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Article rédigé par :

Martin Delavenne, Normandie

Suisse, paradis des cigarettiers: comment le lobby tient Berne

En 2025, l’index mondial de l’ingérence du lobby du tabac désigne la Suisse comme la lanterne rouge européenne. Pendant que 9'500 personnes meurent chaque année du tabagisme, Berne laisse une industrie prédatrice peser sur les lois, les partis, la diplomatie et même la science. De la non-ratification de la Convention-cadre pour la lutte antitabac au sabotage d’«Enfants sans tabac», radiographie d’une capture d’État qui a un goût de cendre.

tabac
© DR

L’édition 2025 du Global Tobacco Industry Interference Index (GTI) a agi comme un miroir déformant que la Berne fédérale refuse de regarder: avec un score de 96 points sur 100, la Suisse se classe 99ᵉ sur 100 pays étudiés. Seule la République dominicaine affiche une pire performance. Ce score, où l’excellence se mesure par l’absence d’ingérence, fait de la Suisse la «lanterne rouge» absolue du continent européen. Cette enquête décortique un système de porosité institutionnalisée où la santé publique s’efface devant les dividendes des multinationales. 

 

Un décès par heure en Suisse


Derrière les vitrines colorées des kiosques et les halls feutrés du Palais fédéral, la réalité est brutale. Le tabac n'est pas un produit comme les autres: c'est une «machine à tuer» dont l'usage normal mène à la mort prématurée de la moitié de ses consommateurs. 


Les chiffres consolidés dans le rapport  La Suisse Tabac 3  et confirmés par les ligues de santé sont sans appel: en Suisse, 9500 décès annuels  sont directement imputables au tabagisme. Cela représente vingt-sept décès par jour, soit plus d'un mort par heure. C'est bien simple, 14% de la mortalité totale  du pays est imputable au tabac et ce dernier est le principal facteur de risque évitable pour les maladies non transmissibles (MNT), notamment les cancers et les maladies respiratoires chroniques. 


Malgré ce constat, la réponse politique reste d'une passivité déconcertante. Contrairement à ses voisins, la Suisse refuse d'appliquer les mesures Best Buys de l'OMS: paquet neutre, interdiction réelle de la publicité et taxes dissuasives. Cette inertie témoigne d'une volonté politique de ne pas «stigmatiser» une industrie qui génère des milliards, même au détriment de milliers de vies. 

 

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Les paquets dans le reste de l'Europe.
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Les paquets en Suisse.

La stratégie prédatrice du «renouvellement»: cibler vos enfants


Selon l'Office fédéral des statistiques, la consommation de tabac recule lentement, mais cette baisse globale masque une réalité plus préoccupante: une recomposition des usages, portée par les jeunes générations et les nouveaux produits nicotiniques. En 2022,  24% de la population âgée de 15 ans et plus,  fume, dont 16% quotidiennement. Soit une diminution de trois points depuis 2017. Cette tendance, souvent mise en avant par l’industrie, n’inclut toutefois pas les cigarettes électroniques. 


Dans le détail,  les 20–44 ans concentrent la plus forte proportion de fumeurs, et les disparités de genre persistent:  27% d’hommes, contre 21% de femmes. Mais c’est chez les jeunes que la mutation est la plus marquée:  17% des 15–24 ans consomment de nouveaux produits du tabac ou des cigarettes électroniques, révélant un déplacement des consommations plus qu’un véritable recul de l’addiction à la nicotine. 


Les chiffres sont sans équivoque:

 

  • Cigarettes: 20,2%

  • Cigarettes électroniques: 2,8% (5,3% chez les 15–24 ans)

  • Produits du tabac chauffé: 1,9%

  • Snus: 1,8%, mais 11,2% chez les hommes de 15–24 ans

  • Chicha: 1,5% (6,6% chez les 15–24 ans)


Cette surreprésentation des jeunes dans les usages émergents illustre une stratégie industrielle bien connue: déplacer l’entrée dans la dépendance, en contournant la cigarette traditionnelle devenue socialement et réglementairement plus coûteuse. L'industrie du tabac fait face à un problème logistique simple: sa clientèle meurt. Pour survivre, elle doit recruter des «utilisateurs de remplacement». La cible prioritaire: les mineurs. 


