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Article rédigé par :

Amèle Debey

«Les Iraniens font bloc, ils sont conscients que leur pays ne peut pas être vaincu»

Patrick Ringgenberg est docteur en histoire, chercheur associé à l'université de Lausanne et auteur de plusieurs livres sur l'Iran. Depuis plus de vingt ans, il partage sa vie entre la Suisse et Téhéran. Dans cet entretien accordé à L'Impertinent, il démonte méthodiquement les clichés occidentaux sur l'Iran: la fragilité supposée du régime, les chiffres sans source sur les exécutions, l'idée que les Iraniens se réjouiraient d'être bombardés et explique pourquoi la méconnaissance culturelle de l'Occident condamne à l'échec toute tentative de changement de régime par la force. Un regard rare, construit sur 25 ans de terrain, que nos médias mainstream n'ont jamais jugé utile de solliciter. 

Patrick Ringgenberg
DR

Amèle Debey, pour L’Impertinent: Qui êtes-vous?

 

Patrick Ringgenberg: Je suis suisse, né à Lausanne. J'ai fait des études de cinéma, puis en sciences religieuses à la Sorbonne. J’ai un doctorat en histoire. Et cela fait à peu près 25 ans que je m'intéresse à l'Iran. L'iranologie est un à-côté devenu un élément important dans mes recherches. Depuis à peu près 10-12 ans, j'y vis près de sept à huit mois par an.

 

Vous êtes auteur de plusieurs livres sur l’Iran, dont un guide culturel. C’est un pays que vous connaissez très bien. Pourriez-vous nous raconter comment est la vie là-bas?

 

C'est une bonne question mais à laquelle il est impossible de répondre en quelques mots, sans tomber dans des généralités qui n'ont aucune pertinence. Car il faut savoir de quelle vie on parle: l'Iran est un grand pays, aujourd'hui très urbanisé, multiculturel, multiethnique, socialement à plusieurs vitesses, avec de grandes hétérogénéités régionales, des contrastes forts entre les grandes villes et les provinces, des conditions matérielles souvent très différentes selon les régions et même les quartiers.


Les difficultés économiques pèsent sur l'ensemble de la population, mais les conditions de vie et les milieux culturels, entre le nord de Téhéran et les villages d'Azerbaïdjan, entre les grandes zones industrielles et les populations nomades (ou semi-nomades), sont évidemment très variables et parfois aux antipodes.

 

À quand remonte votre dernier voyage?

 

À l’automne passé. Ensuite, il y a eu tous les événements de fin décembre, et puis la guerre qui m'a empêché d'y retourner. J'aimerais bien, mais j'attends de voir ce qui se passe, comment les choses vont se stabiliser, à défaut de se terminer. Il y a à nouveau quelques connexions aériennes entre l'Iran et l'international, mais cela reste quand même très précaire. Nous sommes dans un climat d'incertitude assez complet.

 

En quoi l'Iran diverge de la vision qu'en a l'Occident?

 

Très vaste question! Je dirais que l’événement pivot pour les Occidentaux est la révolution islamique de 1979. Auparavant, on connaissait la Perse de Mohammad Reza Pahlavi. L'image qui en était présentée était celle d’une monarchie plutôt autoritaire, mais modernisatrice, qui voulait pousser l'industrialisation de l'Iran, la modernisation de sa société. La révolution islamique a été vue comme une sorte de retour fondamentaliste avec l'installation d'un système politique qui existe toujours, la République islamique d'Iran, avec l'idée d'une articulation entre un système républicain et une guidance religieuse.


«La révolution islamique a voilé la complexité de l'Iran aux yeux de l'Occident»

 

Mais pour les Occidentaux, cet événement a voilé la complexité de l'Iran. Il a marqué une sorte de retour du religieux. Les Occidentaux y ont vu le retour de l'Inquisition religieuse, de la présidence de la religion, de l'oppression religieuse, etc. Par conséquent, l’image générale du pays est assez négative depuis 1979. On peut noter quelques éclaircies au cours du temps, mais toujours avec une sorte de cadre d'interprétation paradigmatique: le régime des mollahs est oppressif et autoritaire. Un ensemble de clichés qui voilent totalement à la fois la complexité de l'Iran actuel et de celui d’avant, que l’on présentait de façon assez unilatérale.

 

Le problème fondamental est donc d’avoir souvent vu l'Iran en noir et blanc. De le réduire à une multitude d'expressions, de formules, qui ne rendent pas du tout compte ni des réalités, ni des enjeux, ni de la profondeur de l'histoire, ni même au fond de la multidimensionnalité de ce pays.

 

Pourriez-vous nous donner des exemples d'images faussées qui sont propagées sur l'Iran?

 

Par exemple, la question politique a été à l'origine d'une mésinterprétation qui a conduit à déclencher une guerre, pensant que l'assassinat du Guide suprême Khamenei allait faire s'effondrer le système iranien, ce qui n'a pas été le cas. C’est le cas classique d'une mésinterprétation du politique iranien. L'idée fondamentale est la suivante: la monarchie Pahlavi est renversée par la révolution que l'on va appeler «islamique», qui installe cette république éponyme. On en a déduit qu’il s’agissait d’un système qui avait une sorte de superficialité ou d'artificialité, qui s'est maintenu au cours des décennies par un mélange de contrôle policier, de politique populiste, d'alternance, de censure, de pression, et puis de développement économique industriel. On voit toujours le système iranien comme étranger à la société iranienne et qu'il suffirait de tuer le chef de la tribu ou les principaux responsables de ce système pour le voir s'effondrer.


«La République islamique a réussi à intégrer des groupes sociaux qui, avant, n'étaient pas parties intégrantes de l'Iran»

 

Or l'erreur est multiple. D'abord, c'est méconnaître tous les changements sociologiques que la révolution a apportés. Elle a rebattu les cartes sociales, a permis à des populations, à des groupes sociaux qui n'étaient pas auparavant ni représentés, ni parties intégrantes du système Pahlavi, de monter l'échelle sociale, de développer des carrières, etc.

