Les mots comme armes: comment les médias construisent les conflits par le langage
- Amèle Debey

- il y a 2 heures
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La couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient démontre à nouveau ce que des chercheurs en linguistique et en communication documentent depuis des décennies: dans la couverture des conflits armés, le choix des mots n'est jamais innocent. La voix passive efface les bourreaux. Les adjectifs absolvent les uns, condamnent les autres. Et le cadrage décide, avant même le premier fait, de quel côté se trouve la légitimité. Extraits.

La Russie a envahi l'Ukraine. Israël se défend depuis l'attaque du 7 octobre 2023. Tel est le narratif véhiculé dans les médias dominants, qui fait globalement consensus dans les pays occidentaux. Mais, lorsque ces mêmes médias dépeignent la récente attaque américano-israélienne contre l'Iran comme «préventive» et présentent la réponse iranienne ainsi que les tragiques événements qui suivent comme responsables de l'embrasement du Moyen-Orient, on finit par comprendre qu'il y a quelque chose qui cloche quelque part.
En 1993, le chercheur américain Robert Entman formalisait ce que les journalistes pratiquent sans toujours l'assumer: le framing, ou théorie du cadrage. Dans son article fondateur publié dans le Journal of Communication, il définit les cadres médiatiques comme des structures qui «définissent les problèmes, diagnostiquent leurs causes, formulent des jugements moraux et suggèrent des remèdes». Autrement dit, avant même que le lecteur ait absorbé un seul fait, le cadre lui a déjà dit comment le ressentir.

Le vocabulaire est le premier outil de ce cadrage. Décrire un groupe comme des «combattants de la liberté» ou des «terroristes» ne relève pas de la nuance stylistique: cela décide de la légitimité de leur cause. La formule est devenue un classique du journalisme critique – «le terroriste des uns est le combattant de la liberté des autres» – et l'UNESCO en a fait l'un des axes centraux de son manuel à destination des journalistes couvrant des conflits: Terrorism and the media: a handbook for journalists. Nommer, c'est choisir un camp. Et choisir un camp, c'est parfois accepter l'interprétation que l'un des acteurs cherche précisément à imposer.
La voix passive, arme de déresponsabilisation massive
Le phénomène linguistique le mieux documenté dans la couverture des conflits armés est l'usage asymétrique de la voix active et de la voix passive. La distinction est grammaticale en apparence, politique en réalité.
Comme le résume une étude de l'Université du Colorado Boulder, «la structure de phrase à la voix active peut attribuer la responsabilité ou la faute, tandis que la voix passive permet d'éviter toute association, implication ou responsabilité». La voix active attribue: «Israël bombarde Gaza» désigne un agent, une action, une cible. La voix passive dissout: «Des personnes ont été tuées à Gaza» fait disparaître la main qui a appuyé sur la gâchette.
Ce mécanisme a été analysé par le chercheur Sik Hung Ng comme une forme subtile de «discrimination par le langage»: en position initiale de la phrase, les victimes attirent une «attention indésirable» dans les phrases traitant de violence, tandis que l'agent de cette violence s'évanouit. Conséquence directe, souligne The Review of Journalism dans une analyse publiée en avril 2025: quand les médias occidentaux emploient la voix passive, ils «ignorent délibérément la question essentielle de qui a fait quoi à qui. Des éléments narratifs indispensables à une information complète».
Gaza: le laboratoire de l'asymétrie linguistique
C'est le conflit israélo-palestinien qui a donné lieu aux analyses linguistiques les plus rigoureuses et les plus documentées.
Des études relevées par Unbias The News ont montré que la BBC et CNN ont régulièrement écrit que des Israéliens «avaient été tués» – en précisant par qui –, tandis que des Palestiniens «étaient morts», comme si leur mort relevait d'un phénomène naturel plutôt que d'une décision militaire. Les événements du 7 octobre 2023 sont décrits comme une «attaque», soulignant l'agentivité du Hamas. Les victimes gazaouies, elles, périssent dans des «explosions». Terme qui évoque un accident plutôt qu'une frappe délibérée.

Un titre CNN du 14 mars 2024, analysé par des chercheurs en communication politique dans la revue Polecom, annonçait: «Au moins 20 personnes tuées, des dizaines blessées lors d'un bombardement alors qu'elles attendaient de l'aide alimentaire». Nul besoin de mentionner Israël. La responsabilité s'était évaporée entre le fait et le titre. Les mêmes chercheurs relèvent que dans la couverture médiatique dominante, les Palestiniens ne sont pas «tués» mais «meurent» ou sont décrits comme des «corps sans vie», tandis que des termes chargés d'émotion comme «massacre» ou «carnage» sont réservés quasi exclusivement aux victimes israéliennes.