Les enquêtes menées en mars 2025 par le  MIS Trend Institute pour Unisanté révèlent des chiffres alarmants sur la perception du public: 


  • 88% de la population  estime que les arômes (fraise, vanille, barbe à papa), les couleurs vives et les designs technologiques des vapes et produits chauffés sont conçus spécifiquement pour attirer les mineurs. 

  • 82% des répondants  jugent que ce marketing crée une fausse image d'innocuité, masquant la dangerosité réelle de la nicotine sur le cerveau en développement. 


La publicité pour le tabac jouit en Suisse d'une liberté exceptionnelle. Elle sature l'environnement des jeunes: 


  • 72% des mineurs  voient ces publicités dans les kiosques et points de vente. 

  • 65% lors d'événements festifs  (festivals, concerts, fêtes de village). 

  • 46% sur les réseaux sociaux, via des influenceurs et des placements de produits. 


L’OMS affirme qu'une interdiction totale de la publicité ferait chuter la consommation de 12%. En Suisse, le lobby a réussi à maintenir ces canaux ouverts sous couvert de «liberté économique». 

 

Influence de l’industrie du tabac: lobbying, diplomatie et manipulation scientifique 

 

L’industrie du tabac exerce une influence considérable sur les politiques publiques, tant en Suisse qu’à l’échelle internationale. Un exemple frappant est la participation du conseiller fédéral Ignazio Cassis au Lucerne Dialogue, un forum économique dont  Japan Tobacco International (JTI)  est membre premium et auquel le département fédéral des Affaires étrangères (DFAE)  est partenaire. Cette présence officielle à un événement soutenu par l’industrie du tabac – qualifiée par les associations de santé d’«industrie de la mort» – illustre la porosité entre instances diplomatiques et intérêts économiques, soulevant des questions de conflits d’intérêts et de protection de santé publique. 


Le lobbying se poursuit par le biais de structures comme l’Alliance des milieux économiques (AEPM/AWMP), qui coordonne producteurs, publicitaires, détaillants et élus. Sa capacité d’influence est démontrée lors de la mise en œuvre de l’initiative populaire  «Enfants sans tabac»  adoptée par le peuple en 2022: lors des débats, le Parlement a repris quasiment mot pour mot des formulations proposées par l'organisation Swiss Cigarette, affaiblissant l’interdiction du parrainage et vidant de sa substance l’esprit de la loi. Cet exemple illustre la manière dont des alliances économiques organisées peuvent orienter la législation pour préserver les intérêts de l’industrie du tabac, malgré un mandat populaire clair. 


Parallèlement,  Philip Morris International (PMI)  déploie des stratégies globales visant à manipuler la science et l’opinion publique. Selon une enquête du  Bureau of Investigative Journalism, Shiro Konuma, ancien employé et lanceur d’alerte, a révélé que PMI avait rétribué des professeurs et des sociétés de conseil au Japon afin de présenter ses produits IQOS comme des alternatives plus sûres aux cigarettes, malgré l’absence de preuves fiables. Cette stratégie visait notamment à réduire les taxes sur l’IQOS. 


Ces pratiques ne sont pas limitées au Japon. En Suisse, PMI a financé en 2014 une étude de l'université de Zurich minimisant l’efficacité des emballages neutres, et a ensuite investi plus d’un million de francs suisses dans des recherches à l’ETH Zurich. L’objectif: influencer la recherche scientifique pour légitimer ses produits et limiter les régulations. 


La manipulation scientifique s’accompagne d'une stratégie publicitaire ciblée. En Suisse, PMI a dépensé plusieurs millions de francs pour promouvoir l’IQOS comme produit «moins nocif», synchronisant ses campagnes avec les sessions parlementaires afin d’influencer la perception des consommateurs et des décideurs politiques. Cette combinaison de lobbying institutionnel, de manipulation scientifique et de publicité stratégique permet à PMI de bénéficier d’avantages fiscaux et réglementaires, tout en sapant les mesures de santé publique destinées à protéger la population. 


La philanthropie comme stratégie d'influence: l'art de blanchir une industrie mortifère


En Suisse comme ailleurs, l’industrie du tabac ne se contente pas d’influencer les lois par le lobbying classique. Elle investit aussi le champ symbolique, en finançant des projets humanitaires, culturels et artistiques. Présentées comme des actions de responsabilité sociale des entreprises (RSE), ces contributions visent à construire l’image d’une industrie responsable, engagée et presque désintéressée. 


