top of page

Article rédigé par :

Amèle Debey

«Les opérations du MI6 et de la CIA ont mis la république islamique au pouvoir en Iran»

Il a interviewé Bush, Obama, Assad et Lavrov. Il a couvert l'Irak, la Syrie, l'Afghanistan et l'Ukraine des deux côtés de la ligne de front. Et depuis la veille de Noël 2022, Régis Le Sommier n'a plus jamais été réinvité sur un média de service public français. Dans cet entretien accordé à L'Impertinent, le fondateur d'Omerta parle sans détour: de la narration imposée qui a remplacé le reportage, du prix payé pour avoir couvert la guerre en Russie, de l'interview d'Assad qui lui a valu d'être comparé à l'intervieweur d'Hitler, et du journalisme gangrené par la peur d'être dénoncé. Un témoignage rare, de la part d'un homme qui a passé sa carrière à aller là où on lui demandait de ne pas aller.

regis le sommier
Régis Le Sommier devant la centrale nucléaire de Zaporijjia, en Ukraine. © DR

Amèle Debey, pour L’Impertinent: Il semblerait que vous vous soyez fait virer des médias mainstream et de l'armée. Que s’est-il passé?


Régis Le Sommier: Mon prochain livre abordera justement tous les petits secrets d'une carrière de reporter et ce qui se passe réellement quand on est sur le terrain. Ainsi que ce qui se passe quand on n'y est plus, mais qu'on parle de vous, qu'on vous juge. Toutes les petites mésaventures qui ont pu m'arriver parfois. Celles-ci ne sont pas les plus graves.


Je ne sais pas si on peut me dire «viré des médias mainstream», mais je me souviens d’une date en particulier: la veille de Noël 2022. C’est la dernière fois que j'ai participé à l'émission Les informés sur France Info. Je n'étais pas un régulier, mais j’y suis allé à l'époque où Olivier Delagarde présentait aux côtés d’autres animateurs. À l'époque où je travaillais à Paris Match, j'allais régulièrement sur France Culture, j’étais souvent invité sur France 24 aussi. Je participais à l'émission de François Picard en anglais, qui s'appelait The World this week. J'étais assez régulier dans ces émissions.


Mais, depuis cette époque-là, je n'ai plus jamais été réinvité sur aucun média de service public.


Cela aurait-il un rapport avec la guerre en Ukraine?


Oui, je pense. Mais il me paraît assez étrange, parce que la guerre en Ukraine a commencé en février 2022. Je m’étais déjà rendu dans un premier temps côté ukrainien et dans un second temps côté russe. Je ne sais pas ce qui s'est passé exactement pour que, à partir de ce moment-là, je ne sois plus invité.


Avec Omerta et mon passage sur RT France, on m’avait assez aisément rangé dans un camp. Il ne fallait absolument pas entendre ce qu'il avait à dire. Éviter qu'on parle de certaines choses. Il y a toujours une partie idéologique dans les guerres et on a besoin que les journalistes s'alignent comme des soldats, le petit doigt sur la couture du pantalon. Il y avait des choses à ne pas dire, des endroits où il ne fallait pas aller. En l'occurrence, je pense que ce qu'on ne m'a pas pardonné, c'est d'aller couvrir la guerre en Ukraine du côté russe.


«Le journalisme n’est bien souvent plus l’apanage de ceux qui vont sur le terrain»

Dans ma carrière, j’ai toujours essayé – autant que faire se peut – de couvrir la guerre des deux côtés, de pouvoir avoir les deux points de vue. Ou de participer à des débats, comme je l’ai fait récemment avec un autre reporter qui, lui, revenait d’Ukraine, alors que je revenais de Russie. Ça me paraît fabuleusement intéressant de pouvoir échanger les expériences. Malheureusement, ce genre de débat n’existe quasiment pas. Pourtant, cela me paraîtrait assez riche d’un point de vue journalistique et pas du tout apologétique pour un camp ou un autre. Au contraire, cela permettrait de comparer les états d'esprit chez les Russes et les Ukrainiens, et de voir comment ils se font la guerre, en racontant des anecdotes vécues.