 

Évidemment, quand vous voyagez en Iran, les critiques du gouvernement iranien sont récurrentes. Il y a assez peu d'Iraniens pour trouver la République islamique formidable. Néanmoins, quand on revient un tout petit peu dans les détails et au-delà de certaines idées préconçues, on voit que la République a réussi à intégrer des populations, des groupes sociaux qui, avant, n'étaient pas parties intégrantes de l'Iran et qui ne pouvaient pas participer pleinement au développement du pays. Cela explique notamment la durabilité de cette République islamique qui ne repose pas seulement sur une sorte d'oppression militaire.

 

De quels groupes sociaux parlez-vous?

 

Les femmes, par exemple. Il y avait ce qu’on appelait – c'est un peu contesté maintenant, à tort ou à raison d'ailleurs – le «féminisme islamique». La place de la religion dans la politique est quelque chose de fondamental pour l'histoire politique de l'Iran au XXᵉ siècle.

 

Reza Shah Pahlavi, le premier souverain de la dynastie, avait interdit le port du voile pour les femmes dans les années 30, parce qu'il voulait moderniser la société et libérer la femme d'une matrice religieuse, patriarcale, traditionnaliste. Quelques décennies plus tard, la révolution islamique a rendu le port du voile obligatoire. On peut corréler les deux phénomènes, mais le problème est qu'en interdisant le voile, Reza Shah ne libérait pas forcément les femmes iraniennes.


«Le voile obligatoire a permis aux femmes de s'installer dans tous les secteurs de la société»

 

Il y a eu tout un développement d'une nouvelle génération de femmes occidentalisées, américanisées, qui effectivement se sont libérées du voile et se sont investies différemment dans la société. Mais, une bonne partie de la population féminine est restée voilée, parce que c'est un vêtement traditionnel qui n'est pas seulement religieux, mais patrimonial, très ancien, qui date même d'avant l'islam. Lorsque la révolution est arrivée et a imposé le voile, d'un coup, toute cette partie de la population féminine traditionnelle qui ne voyait pas de vie publique ou de sortie publique sans le voile a découvert qu'elle pouvait se mêler à la société parce que, soudainement, l'environnement de valeur correspondait à ce qu'elles pensaient. C’est pourquoi, à partir de ce moment-là, les femmes se sont progressivement installées dans tous les secteurs de la société.

 

Sistân va Baluchestân
Sistân va Baluchestân. © Patrick Ringgenberg

Beaucoup d'autres personnes, masculines et féminines, n'étaient pas dans la bonne famille à l'époque Pahlavi. Il y avait une cour, le roi, et quelques grandes familles qui tenaient le pays. Si vous apparteniez à certaines catégories sociales, vous pouviez monter, progresser en société. Sinon, ce n’était pas le cas. Ces gens-là, qui ont fait la révolution, ont pu progresser socialement ensuite et sont maintenant aux commandes du pays à différents niveaux: militaire, politique, industriel, etc.


«On réduit l’Iran à quelques formules chocs»

 

Le système de république islamique est une sorte de système hybride entre l'État-nation républicain familier en Occident et une guidance religieuse beaucoup plus traditionnelle, assez ancienne. Ce mélange est étonnant pour un Occidental, qui s'imagine plutôt soit une république, soit une théocratie. L'Iran est la combinaison de plusieurs idées politiques: l'État-nation, la république, le principe d'une guidance religieuse, et puis aussi toute une politique impériale qui remonte à l'Antiquité.

 

On pense que ce système est fragile parce qu'il est hybride, sans tenir compte de l'ancienneté de ses composantes. L'idée d'une connexion ou d'un rapport entre le politique et le religieux, à savoir que le politique dépend du religieux, est une idée très ancienne en Iran, qui remonte là-aussi à l'Antiquité. Il est bon de rappeler que l'Iran est le territoire qui a accueilli ce qu'on appelle le premier empire universel au VIᵉ siècle avant notre ère, et que cette tradition de politique impériale a survécu, sous différentes formes, jusqu'à l'époque contemporaine. Par conséquent, lorsqu'on analyse la République islamique au prisme de l'histoire, sans la réduire simplement à des phénomènes politiques contingents et contemporains, on voit que ce système possède des racines très anciennes qui expliquent, avec les questions sociologiques que j'ai évoquées, la durabilité et la solidité du système. On réduit l’Iran à quelques formules chocs, alors qu’il faut analyser les choses de façon à la fois transversale, mais également avec une profondeur historique. On le fait très rarement.

 

On réduit l'Iran à un État islamique, alors que l'islam est très récent en Iran, et que les gens s'y sentent plus perses que musulmans, c'est ça?

 

Oui, dans l'Iran contemporain, vous avez des gens qui se sentent d'abord Iraniens avant d'être musulmans. L'islam arrive au VIIᵉ siècle de notre ère.

 

Puis, l’islam chiite arrive en Iran à partir du XVIᵉ siècle. Il s’agit d’un islam originellement plutôt minoritaire, mais qui est devenu la tendance musulmane principale dans ce qui était alors le royaume persan. Ceci est très important parce qu'il y a une sorte d'exceptionnalité iranienne: pour les Iraniens, être chiite, c'est à la fois être musulman et à la fois rappeler qu'on est des musulmans assez singuliers. Puis, une identité occidentale, parce qu'il y a d'abord un fonds indo-européen commun, donc une structure mentale très ancienne, qui fait que les Iraniens sont finalement proches des Occidentaux. C’est surtout à partir du XIXᵉ siècle que l'occidentalisation devient un des éléments de la culture, de la politique iranienne.

 


En somme, les Iraniens naviguent toujours entre ces pôles, entre ces entités. Selon le jour, le moment historique, ils vont plutôt se sentir Iraniens, plutôt musulmans par solidarité, par tradition familiale, par enracinement local… Puis ils se sentiront aussi occidentalisés, parce qu'ils se reconnaissent dans beaucoup d'aspects de notre culture occidentale. Voilà toute la complexité de l'Iran. On ne peut pas simplement les réduire à des Iraniens ou à des musulmans ou à des occidentalisés. Ils sont tout ça en même temps. Et les proportions de ces identités changent en fonction des lieux, des individus et des époques.

 

Lors d'une de mes précédentes interviews avec Régis Le Sommier, il disait que les opérations du MI6 et de la CIA contre Mossadegh avaient mis la République islamique au pouvoir en Iran. Qu'en savez-vous?