À première vue, ces pratiques semblent distinctes du parrainage commercial traditionnel, dans lequel les contreparties, visibilité de marque, présence sur les lieux, distributions de produits, sont clairement identifiables. Les donations culturelles, souvent assorties de contreparties discrètes voire invisibles, ou les financements présentés comme purement philanthropiques, participent pourtant d’un même objectif: normaliser la présence d’une industrie dont le produit tue un consommateur sur deux. 


Cette stratégie est documentée par Transparency and Truth qui montre que ces actions dites philanthropiques procurent à l’industrie des bénéfices multiples: accès privilégié aux décideurs, respectabilité sociale, réseaux d’influence durables et affaiblissement des critiques publiques. Autrement dit, la RSE du tabac fonctionne comme un instrument de soft power


Le parrainage culturel: une vitrine assumée 


Lorsque le soutien est explicitement commercial, les contreparties deviennent visibles. Festivals, boîtes de nuit ou événements musicaux servent alors de plateformes promotionnelles. British American Tobacco (BAT) a ainsi détaillé noir sur blanc, dans une présentation interne, ses exigences de visibilité au Montreux Jazz Festival en échange de son soutien financier: présence de marque, accès au public et intégration dans l’expérience événementielle. 


Ce type de parrainage permet à la fois de contourner les restrictions publicitaires, et de toucher directement les jeunes adultes dans des contextes festifs, précisément là où la vigilance sanitaire est la plus faible. 


L’objectif est parfois assumé sans détour. En 1996 déjà, François Moreillon, alors Marlboro Music Promotion Manager chez Philip Morris et ancien responsable de la programmation du Paléo Festival de Nyon, expliquait dans la Gazette de Lausanne: «Il s’agit bien sûr de rendre un produit sympathique (les cigarettes) en redistribuant de l’argent […]. On projette une meilleure image en aidant les groupes qui en ont vraiment besoin.» 


Cette déclaration résume la logique profonde de ces dispositifs: utiliser la culture émergente et les artistes en devenir comme vecteurs de sympathie pour un produit devenu socialement indéfendable. L’idée évoquée à l’époque – transformer l’action de Marlboro en fondation dédiée au rock suisse – préfigure les structures philanthropiques actuelles. 


BAT dispose aujourd’hui de sa propre structure: la Fondation British American Tobacco Switzerland, officiellement dédiée à la formation et à l’intégration sociale. Si les projets soutenus semblent louables, pris isolément, leur fonction systémique est claire: inscrire durablement l’entreprise dans le tissu associatif et institutionnel suisse, tout en neutralisant les critiques par l’argument de l’engagement social. 


Cette philanthropie stratégique complète le lobbying politique, la manipulation scientifique et la publicité. Elle participe du même continuum d’influence, visant à rendre l’industrie du tabac incontournable, fréquentable – et finalement intouchable. 


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Le politicien de milice: la faille originelle du modèle suisse

 


Le modèle politique suisse est le terreau idéal pour l'ingérence. Contrairement aux élus professionnels, les parlementaires suisses gardent leurs mandats privés. Selon les données de Lobbywatch, on dénombre environ trente parlementaires fédéraux entretenant des liens d'intérêts directs ou indirects avec l'industrie. 


Le cas Gregor Rutz, conseiller national et président de l’association faitière  Swiss Tobacco est symptomatique: il est à la fois celui qui écrit les lois et celui qui défend les intérêts des cigarettiers.  Dans un courrier que  British American Tobacco (BAT Switzerland) a adressé à L’Impertinent, la firme défend le système «de gouvernement suisse basé sur des politiciens de milice», estimant que la milice permet aux élus d'être «à l’écoute des acteurs économiques». La multinationale ajoute que «ce système apporte un grand nombre d’avantages tels que la proximité avec la population, la limitation de la professionnalisation du pouvoir ainsi que la responsabilité citoyenne».  


Et d’ajouter que le secteur du tabac, comme «un grand nombre de secteurs», peut et doit être appelé lors de séances d’audience ou de consultation à exprimer son opinion sur un sujet ou un projet de loi particulier. 