Le problème aujourd'hui, c'est que les anecdotes vécues, le terrain, même simplement le fait d'aller tendre un micro à des gens n'ont plus vraiment d'intérêt si ça ne vient pas sous-tendre une démonstration. Souvent, je me retrouve sur des plateaux télé où les gens ne conçoivent même pas ce qu’est vraiment le reportage. C'est-à-dire, le théâtre de guerre dans lequel je me suis retrouvé récemment au Liban, par exemple. J’explique ce que j’y ai vécu, ce qu’il s’y passe, mais c’est tellement éloigné de leur univers que, finalement, cela les indiffère. Il est assez terrifiant de voir que le journalisme, aujourd'hui, n’est bien souvent plus l’apanage de ceux qui vont sur le terrain.


J'en profite pour vous signaler que L’Impertinent organise des débats et cela a été le cas notamment sur la guerre en Ukraine. Vous dites qu'on ne vous a pas pardonné d'être allé en Russie, mais on avait pourtant fini par vous pardonner votre interview d’Assad, en 2014, pour laquelle vous aviez été trainé dans la boue et même comparé à l’intervieweur d’Hitler dans Le Monde?


Oui, d'ailleurs on avait demandé et obtenu un droit de réponse pour expliquer que ces qualificatifs étaient ignobles et qu'il n'y avait absolument rien d'apologétique dans mon interview d'Assad. Mais elle m’a effectivement été reprochée.


Si Le Monde avait décroché cette interview, elle aurait été inscrite parmi les monuments du journalisme. On aurait dit que, pour combattre l’ennemi, il faut le comprendre, donc lui tendre un micro. Mais comme c'était Paris Match et moi-même et que je n'étais pas attendu au tournant, on m’en a grandement voulu. J’ai eu l'impression de briser les prérogatives d'une petite caste de journalistes que ça embêtait beaucoup que ce soit moi qui sois allé l’interviewer. À l’époque, ils ont préféré se liguer avec les autorités politiques et, en l'occurrence, le Quai d’Orsay, pour torpiller mon interview et me traîner dans la boue.


D’autant que Laurent Fabius était vert de rage de voir celui qu'il avait désigné comme son ennemi personnel – celui qui n’aurait «pas mérité de naître», selon ses propres termes – dans Paris Match. Le Monde, constitué de courtisans toujours très proches du pouvoir, a servi de courroie de transmission à l’ire des gouvernants de voir qu’Assad avait eu quatre pages dans Match.


On s’est donc attaqué au messager. Pourtant, Paris Match n'était pas encore dans le giron de Bolloré, à cette époque-là?


Non, il était dans le giron de Lagardère. Peut-être qu’aujourd’hui, on dirait que Bolloré est pro-Assad ou pro-russe.


Au moment de la sortie d’Omerta, Libération nous a fait un très bel article pour nous qualifier de prorusses et d’extrême droite, alors que le média n’était pas encore sorti. Nous n'avions rien produit, qu’on était déjà accusés par association. On n’a pas laissé passer ça.


«Les journalistes d'aujourd'hui sont spécialisés dans la morale, dans l’opinion»

Ces gens-là sont des flics du pouvoir qui n'ont plus qu'une capacité de nuisance. Ils produisent très peu de journalisme en tant que tel. Ils sont spécialisés dans la morale, dans l’opinion. Ce ne sont plus eux qui ont le vent en poupe.