 

C'est un peu raccourci. La révolution islamique est une révolte à plusieurs facettes. L'idée de changement de système ou de renversement de la monarchie est d'abord née dans des milieux libéraux iraniens. Le paradoxe de l'époque Pahlavi, c'est que le roi, surtout Mohamed Reza Pahlavi, a énormément envoyé d’étudiants iraniens à l'étranger pour y apprendre différentes sciences qui soient très utiles au pays. Le problème, c'est que ces étudiants iraniens, en découvrant les pays européens ou les États-Unis, ont vu comment fonctionnait vraiment une démocratie occidentale. Ils sont revenus en Iran avec des idées démocratiques, libérales. Cela a nourri, dans un premier temps, une contestation de l'autoritarisme de Mohamed Reza Pahlavi.

 

Ensuite, la révolte est devenue plutôt religieuse, parce que les Pahlavi étaient plutôt laïques, voire anticléricaux, surtout à l'époque de Reza Shah. La révolution islamique est à la fois une volonté de renverser un certain type d'autoritarisme, de retrouver des valeurs musulmanes délaissées ou marginalisées à l'époque de la monarchie Pahlavi, le tout sur fond d’anti-impérialisme.

 

Depuis le début du XIXᵉ siècle, l'Iran est soumis aux rivalités occidentales au Moyen-Orient. À ce moment-là, deux empires s'affrontent en Iran: les Anglais et les Russes. C'est d’ailleurs ce qu'on a appelé le Grand Jeu (The Great Game) en Asie centrale et qui a abouti à une sorte de partage d'influence entre les Anglais et les Russes en 1907.


«Les Iraniens vont retenir qu'ils ne sont pas maîtres dans leur propre pays»

 

Pendant tout le XIXᵉ siècle, les Iraniens ont souffert de ces manipulations dues à l'impérialisme occidental qui ont marginalisé l'Iran, l'ont affaibli politiquement, ont parfois empêché le développement de ses infrastructures. Lorsque Reza Shah Pahlavi est arrivé au pouvoir, il a voulu amorcer une sorte de modernisation, d’occidentalisation accélérée un peu à la manière d’Atatürk en Turquie. Reza Shah a été mis au pouvoir par les Anglais, puis les Américains ont infiltré le pouvoir Pahlavi après la Seconde Guerre mondiale. Aux yeux des Iraniens, il s'agissait toujours d'une interférence des Occidentaux dans le pouvoir du pays. L'affaire Mossadegh est emblématique parce que ce dernier nationalise le pétrole iranien en 1951, déclarant que les ressources naturelles du pays doivent naturellement revenir au pays et à sa population. Ce après quoi il est renversé en 1953, par la CIA et les Anglais, effectivement.

 

L'image que l'on va retenir de tout cela est que les Iraniens ne sont pas maîtres dans leur propre pays et que les Occidentaux interviennent, lorsqu'un dirigeant ne leur plaît pas, pour organiser un coup d'État dans le but de l'enlever. L’affaire Mossadegh est un des éléments du parti pris anti-impérialiste de la révolution islamique, mais ses causes remontent au début du XIXᵉ siècle, quand l'Iran est la proie des prédations impérialistes occidentales.

 

L’Iran est sous sanctions occidentales depuis 1979, donc 45 ans. Quelles conséquences ont ces sanctions sur la vie quotidienne des Iraniens et sur le développement du pays?

 

Les sanctions sont effectivement multiples et variées. Elles concernent à la fois des entreprises iraniennes, les connexions bancaires internationales, un certain nombre de produits qui sont inaccessibles aux Iraniens...


«Derrière les sanctions, il y a tout un système parallèle qui s'est mis en place»

 

Quand on vit en Iran, on voit qu’ils ne manquent de rien. En tout cas, en ce qui concerne les biens essentiels. Le pays a su, soit par les marchés noirs, la contrebande, des circuits détournés, ou par une politique d'autosuffisance industrielle et agricole, pallier ces sanctions, qui sont une sorte de millefeuille sur plusieurs décennies et qui vont être assez difficiles à retirer.

 

Ils fabriquent même leur propre vin.

 

Oui, tout à fait, dans des caves, en privé. Les résultats ne sont pas spectaculairement goûteux parfois, mais c'est l'intention qui compte.

 

Du point de vue de la vie de tous les jours, si des Iraniens veulent transférer de l'argent en Europe, par exemple, ils ne le peuvent pas. Ils sont obligés de passer par différents intermédiaires. Ça coûte très cher, c'est compliqué. Les cartes de crédit ne fonctionnent pas, donc un Iranien qui voudrait acheter quelque chose sur un site marchand occidental ne peut utiliser aucune carte de crédit, aucune carte iranienne. Certains produits sont donc tout simplement inaccessibles parce qu'ils ne sont pas distribués et distribuables en Iran. Il y a des exceptions: Coca-Cola est largement présent en Iran, de même que d'autres industries américaines, parce que les États-Unis se sont octroyé des exemptions. Pareil pour certaines sociétés européennes, italiennes, allemandes, françaises… Derrière les sanctions, il y a tout un système parallèle qui s'est mis en place.

 

Province du Fârs
Province du Fârs. © Patrick Ringgenberg

Les sanctions contribuent à une dégradation de l'économie au cours des décennies. Il y a bien sûr eu d'autres facteurs comme les crises économiques mondiales et la mauvaise gestion de la part du gouvernement iranien.

 

Les sanctions compliquent les choses pour les particuliers, comme pour les entreprises iraniennes qui, pour s'approvisionner ou acheter des produits occidentaux, sont encore une fois obligées de passer par différents intermédiaires, et chaque fois, ça coûte beaucoup plus cher. Ce qui est frappant à Téhéran, par exemple, c'est que vous pouvez obtenir à peu près tout, mais parfois c'est extrêmement cher, parce que cela passe par des circuits parallèles, des marchés noirs où chaque intermédiaire se sert assez copieusement.

 

Est-ce que les Iraniens peuvent voyager comme ils veulent, aux États-Unis ou ailleurs?

 

Oui, les Iraniens peuvent se déplacer sans problème dans leur pays et aussi à l'étranger. Le problème, c'est l'obtention du visa, qui peut être extrêmement compliquée, ainsi que les coûts du voyage. Le rial, la monnaie iranienne, s'est tellement dépréciée au cours des dernières années que le coût d'un billet d'avion pour aller en Europe est tout simplement astronomique. Pour obtenir un visa américain, il faut aller dans un autre pays, c'est un processus extrêmement long. De même pour les visas Schengen, c'est aussi assez fastidieux, sans compter les restrictions supplémentaires apportées par les ambassades européennes, surtout dans les temps de crise.

