ou du reste de l’entourage. Chaque jour sur le pont pour tenter d’informer au mieux la population sur la situation sanitaire de la région, de ses conséquences pour la vie économique, sociale, culturelle, sportive et associative. Et tenter de maintenir la flamme de l’optimisme en nous faisant le relais de toutes les initiatives prises localement pour sauver des commerces ou maintenir au mieux l’indispensable lien social, malgré le confinement.

Nous le faisions en sachant que nos jours étaient peut-être comptés. Car tandis que nous tentions de jouer au mieux notre rôle démocratique, nous voyions les rentrées publicitaires chuter de manière ahurissante, jusqu’à 80% de perte du jour au lendemain! Qui pourrait raisonnablement vivre de manière durable en voyant ses revenus s’effondrer d’une manière aussi spectaculaire que brutale?

La situation est particulièrement dramatique pour les journaux régionaux indépendants. Cette crise a déjà fait, en Suisse romande, une victime de taille: faute de liquidités, le journal Le Régional a dû cesser de paraître au début du mois de mai. Monstrueuse coïncidence: l’hebdomadaire basé à Vevey a déposé son bilan le jour de ses 25 ans, alors que le nombre de ses lecteurs 102'000 – était le plus haut de son histoire. Ses treize collaborateurs se retrouvent sans emploi.


La Confédération et les Chambres fédérales ont certes pris des mesures importantes pour le secteur de la presse, par exemple en affectant 50 millions supplémentaires à la SSR et 30 millions aux médias électroniques privés via la redevance. D’autre part, les journaux payants reçoivent aussi un soutien substantiel grâce à d’importants rabais sur leur distribution par La Poste. En revanche, à l’exception de l’accès aux réductions des horaires de travail, les journaux gratuits proposant une part importante de contenu rédactionnel ne reçoivent aucun soutien particulier. Or, ils jouent un rôle essentiel pour la vie démocratique de la région.


Débat nécessaire


Créé il y a plus de 42 ans, l’hebdomadaire gratuit et bilingue BIEL BIENNE dont je suis un des journalistes fait par exemple partie du patrimoine local. Les articles et les éditoriaux qu’il publie entraîne nombre de réactions auprès de la population et des «décideurs». Comme tous les «localiers», ses collaborateurs n’ont pas le droit à l’erreur. Il suffit qu’ils écorchent un nom pour crouler sous les courriers indignés. Certains collaborateurs de ces titres régionaux font penser à Peabody, journaliste au Shinbone dans le monumental film de John Ford, L’homme qui tua Liberty Valence. Ils sont parfois portés sur la bouteille, mais connaissent tout de leur ville. D’une phrase assassine, ils peuvent briser une carrière. Mais ils savent aussi se servir de leur plume pour magnifier une action discrète. Bref. Ils font partie de la démocratie. Sans eux, la démocratie n’est plus.


Leur apporter une aide ponctuelle, par exemple en finançant temporairement leur distribution, est indispensable. Mais cela ne suffira pas. Une démocratie aussi vivante et riche que la Suisse ne pourra pas éternellement s’épargner de mener un débat de fond sans tabou sur le rôle essentiel de la presse et la nécessité par exemple d’accorder à certains médias un statut comparable aux entreprises liées à l’Etat. Avec des garanties en termes de formation et d’emploi. En contrepartie, il serait légitime que les médias concernés s’engagent à conclure et à respecter des contrats de prestation qui ne remettent pas leur indispensable liberté en question.


Il y a urgence. A l’heure des infos bidon qui pullulent sur les réseaux de moins en moins sociaux. A l’heure où de plus en plus de journaux sont condamnés à disparaître ou, ce qui est peut-être pire, à être absorbés par des grands groupes dirigés par des actionnaires qui se fichent éperdument de l’information. A l’heure où il devient un luxe de pratiquer du journalisme d’investigation. A l’heure où les liens sociaux se distendent et la société se communautarise, il est urgent de rappeler que la presse est le meilleur vaccin contre les nombreux ennemis de la démocratie.


Encore faut-il lui donner les moyens d’exercer en tout temps cette mission de salubrité publique.

La dernière chronique de Mohamed Hamdaoui: Brûlons aussi Charles Trenet