À une certaine époque, un papier à charge tel que celui de Libération m’aurait beaucoup gêné. Aujourd’hui, c’est plutôt une médaille. Ce qui est très intéressant, c’est que mon interview d'Assad avait été largement analysée et commentée aux États-Unis, sans que jamais les journalistes ne me reprochent d’être allé lui parler. Il n’y a qu’en France qu’on voit cela. Je dis toujours à mes étudiants en journalisme qu’il ne doit y avoir aucun endroit au monde où vous devez vous interdire d'aller, ni aucune personne à qui vous ne devez pas parler: il faut être curieux jusqu'au bout. Il faut ouvrir la porte, il faut sortir des micros. C'est absolument indispensable. Sinon, vous n'aurez qu'une vision des choses et pas forcément la bonne d'ailleurs.


Vous enseignez toujours en école de journalisme, pensez-vous vraiment que le journalisme s’apprenne sur les bancs de l'école?


Non, je leur dis que le photojournalisme ou le grand reportage commence au coin de la rue. Il n'y a pas besoin de traverser les mers pour aller parler de peuples qui souffrent. Il y a suffisamment de gens qui souffrent en France pour raconter et pour essayer d'expliquer ce qui se passe. Le mouvement des Gilets jaunes, par exemple, a été fantastique pour la formation au reportage. Là, il y avait de l'action. Un vrai mouvement social de fond, une vraie histoire de détresse. Il fallait sonder un peu et on arrivait avec de très beaux portraits humains.


Quand j'étais à Paris Match, les rédacteurs en chef du début, dans les années 1990, détestaient voir les reporters trainer à la rédaction. Pour eux, le plus de temps passé dehors, le mieux c'était pour le journal. Ça, c'était la mentalité d'avant. Aujourd'hui, on a un peu tendance à être devant des écrans et à reproduire ce que d'autres ont fait.


Mais au-delà de ça, j'ai l'impression aussi que l'école brise l’esprit critique. Cela donne des journalistes uniformes, qui pensent tous la même chose et qui viennent tous des mêmes milieux. On le voit dans notre service public, par exemple.


Oui, c'est possible.


Vous avez interviewé Bush, Obama, Colin Powel, Donald Rumsfeld, Bachar el-Assad, Sergeï Lavrov… ressort-on de ces interviews différents?


Oui. J’ai d’ailleurs un souvenir précis de Georges Bush, à la Maison Blanche. C'était la première interview qu’il donnait à la presse française, après le début de la guerre en Irak. On était en mai 2004. Il y avait une brouille énorme entre Jacques Chirac et le président américain, c’était un moment extrêmement tendu, donc j'étais attendu au tournant.


Quand j’arrive devant lui, je n’ai pas le temps de dire une parole que Bush se penche vers moi et me demande mon nom. Je le trouve très sympa, alors l’ambiance se détend. On fait des photos et puis il me présente Condoleezza Rice, comme la femme la plus puissante du monde. J’ai bien senti que ça l’agaçait, mais qu’elle donnait le change. Elle était consternée de cet humour potache et un peu sexiste.


«Cela m'a fait du bien de me retrouver tout à coup face à la réalité de la rue»

J’ai demandé à Georges Bush s’il comptait inviter Jacques Chirac dans son ranch du Texas. Il a répondu qu’il pouvait venir tâter le cul des magnifiques vaches texanes. Chirac s’était ensuite senti obligé de répondre à cette interview en vantant les mérites des vaches de Corrèze. Tout à coup, la vache était devenue un élément dans la dispute entre les Français et les Américains.


Est-ce que j’en suis sorti différent? Quand j'ai quitté la Maison-Blanche, je me suis assis sur un banc à l’extérieur, pour respirer. Et un clochard est venu s’asseoir à côté de moi. On a discuté un peu. Cela m’a immédiatement remis les pieds sur terre, ça m’a fait du bien de redescendre et de me retrouver tout à coup face à la réalité de la rue.


Pouvez-vous nous donner des exemples de «médias mensonges», selon l’expression chère à Michel Collon? De différences entre ce que vous avez vu sur le terrain et ce qui était rapporté dans les médias?