 

Donald Trump justifie cette guerre notamment par l’apport de la démocratie et le sauvetage des femmes… mais pour impulser une volonté de changement au sein de la population, n'aurait-il pas fallu d'abord commencer par lever ces sanctions?

 

Oui, rétrospectivement, c'est une des pistes qu'il aurait fallu suivre. Il faut bien comprendre que la révolution islamique s'est construite sur un anti-impérialisme, voire un anti-occidentalisme aussi, pendant un temps. Une bonne partie de la population iranienne occidentalisée possède une sorte de mentalité de citadelle assiégée. Toutes les pressions sur le gouvernement iranien ne font que renforcer cette idée que l'Iran est seul contre tous, ou presque, que les Occidentaux sont des ennemis. Ainsi, ce régime de sanctions n'a fait que favoriser ceux qu'on peut appeler les ultras ou les conservateurs dans le système iranien, qui veulent restreindre au maximum les contacts avec l'Occident et préfèrent fermer le pays, pour mieux le contrôler. Mais surtout au nom d'une sorte de protectionnisme culturel et politique, qui leur permet de chasser toutes les interférences occidentales. L’idée de lever les sanctions, en tout cas de les alléger, aurait sans doute été une très bonne solution.

 

À la fin des années 90, le président réformateur, Mohammad Khatami, a voulu opérer un certain nombre de changements à l'intérieur du pays. Il n’y est pas parvenu. Peut-être parce que justement, son prisme était focalisé sur un changement politique, alors que la bonne option aurait été de passer d’abord par un changement économique. C'est ce qu'a fait le président Rohani, sous le mandat duquel a été signé le JCPOA (l'accord sur le nucléaire iranien) en 2015.

 

L'idée du président Rohani était de développer l'Iran un peu à la manière chinoise: d'abord développer l'économie et les transformations politiques suivront. C'était très prometteur. Parce qu'en 2015, après la signature du fameux traité, on a vu un pays qui respirait d'une autre manière pendant une année et demie, deux ans. Un pays qui bouillonnait de projets avec un horizon de normalisation diplomatique, économique avec les pays occidentaux. Si le mouvement s'était poursuivi, on aurait certainement vu des changements politiques. Auraient-ils été fondamentaux? Je ne sais pas. Mais, cela nous aurait au moins évité la situation actuelle.

 

Tout cela s'est arrêté parce que Trump a quitté le JCPOA et a réinstallé des sanctions. Résultat: nous sommes revenus dans le cycle où la maximisation des pressions a conduit le système iranien à se barricader, se bunkeriser jusqu'à un certain point.

 

Différentes sources évoquent différents chiffres, mais on parle de dizaines de milliers de personnes exécutées par le régime des mollahs. Des pendaisons ont encore eu lieu récemment… ce régime est tout de même difficilement défendable, non?

 

Effectivement, il y a des gens qui sortent des chiffres de 30’000 ou de 50’000 personnes, mais sans aucune preuve. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que les événements de fin décembre-janvier 2026 sont une tentative de créer une situation de guerre civile à l'intérieur du pays. Cette chronologie a été très bien décrite par certains podcasters américains.

 

On provoque d'abord une crise économique en décembre. Mécaniquement, les gens sortent dans la rue après une dévaluation extrêmement forte du rial, de 20-30% ou plus. Sur ces situations de manifestations massives dans les villes se sont greffés des agents qui ont voulu créer un état d'insurrection en faisant croire que les Américains allaient aider les protestataires, que le régime allait chuter, que les mollahs allaient s'enfuir hors du pays, etc. Il y a eu des milliers de morts, ça c'est clair, mais qui sont dus essentiellement à une situation totalement inédite.


«Les chiffres avancés de 30'000 à 50’000 manifestants tués n'ont absolument aucun fondement»

 

Quand on compare le nombre de défunts – si on peut se permettre des décomptes macabres – des manifestations de janvier aux précédentes manifestations, comme celles du mouvement Femmes, Vie, Liberté, ou celles de 2009, par exemple, qui ont eu lieu suite à une réélection contestée du président Ahmadinejad et qui ont rassemblé des millions de personnes pendant des mois, le nombre de morts est minime par rapport à ce qu'on a connu en janvier.

 

Donald Trump s'est vanté d’avoir envoyé des armes en Iran, via les Kurdes. Des agents du Mossad, de la CIA, ont été armés pour semer le désordre, le chaos et la terreur dans les rues des grandes villes iraniennes, avec aussi l'idée de créer des soulèvements dans des populations qui sont en marge du pays, comme les Baloutches, comme les Kurdes, et de créer ainsi une sorte de dislocation, de balkanisation du pays. C'est ce qui explique assez largement le nombre de morts.

 

C'est un événement extrêmement complexe qu'il faudra éclairer soigneusement par des études exhaustives des documents à disposition. Mais, encore une fois, les chiffres avancés de 30'000 à 50’000 morts n'ont absolument aucun fondement.

 

L'Iran est sous sanction parce qu'il finance, notamment, des organisations terroristes. Selon la logique occidentale, cela nécessitait une réaction, non? Quel regard portez-vous sur ces sanctions et leurs causes?

 

Les sanctions ont été instaurées dès la révolution, en 1979, et ont été multipliées et intensifiées depuis. Des juristes font remarquer qu'elles sont illégales au point de vue du droit international. Elles sont aussi et surtout cyniques et inefficaces, car elles touchent essentiellement la population, et les États-Unis se sont du reste octroyé nombre d'exceptions pour leurs propres entreprises, comme dit plus haut.


Ces sanctions sont justifiées par toutes sortes de raisons, et notamment par le soutien de l'Iran au terrorisme. Depuis 1979, l'Iran soutient la cause palestinienne contre le colonialisme israélien, et a contribué à la création du Hezbollah en 1982. Là encore, l'éclairage historique est essentiel: le Hezbollah force militaire, mais aussi politique, sociale, économique – a été créé à la suite de l'invasion israélienne du Sud-Liban. Elle est d'ailleurs aujourd'hui la seule force capable de tenir tête à Israël dans ce pays.