Mais l’industrie du tabac peut-elle être, et surtout doit-elle être, considérée comme n’importe quel autre secteur industriel? 


Autre particularisme: la Suisse reste l'un des rares pays à refuser de ratifier la  Convention-cadre de l'OMS (CCLAT). La raison? L’article 5.3 du traité interdirait les dons politiques de l'industrie. En 2023,  Philip Morris International (PMI) a versé  35'000 francs à l'UDC  et 35'000 francs au PLR. Ces dons garantissent une oreille attentive permanente dans les commissions clés de la santé et de l'économie, alors que BAT affirme en revanche ne soutenir aucun parti politique et ne procéder à aucune donation à des élus, partis ou institutions gouvernementales. 


Le sabotage de l'initiative «Enfants sans tabac» est le symbole de la fragilité démocratique suisse face aux lobbys. Bien qu’acceptée par le peuple et les cantons,  sa mise en œuvre a été largement affaiblie sous la pression des intérêts industriels, confirmant le poids structurel du lobbying dans le processus législatif. 90% des citoyens estiment que l’État doit mieux protéger les jeunes. Pourtant, sous la pression des représentants de l'industrie siégeant au Parlement, la loi d'application de la vente du tabac et de la publicité vers la jeunesse a été truffée d'exceptions (kiosques, presse écrite, parrainage). Laurence Fehlmann Rielle, présidente de l’Association suisse pour la prévention du tabagisme, souligne que l’industrie s’est littéralement «implantée au sein du système politique». Pour la Ligue suisse contre le cancer, le classement de la Suisse à l’avant-dernière place du Global Tobacco Industry Interference Index 2025 constitue un signal d’alarme clair


Stéphanie de Borba, responsable du service presse et des affaires publiques de la Ligue suisse contre le cancer souligne que cet index met en évidence une réalité que les acteurs de la prévention constatent depuis des années:  l’influence du lobby du tabac en Suisse est exceptionnellement forte en comparaison des autres pays, et entrave directement la mise en œuvre de politiques efficaces de santé publique. 


La Ligue a soutenu les recherches ayant conduit à cet index, notamment via l’Association suisse pour la prévention du tabagisme (AT), impliquée dans sa coordination pour la Suisse. Pour elle, ces données sont essentielles pour objectiver une situation longtemps minimisée. 


«Il n’y a pas assez de mesures en place pour protéger efficacement la population, en particulier les enfants et les adolescents»

«Le fait que la Suisse soit classée à l’avant-dernière place montre clairement qu’il n’y a pas assez de mesures en place pour protéger efficacement la population, en particulier les enfants et les adolescents», résume Stéphanie de Borba. «Le tabac reste le principal facteur de risque évitable de cancer. Tant que l’influence du lobby restera aussi forte, il sera mécaniquement plus difficile d’adopter les mesures nécessaires pour réduire le nombre de décès en Suisse», conclut-elle. 


La Ligue estime par ailleurs que la lutte contre le tabagisme et les cancers associés est incompatible avec une telle porosité entre industrie et décideurs politiques. Elle appelle à davantage de transparence sur les mandats politiques, le financement des partis, et à la ratification urgente de la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT).


Un choix politique contre la vie


La Suisse n'est pas 99ᵉ sur 100 par accident. Ce classement résulte d'un choix délibéré de privilégier l'opacité et les dividendes des multinationales (Philip Morris à Lausanne, BAT et JTI à Genève/Dagmersellen). Tant que les «badges» d'accès au Parlement seront vendus au plus offrant et que les campagnes électorales seront financées par l'argent de la nicotine, la santé publique restera la variable d'ajustement. Pour les 10'000 victimes annuelles et les 90% de Suisses demandant plus de protection, la démocratie a un goût de cendre. 

1 commentaire


jean-claude
jean-claude
il y a 3 jours

Excellente analyse du système de facade démocratique Suisse. Un grand netttoyage concernant la manipulation des lobbys au niveau du parlemnt et du Conseil Fédéral est nécessaire. l'industrie du tabac est un des exemples, la manipulations par certaines caisse maladie en est un autre. Merci pour cet article qui je l'espère permettra à certaine personnes de voir la réalité.

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