Aujourd’hui, les deux tiers des médias ne vont jamais sur le terrain. Quand ils consultent quelqu'un qui y est, ce que retransmet cette personne n'est pas la substantifique moelle de ce qu'il vit ou de ce qu'il voit autour de lui. On va lui demander un travail d'analyse. L'envoyé spécial ne fait que répéter, tout en étant sur place, ce que l'on sait déjà.


À mon avis, ce n’est pas une question de médias mensonges, c'est une question de narration. Soit on adhère à cette narration, soit on n'y adhère pas. On parlait tout à l'heure de mon absence des médias mainstream: je crois que mon gros problème est que je n'adhère pas à une narration imposée sur un conflit. J'ai toujours essayé de chercher au-delà, d’essayer de m'interroger sur l'autre.


«Mon job à moi, c'est d’essayer de raconter ou d'expliquer ce qu'il y a dans la tête du mec en face»

On me dit spécialisé dans la défense des indéfendables, mais mon job à moi, c'est d’essayer de raconter ou d'expliquer ce qu'il y a dans la tête du mec en face et pourquoi il agit comme il agit. Ce faisant, je suis bien obligé, non pas d'adhérer à son point de vue, mais d'imaginer comment les causalités s'articulent chez lui. C'est bien plus intéressant que de rester dans l’admonestation ou dans la délation.


L’autre jour, j'étais sur CNews, face à Arno Klarsfeld. Il a ses points de vue, qui sont contestables, les miens peuvent l'être aussi, mais je ne peux pas dire qu'il fasse du reportage. Quand il analyse l'Iran, il ne voit que le nucléaire, que la menace sur Israël… ces paramètres l'empêchent d'essayer de comprendre ce qui se passe en Iran, de comprendre cette guerre.


Ne pas voir autre chose, c'est ne pas pouvoir expliquer pourquoi l'Iran résiste et a résisté autant qu'il le fait aujourd'hui. Pourquoi l'Iran a été capable de mettre en échec Israël et les États-Unis. Peut-être pas définitivement, mais en tout cas de façon suffisamment sérieuse pour causer un chaos dans l'économie mondiale.


Dans votre dernier livre, Qui est le diable, l’autre ou l'Occident?, publié aux éditions Max Milo l'année dernière, vous écrivez: «Le véritable danger pour notre pays, c'est l'islam radical, tout le reste est là pour détourner l’attention». Est-ce que vous le pensez toujours à l'heure actuelle? Et n’est-ce pas un peu facile comme conclusion?


Il suffit de regarder en termes du nombre de victimes d'attentats. Dans les 20 dernières années, je ne suis pas sûr que des attentats aient causé autant de morts que ceux perpétrés par les différents groupes de l'islam radical. Je pense notamment au Bataclan. Tout ce qui s'est passé depuis les époques de la montée en puissance de l'État islamique, à la fois quand il avait une emprise territoriale dans la zone syro-iraquienne, ou une fois qu'il a été vaincu, ceux qui ont repris son message.


«À force de désigner des diables, on ignore si on ne l’est pas devenus nous-mêmes»

On accumule quand même beaucoup de morts. La menace de l'islam radical reste quand même, à mon avis, quelque chose d'extrêmement préoccupant pour nos sociétés. Et pour moi, c'est toujours un vrai danger. Il y en a d'autres, mais celui-là est particulièrement mortel puisque, dans sa vision des choses il y a la mort, le fait d'exécuter les infidèles… On retrouve ça de façon constante un peu partout. Avec beaucoup de victimes au final, dont souvent les musulmans.


Mais si on remonte aux causes et aux racines du terrorisme, le danger ne vient-il pas plutôt des États-Unis, comme on en a l’exemple flagrant aujourd’hui?


Vous mettez le doigt sur un problème que j'ai soulevé et qui est consubstantiel du titre de mon livre: à force de désigner des diables, on ignore si on ne l’est pas devenus nous-mêmes.