«La véritable intention des sanctions contre l'Iran est le contrôle américain du Moyen-Orient»

Ces événements s'éclairent à leur tour par la question palestinienne, toujours irrésolue, qui remonte à 1948. D'un point de vue israélien, il est logique de réduire le Hezbollah ou le Hamas à un groupe terroriste et l'Iran, qui les soutient, à un pays promouvant le terrorisme international. De l'autre côté de l'histoire, il y a un combat contre un État colonial: Israël. Combat qui a pu utiliser des actions terroristes, mais qui s'inscrit dans une résistance armée contre une politique colonisatrice et expansionniste et plus largement contre une politique impérialiste ou néo-impérialiste d'Israël et des États-Unis au Moyen-Orient.


Dès lors, on peut comprendre que les accusations contre l'Iran sont partisanes, partiales ou malhonnêtes (c'est selon), mais qu'elles sont bien pratiques pour ignorer un problème originel (la question palestinienne), demeurer dans une vision purement occidentalocentrique de l'Histoire, détourner l'attention pour mieux cacher les exactions israéliennes, et dissimuler la véritable intention des sanctions contre l'Iran, à savoir le contrôle américain du Moyen-Orient, après que la révolution islamique a voulu chasser les ingérences des États-Unis dans la région.

 

Que vous inspirent les réflexions des personnalités iraniennes qui défilent dans les médias mainstream pour se féliciter du début de cette guerre? La présidente de l'association Femme Vie Liberté Suisse, notamment, disait que la population était heureuse d'être bombardée au micro de la RTS. Qu'en pensez-vous?

 

Moi qui ai vécu la guerre des 12 jours à Téhéran, je ne peux pas dire qu'être bombardé est une chose absolument sympathique. Une expérience, certainement, mais je ne pense pas qu'on puisse en tirer un bonheur particulier. Il serait assez présomptueux de penser que tous les Iraniens se réjouissent de recevoir des bombes. Cela me semble être une assertion passablement malhonnête. Vouloir imposer la démocratie par des bombes, lorsqu'on connaît justement toutes les luttes anti-impérialistes de l'Iran, ça me semble totalement délirant.

 

D'autre part, la révolution islamique date de 1979. Or, en automne 1980, Saddam Hussein, alors président de l'Irak, envahit le sud-ouest de l'Iran pour notamment empêcher que la révolution islamique déborde sur l'Irak, qui a toujours une majorité de chiites. À cette époque-là, on voit un système de la République islamique s'imposer, en partie dû au charisme et au réseau de Khomeiny, mais beaucoup de gens sont tout à fait insatisfaits du système et ont imaginé quelque chose d'autre. Mais face à l'agression irakienne, les Iraniens ont fait front. Se sont unis pour défendre la patrie: d’abord on défend le pays, ensuite on verra pour les revendications politiques.


«Le conflit a renforcé le soutien des Iraniens à la République islamique qu'ils critiquaient»

 

Là, c'est exactement la même chose. Il y a des partisans de la République islamique en Iran, mais la majorité est assez contestataire du système. Certains ne sont ni pour ni contre. Mais face à une agression étrangère, ils font très facilement bloc. A fortiori, des opposants à la République islamique s'aperçoivent que celle-ci arrive à résister à la première puissance mondiale. Ils s'aperçoivent qu'il faut soutenir cette République islamique, un système qu'ils contestaient ou qu'ils critiquaient de façon assez véhémente, parce que si un changement doit survenir en Iran, il viendra de l'intérieur.

 

Tâq-e Bostân
Tâq-e Bostân. © Patrick Ringgenberg

L’idée de bombarder, de tuer les représentants de la République islamique, puis d'introduire un personnage étranger à la tête de l'Iran est un scénario totalement fantasmatique. Parce qu'on retrouve les mêmes problématiques: la République islamique – et c'est ce qui a fait son succès – a voulu se libérer de l'impérialisme occidental et de ses interférences. Au prix d'une sorte de sclérose politique, d'enfermement diplomatique relativement durable, mais au bénéfice d'une sorte d'autonomie, d'indépendance acquise. Les Iraniens ne vont pas renoncer à ça. Ils ne vont pas se laisser bombarder et se voir imposer un prince héritier qui, quelles que soient ses compétences ou ses qualités, n'a pas vraiment de légitimité, serait un personnage quasiment étranger au pays, puisqu'il a vécu essentiellement aux États-Unis.

 

Ce serait simplement un instrument de la paix occidentale et plus précisément israélo-américain. Penser que les Iraniens d'Iran se réjouissent de se voir bombardés pour aboutir à ce projet politique-là est une complète illusion.

 

Vous disiez, dans une de vos précédentes interviews, que ce genre de discours vient surtout des Iraniens de la diaspora, qui, finalement, ne connaissent pas très bien leur pays, c’est ça?

 

Oui. La diaspora iranienne s'est constituée au cours des décennies, avant même la Révolution islamique pour partie. Elle s'est constituée pour des motifs souvent assez différents. Parfois, il s'agit simplement d'une immigration, parfois ce sont des raisons politiques, ou encore une immigration économique. Cette diaspora iranienne fait incontestablement partie de l'histoire de l'Iran. Or, le problème que nous avons en Occident, c'est qu'on ne voit l'Iran qu'à travers le prisme de ces diasporas et surtout, des critiques les plus radicales de la République islamique.


«On préfère voir un Iran rêvé ou fantasmé à travers une diaspora qui, souvent, a quitté l'Iran depuis des décennies»

 

Comprenez-moi bien: il ne s'agit pas de dire que la République islamique est bien ou mal. Mais si on veut avoir une certaine distanciation historique, il s'agit d'avoir une vision la plus objective ou la plus équilibrée possible. Quand vous ne relayez que des partis pris systématiquement critiques qui ne vont mettre en relief que les éléments totalement dysfonctionnels d'un pays, faire une sorte de liste noire de tout ce qui ne va pas, on arrive à la fois à une vision totalement décalée et biaisée de l'Iran tel qu'il existe. On projette ensuite, sur cette image faussée de l'Iran, une sorte de fantasme d'une transformation qui n'a aucune pertinence, parce qu'elle se fonde sur une vision totalement déséquilibrée et unilatéralement noire de l'Iran.