Le cas du journaliste Reuters tué au Liban illustre cette asymétrie jusqu'à l'absurde. L'agence publia ce titre: «Un journaliste de Reuters tué au Liban par des tirs de missiles venant de la direction d'Israël». La direction d'Israël. Pas Israël. Une boussole, pas un État. The Review of Journalism note que la violence palestinienne, elle, est formulée systématiquement avec un langage direct et actif, soulignant l'agentivité et présentant leurs actions comme intrinsèquement agressives.
CNN vs Al Jazeera: deux conflits dans le même conflit
Une étude comparative publiée en 2025 dans le Journal of Arts, Literature, Humanities and Social Sciences a comparé la couverture d'Al Jazeera English et de CNN sur le conflit israélo-palestinien. Les conclusions sont saisissantes. Al Jazeera English a systématiquement recouru à la voix active pour nommer l'acteur des violences – «les forces israéliennes bombardent» – et a ancré sa couverture dans le cadre conceptuel de la «résistance contre l'occupation». CNN, de son côté, a fréquemment opté pour la voix passive – «plusieurs personnes ont été tuées» – et a structuré sa narration autour du cadre de la «guerre contre le terrorisme». Deux grilles de lecture. Presque autant de guerres.
Ukraine-Iran: information ou opinion?
Le conflit en Ukraine a fourni un autre laboratoire d'analyse. Dès le 24 février 2022, le Kremlin qualifiait son invasion d'«opération militaire spéciale» – une formule conçue pour distancer l'événement de ses connotations guerrières. Une étude comparative entre Reuters et TASS montre que TASS a décrit la guerre depuis une perspective russe exclusive, qualifiant le conflit d'«opération militaire spéciale» tout en excluant les points de vue ukrainiens, tandis que Reuters adoptait un cadrage radicalement opposé. Ce rejet du vocabulaire russe était compréhensible – mais il rend d'autant plus visible ce qui se passe lorsque les États-Unis et Israël lancent des frappes sur l'Iran.
Le vocabulaire dominant devient alors celui des «strikes», des «opérations», des «campagnes militaires». Les termes d'agression ou de crime international migrent vers les médias alternatifs. Democracy Now! a été l'un des rares médias à noter explicitement l'asymétrie, citant un juriste selon lequel les frappes américaines auraient «vraisemblablement constitué le crime international d'agression, tout comme Vladimir Poutine l'a fait en Ukraine» – parallèle élémentaire sur le plan du droit international, mais absent des rédactions mainstream.

La même asymétrie gouverne l'adjectif «non provoqué». Appliqué systématiquement à l'invasion russe de l'Ukraine dans les médias occidentaux, il réapparaît – dans la bouche de la Russie cette fois – pour qualifier les frappes américano-israéliennes sur l'Iran, désignées comme un «acte d'agression armée prémédité et non provoqué contre un État souverain membre de l'ONU». Des médias comme PBS ont relayé cette formulation sans noter qu'elle était le miroir exact du vocabulaire occidental sur l'Ukraine.
Le «droit à l'autodéfense» suit la même trajectoire. Israël se le voit reconnaître sans débat, lors de frappes qualifiées de «préventives». La Russie, invoquant la protection des minorités russophones et l'élargissement de l'OTAN, se heurte au quasi-unanimisme d'une presse qui présente cet argument comme un prétexte éhonté. Même chose pour la question du changement de régime: lorsqu'il s'agit de l'Ukraine, la crainte d'un renversement imposé de l'extérieur est traitée comme une atteinte fondamentale à la souveraineté. Pour l'Iran, l'Atlantic Council évoque ouvertement l'hypothèse dans un registre quasi neutre – sans que le parallèle avec la logique russe soit jamais établi.
Des journalistes de la BBC eux-mêmes ont dénoncé cette asymétrie interne, opposant le traitement sans concessions des crimes de guerre russes en Ukraine aux biais perceptibles dans la couverture de Gaza – illustration que le double standard est reconnu jusque dans les rédactions.
De la prudence au positionnement
Pourquoi les journalistes recourent-ils à la voix passive? Les explications sont multiples. Certains invoquent la prudence juridique: écrire qu'un État a «tué» des civils expose le média à des poursuites. D'autres y voient une déférence envers les autorités. Sojourners note qu'avec le temps, l'usage de constructions ambiguës pour décrire des actes de violence commis par des forces étatiques est devenu «l'exception acceptée au désir d'une voix aussi active que possible».
Mais la Harvard Law Review, dans une analyse publiée en 2023, a pointé une dimension plus structurelle. Au moment de l'invasion russe de l'Ukraine, le conflit est devenu un révélateur en temps réel des définitions raciales et géopolitiques des termes «terrorisme» et «combattant de la liberté». L'essai interroge comment les identités des acteurs principaux – perçus comme «occidentaux» – se sont alignées avec un cadrage empathique, en contraste frappant avec la couverture de luttes similaires pour l'autodétermination dans des sociétés à majorité musulmane.
The New Humanitarian résume la conclusion de nombreux chercheurs en communication internationale: la couverture médiatique varie systématiquement selon que les acteurs sont perçus comme des «alliés» ou des «autres». Les premiers bénéficient d'une narration humanisante, d'une responsabilité atténuée, d'une complexité reconnue. Les seconds font l'objet d'une condamnation sous-jacente, d'une déshumanisation progressive, d'une agentivité soulignée à charge.
Le langage médiatique n'est pas un miroir de la réalité. C'est une construction, faite de choix de mots, de voix grammaticales, d'adjectifs distribués inégalement. Ces choix ne sont pas toujours conscients, pas toujours malveillants. Mais ils ont des effets réels sur la façon dont les opinions publiques perçoivent la légitimité des guerres, la culpabilité des États et la dignité des victimes. En ces temps troublés, il convient donc d'être vigilants et plus attentifs que jamais aux sources d'information que l'on choisit. Car ces choix ne sont pas anodins.














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