 

Qu'il y ait des choses qui ne fonctionnent pas en Iran, c'est tout à fait clair. Moi qui vis là-bas depuis des années, je m'en rends compte absolument tous les jours. Mais l'Iran, ce n'est pas seulement ce qui ne marche pas. C'est aussi ce qui marche. C'est aussi une vie sociale. C'est aussi des Iraniens qui sont investis dans la société. C'est aussi une vie culturelle intense, plus ou moins underground. Ce sont aussi des élites qui présentent souvent les mêmes problématiques que nos élites à nous. C'est aussi un pays qui essaie de développer des infrastructures, qui a des forces armées qui se sont développées et qui peuvent résister. Il y a un Iran qui a sa vie propre et que nous, en Occident, on ne voit pas. On préfère voir un Iran rêvé ou fantasmé à travers une diaspora qui, souvent, a quitté l'Iran depuis des décennies et qui mène un combat politique contre la République islamique.

 

Vous qui êtes en Suisse, les médias mainstream – en l’occurrence la RTS – ne vous ont jamais invité pour recueillir votre expertise? Ni même proposé de débattre face à ces Iraniens de la diaspora?

 

Non, jamais. Depuis ma première arrivée en Iran, en 2000, jusqu'à nos jours, je m'intéresse beaucoup au traitement médiatique de l'Iran. C'est vraiment un case study: un cas tout à fait exemplaire de la manière dont les médias construisent l'image, la représentation d’un pays.

 

Ce qu'on voit dans ces débats-là, c'est que sur un panel de cinq personnes, par exemple, vous en avez quatre qui sont critiques de la République islamique, avec éventuellement quelques nuances, mais qui ont ce paradigme-là: ce serait bien d'avoir un changement de régime. Moi qui viens des études académiques et qui ai une perspective historique, que puis-je faire? On vous projette directement sur un terrain politiquement polarisé et biaisé, et on vous demande de prendre une position partisane face à des interlocuteurs qui vont vous entraîner sur un terrain émotionnel.

 

Lorsque vous essayez de développer une vision historique et ample, de mettre en valeur les différentes dimensions des problématiques sociales, politiques, géopolitiques, on va vous tomber dessus en vous reprochant de manquer d'empathie, d’être en dehors de la réalité, de ne pas tenir compte de la souffrance des gens et ainsi de suite. Cela n'a pas beaucoup d'intérêt, parce que ces débats sont organisés pour faire un procès à charge contre l'Iran, plutôt qu’entre des gens qui essaient de comprendre sans projeter systématiquement une vision partisane.

 

L’Impertinent se targue de savoir organiser des débats équilibrés et constructifs. Nous verrons ce qu’il est possible de faire à ce sujet! Puisqu'on en parle, quel est votre avis sur la couverture médiatique de ce conflit depuis le début, à savoir février 2026?

 

La couverture médiatique est assez lamentable, si on peut se permettre un jugement de valeur. On est tout à fait dans le sillage de la construction médiatique familière sur l'Iran depuis plusieurs décennies. À cela s'ajoute une propagande de guerre, où on cache assez soigneusement la réalité des opérations, le nombre de morts, avec différents procédés. L’idée étant de promouvoir une vision américano-israélienne du conflit. Tout ça, encore une fois, dans le cadre d'interprétation de l'Iran de façon générale: les mollahs c’est pas bien, on doit réinstaller la démocratie, etc.

 

Là aussi, ce sera intéressant d'analyser le traitement médiatique a posteriori, en confrontant, par exemple, ce que les médias mainstream occidentaux ont dit, avec les canaux moins soumis à cette propagande de guerre. À ce moment-là, on verra de façon très claire comment on a construit un récit. Par exemple, quand on évoque les bombardements israélo-américains sur l'Iran, on sous-entend qu’ils ont fait beaucoup de dégâts, mais sans se préoccuper de savoir si c'est vrai ou pas, ni ce qu’ils ont vraiment atteint.

 

On ne parle pas des dégâts en Israël, ni des dégâts réels sur les bases américaines, ni d'ailleurs du nombre de morts réels – encore moins des blessés. Il y a là tout un système de propagande de guerre très connu, qui a beaucoup été étudié, qui est très classique. Malheureusement, les voix un peu alternatives qui essaient de contrebalancer un discours dominant n'arrivent pas à compenser une information massivement unilatérale.

 

L’envoyé spécial de BFM à Téhéran Siavosh Ghazi et l’ancien espion Serguei Jirnov se sont pris le bec assez violemment l’autre jour. Le premier accusant le second de balancer des chiffres sans source réelle, notamment à propos de l’économie iranienne qui serait à genou. Siavosh Ghazi est désormais accusé d’être un employé du régime iranien. Qu’en pensez-vous?

 

Ce clash est assez typique du décalage entre les réalités observables de l'Iran et le discours généralement projectif, réducteur, orienté, voire propagandiste que l'on tient en Occident sur ce pays. Le fait est que très peu de gens connaissent réellement l'Iran, ou ne le connaissent que très partiellement. On a l'impression que moins certains en savent sur ce pays, et plus ils peuvent en parler. Donc, n'importe qui peut dire n'importe quoi, car un public qui ignore tout ou presque de l'Iran n'aura aucun élément factuel ou analytique pour s'apercevoir des manipulations et des mensonges.


Lorsque l'on vit sur place, on voit bien que l'Iran est traversé par des problèmes et des crises politiques, sociales, économiques, culturelles souvent considérables, mais on voit également la partie immergée de l'iceberg iranien: la complexité des jeux politiques et économiques, les vies multiples du pays, la famille iranienne, les rapports entre hommes et femmes, les pratiques sexuelles, les cultures underground, l'extrême diversité des milieux socioculturels, les spiritualités derrière l'islam idéologique, la profondeur historique du pays, les enjeux séculaires (l'identité, l'occidentalisation, l'antiimpérialisme, le rapport du religieux et du politique, etc.).


«Les assertions sur l'économie iranienne à genou tiennent de la propagande de guerre»

Lorsque l'on veut évoquer cette complexité, on est volontiers accusé de «défendre le régim: l'accusation est absurde, mais elle s'explique aisément par le climat polarisé et passionnel dans lequel nous nous trouvons le plus souvent, qui s'inscrit dans une guerre psychologique ou idéologique. Voire en ce moment dans ce qu'il faut bien appeler une propagande de guerre.


Toute analyse qui tente une mise en perspective, une distanciation, une contextualisation le b.a.-ba d'une approche universitaire fait l'objet d'un procès d'intention, d'une délégitimation ou d'une mise en accusation. On peut bien sûr rêver à un autre Iran, et mener un combat politique contre l'actuelle gouvernance iranienne, mais ce qui m'intéresse en tant que chercheur, c'est d'essayer de comprendre l'Iran tel qu'il est, dans sa complexité, ses crises et ses contradictions, sans projeter sur les réalités que j'observe mes préjugés et mes préférences. C'est, me semble-t-il, la condition d'une analyse pertinente, équilibrée, nuancée, et finalement efficace, dans la mesure où elle évite de prendre ses désirs pour des réalités et de construire des espoirs sur du vent.

 

Concernant l’économie iranienne à genou, j’entends ce discours depuis vingt ans. Cependant, il est très difficile d’en avoir une vision globale. Des chiffres sont donnés par le ministère iranien, qu'il faut prendre avec des pincettes, mais qui de toute façon ne reflètent pas l'économie réelle, qui est multiple: il y a une économie de type capitaliste, une économie religieuse qui est très importante. Il y a toute une économie du marché noir, parce que pour pallier les sanctions occidentales, l’Iran n’a eu d'autre choix que de construire un ensemble de réseaux de circuits informels, cachés. Qui, par définition, échappe au système.

 

Les chiffres venant de l'économie iranienne ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Ils ne permettent pas d’estimer les courants économiques fondamentaux. Cela explique pourquoi on décrit toujours cette économie iranienne comme étant dans une situation désastreuse. Au fond, elle continue de vivre ou de survivre, même si elle est considérablement sous pression, elle ne va pas s’effondrer. Encore une fois, ces discours tiennent davantage d’une opération de propagande qui vise à créer de l’anxiété et des mouvements de panique.

 

Est-il vrai qu'il y a un blocus total d'internet par le régime depuis le 28 février?

 

Oui, mais Internet est néanmoins accessible pour certaines catégories professionnelles (personnes travaillant dans les organismes d'État, journalistes, professeurs, médecins, etc.). Les Iraniens peuvent demander un accès à Internet en s'inscrivant sur un site gouvernemental et en justifiant leur usage. Si l'accès à l'internet international est très limité, pour empêcher des actions de cyberguerre, il y a en revanche un Internet intra-iranien, utilisé par exemple pour les cours en ligne des écoles et des universités, et pour des réseaux sociaux iraniens qui ne fonctionnent que dans le pays.

 

La propagande iranienne est extrêmement fine et aiguisée, on le voit sur les réseaux sociaux notamment. Cela dénote une connaissance pointue de l'adversaire. L'Iran se préparait depuis longtemps à cette guerre?

 

Oui, tout à fait. Depuis la révolution islamique, puis à partir du moment où la République islamique a pris partie pour les Palestiniens contre Israël, cela a créé des tensions systémiques, une sorte de guerre froide entre l'Iran, Israël et les États-Unis. L'Iran n'a cessé de développer des compétences militaires à différentes époques. La guerre menée contre l'Irak en 2003 a été un moment très important.


«Les Iraniens ont énormément appris des échecs américains»

Souvenons-nous qu'en 2002, George W. Bush avait placé le pays dans un axe du mal, avec la Corée du Nord et l'Irak. On imaginait alors que l'Iran serait le prochain sur la liste. On évoquait, déjà à cette époque-là, des bombardements. Finalement, cela n'a pas eu lieu, simplement parce que les Américains se sont embourbés en Irak, pour exactement la même raison pour laquelle ils échouent maintenant: une ignorance absolument phénoménale des pays et des populations.

 

Les Iraniens ont énormément appris des échecs américains. Surtout, ils ont compris comment les Américains fonctionnaient en termes militaires. Ils ont développé tout un ensemble de capacités, on le voit avec les missiles enterrés des centaines de mètres sous le sol, donc pratiquement inatteignables, avec des compétences en guerre asymétrique, avec des sous-marins furtifs, de petits bateaux dans le Golfe… Tout un ensemble de dispositifs qui résultent d'une analyse extrêmement détaillée, patiente, des modes opératoires américains.


Autre chose fondamentale: les Iraniens, arrivés fin du deuxième millénaire, début du premier millénaire avant notre ère, connaissent la région comme leur poche, contrairement aux Américains. Dans la stratégie militaire, avoir une connaissance de chaque kilomètre carré de son pays est absolument crucial. Les Iraniens sont chez eux, au Moyen-Orient, ils connaissent non seulement leur propre territoire, mais tous les pays et toutes les cultures environnantes.


Le Mossad, réputé pour être un service extraordinaire pour certaines opérations techniques, s'est complètement fourvoyé dans l'analyse culturelle de l'Iran, dans la compréhension des mécanismes socioculturels, de la nature du régime iranien. Ces mésinterprétations les ont incités à imaginer qu'en tuant le chef, ils allaient provoquer un effondrement du régime.


Pour toutes ces raisons-là, l'Iran a toutes les cartes en main. Une fois de plus, on assiste à un échec des Américains, pas forcément par manque de compétences militaires, mais surtout par une ignorance culturelle fondamentale qu'on voyait déjà au Vietnam. L'histoire se répète. En tout cas, elle bégaye.

 

On entend ici et là sur les chaînes d'info donc ça vaut ce que ça vaut que les Iraniens ont été surpris de découvrir la puissance stratégique du détroit d'Ormuz. Selon vous, cela n'a pas du tout été anticipé de leur part?

 

Quiconque connaît la géographie de la région connaît l'importance du détroit d'Ormuz, que les Iraniens peuvent très facilement bloquer. C'est une arme connue depuis très longtemps.


En Iran s'est développé tout un nationalisme extrêmement fort, à partir des années 2000, dont le Golfe Persique était un élément très important, presque fondateur. Car l'Iran est la puissance de la région depuis des siècles, voire des millénaires et que, naturellement, c'est une puissance qui a, de son point de vue, la garde du Golfe Persique. De plus, les Iraniens avaient prévenu qu'ils fermeraient le détroit en cas d'attaque. Les Américains n'y ont pas cru, ils n'ont pas anticipé que cela aurait un tel impact.


Moi-même, j'ai découvert tout ce qui passait par le détroit. On évoque évidemment le pétrole, mais en fait, il y a une multitude d'autres choses: l'urée, l'aluminium, toutes sortes de produits. Il y a aussi des câbles souterrains. Au fil des jours et des semaines, on a découvert toute l'importance de ce détroit pour les circuits économiques mondiaux.

 

Cela fait 35 ans qu'Israël nous dit que l'Iran est sur le point d'avoir la bombe atomique. Comment cette menace à peine voilée était-elle interprétée et appréhendée par la population iranienne?

 

Là aussi, cela fait partie du discours, comme pour l'économie iranienne qui est chaque année au bord du gouffre. Lorsque l'on se penche sur la récurrence de ces affirmations, vous voyez vraiment que c'est cyclique. Une sorte de mantra qui se répète presque au long des décennies.


Le droit au nucléaire est considéré comme quelque chose qui fait partie de la fierté nationale iranienne. D'autant plus que le pays a signé le traité de non-prolifération et a donc tout à fait le droit d'avoir de l'énergie nucléaire civile. Ce projet remonte d'ailleurs à l'époque de Reza Pahlavi. La République islamique, comme dans bien d'autres domaines, a poursuivi quelques grands chantiers industriels de l'époque Pahlavi.


«La rhétorique israélienne sur le nucléaire iranien n'est rien de plus qu'une construction de la réalité»

Sur la question nucléaire, les Iraniens étaient derrière leur gouvernement, en grande majorité, quelle que soit leur tendance politique et leur positionnement vis-à-vis du système même de la République islamique. Ils comprenaient bien que le droit au nucléaire faisait partie d'un droit national à développer leur pays. Quelque chose qui n'était pas négociable.


La rhétorique israélienne n'est rien de plus qu'une construction de la réalité. Si les Iraniens ont effectivement pensé à la bombe nucléaire, ils n'avaient pas de programme nucléaire militaire actif, ni structuré. Ce qu'ont démontré, au début des années 2000, plusieurs reprises plusieurs agences américaines. Ce discours était une manière de faire une pression supplémentaire sur l'Iran.

 

Puisque le gouvernement s'était préparé depuis des dizaines d'années, comment la population appréhendait-elle cette menace? Vivait-elle dans la peur?

 

Les Iraniens discutent énormément de politique, ce sont des sujets qui les passionnent. Mais non, ils ne vivaient pas dans l'angoisse. La période qui a suscité quelques inquiétudes, c'était après l'attaque de l'Irak, où ils pensaient qu'ils étaient les prochains, comme je le disais plus haut. Cette inquiétude s'est estompée quand ils ont vu la manière dont les Américains se sont enfoncés.


Les Iraniens ont bien conscience du fait que leur pays ne peut pas être vaincu. Vous ne pouvez pas gagner une guerre contre l'Iran, c'est une donnée géostratégique. L'Iran est grand comme trois fois la France, avec une population de plus de 90 millions d'habitants, avec des ressources considérables. Dans l'histoire, les Iraniens ont été envahis à plusieurs reprises. Non seulement ont-ils toujours réussi à survivre à ces invasions, mais également à absorber leurs envahisseurs.


Sistân va Baluchestân
Sistân va Baluchestân. © Patrick Ringgenberg

Se sentent-ils invincibles? Le mot est peut-être un peu fort, mais ils savent que leur pays a traversé des crises parfois tellement violentes et tellement brutales et qu'ils s'en sont sortis. Ce n'est pas la menace d'un pays comme les États-Unis, qui est à 10'000 kilomètres et qui est totalement ignorant de leur région, qui allait leur faire peur. Évidemment, les États-Unis ont pu faire pas mal de dégâts, mais renverser l'Iran, détruire l'Iran, anéantir l'Iran: non.


Les Iraniens peuvent avoir des inquiétudes face aux menaces, mais ils sont conscients de la force et de l'importance de leur pays.

 

En tant que Suisse, quel regard portez-vous sur la position de votre pays d'origine sur cette affaire? Apparemment, elle a retrouvé un peu de sa neutralité perdue en Ukraine. La Suisse a-t-elle des intérêts économiques en Iran qui justifieraient ce réveil tardif?

 

Oui, la Suisse a quelques intérêts économiques, mais elle a surtout intérêt à défendre une neutralité dans un monde multipolaire qui connaît une sorte de basculement géopolitique contemporain, nous avons absolument besoin de pays qui représentent une certaine neutralité et qui soient un espace de résolution des conflits.


C'est bien d'avoir une position qui rappelle le droit international, l'illégalité de cette attaque. Mais j'ai toujours pensé que la Suisse pouvait faire beaucoup plus. Notre pays a une très bonne image en Iran. Il aurait tout intérêt à développer une diplomatie beaucoup plus proactive dans le sens de la neutralité. Ces déclarations, c'est très bien, mais je pense qu'on peut encore faire beaucoup plus.

Merci à Patrick Ringgenberg de nous avoir permis d'utiliser ses photos pour agrémenter cette interview. Son site internet: patrickringgenberg.com

2 commentaires


mivonlanthen
il y a 3 heures

Petite correction préalable: l'Iran compte 90 millions d'habitants, pas 9. Cela dit, merci pour ce résumé de la vraie situation qui prévaut dans ce pays. Comme toujours, le mainstream de la propagande nous prive d'avoir des témoignages objectifs et de première main tels que le vôtre.


Vu de l'extérieur, on peut sans grand risque de se tromper, penser que l'intérêt des Américains pour ce pays n'a rien à voir avec l'intention vertueuse d'y installer la démocratie.


En réalité, comme toujours, c'est pour conforter l'emprise des firmes américaines sur le gaz et le pétrole iraniens, rien d'autre! La démocratie n'est qu'un prétexte moral, la religion n'est qu'un outil, d'autant plus qu'il contribue à mobiliser les Evangéliques américains, dont les dirigeants se…


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vuilliomenet.gilles
vuilliomenet.gilles
il y a 5 heures

Je vous invite à lire ce rapport pour vous faire une idée plus précise de ce qu'est la RII.

https://france-2050.fr/fr/rapports/

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