Pour rester dans l'épisode iranien contemporain, ce qui a unifié la classe politique et les religieux en Iran, en 1979, ce qui a consacré le retour et la victoire de Khomeini et l'arrivée au pouvoir des mollahs, c'est l'exaspération de la société iranienne autour du renversement du premier ministre Mossadegh en 1953. Coup d'État fomenté par la CIA pour mettre le shah au pouvoir et essayer d'avoir un monarque à sa solde. Ce sont donc des opérations orchestrées par le MI6 britannique et la CIA pour intervenir directement dans les affaires intérieures de l'Iran, qui ont eu pour conséquences cette arrivée au pouvoir de la république islamique, dont on voit l’héritage aujourd'hui.


«On vit toujours les conséquences d'opérations orchestrées par les États-Unis et ce n'est jamais eux qui paient les pots cassés»

Ces manipulations, le fait de jouer sur le religieux, c'est ce qu'ont commencé à faire les Américains avec ceux qu'on appelait à l'époque les Moudjahidines, ancêtres des talibans. Les armer contre les Russes était une manière de sous-traiter la guerre à des éléments radicaux. Les États-Unis continuent d'opérer comme ça. L'arrivée d’Ahmed al-Charaa à la tête du pouvoir en Syrie est une opération pilotée par la Turquie et l'Occident, de façon à régler son compte définitivement à Bachar el-Assad. Quitte à mettre un ancien de Daesh à Damas, avec les conséquences que cela peut avoir sur la région. À mon avis, on n'en a pas fini.


Oui, il y a toujours cette manipulation du religieux à des fins politiques, dont le terrorisme est un message. On vit toujours les conséquences d'opérations orchestrées par les États-Unis et ce n'est jamais eux qui paient les pots cassés. Ils n’ont pas de crise migratoire, ni de terrorisme directement sur leur sol, même si Daesh a été capable de fomenter des attentats auprès de minorités installées aux États-Unis. C'est une question qu'il faut se poser et cette manipulation des extrêmes représente effectivement un danger.


Vous dites aussi dans votre livre que le journalisme est remplacé par la communication de guerre. Comment expliquer le crédit accordé par les médias à l’armée israélienne? Vous qui êtes souvent sur CNews, vous y êtes souvent confronté.


C’est valable aussi sur les autres antennes: les officiels israéliens sont omniprésents, que ce soit le porte-parole de Tsahal ou l'ambassadeur d'Israël en France. On voit assez peu l'ambassadeur du Liban, encore moins celui d'Iran. Comment l'expliquer? Malheureusement, à mon sens, toujours par le suivi d'une narration dans laquelle l’agresseur se fait passer pour la victime.


«L'arrivée au pouvoir de la république islamique en Iran est la conséquence d'opérations du MI6 britannique et de la CIA»

En l'occurrence et au vu des éléments dont nous disposons, je doute que les deux guerres menées par Israël seul, puis avec les États-Unis contre l'Iran répondaient à un danger imminent que l'Iran possède la bombe atomique. Ni même à une menace d'attaque de l’Iran sur Israël et sur les États-Unis. Ce qui semble être démontré aujourd'hui, c'est qu’il s’agit plutôt des intentions du gouvernement Netanyahou d’affaiblir l’Iran, troisième étage de la fusée, après avoir terminé les opérations majeures du Hamas à Gaza et neutralisé en partie le Hezbollah au Liban.


Le but affiché d'Israël, qui est beaucoup plus clair d'ailleurs que celui des États-Unis dans cette histoire, était de rendre l'Iran moins fort, en tout cas de le cornaquer, quitte à le disloquer en plusieurs puissances. Le bonheur et la démocratie en Iran ne font pas partie de leurs priorités. L’objectif d’Israël, comme souvent dans son histoire, est de rester dans une forme de guerre larvée permanente. C’est un État qui s’est fondé sur la guerre et qui continue d'exister dessus.


En Occident, on est assez indulgents – sans doute pour des raisons de culpabilité historique – vis-à-vis d'Israël. Mais comment se fait-il que les musulmans n'aient pas «le droit» de convoquer la colonisation, quand Israël a «le droit» de convoquer la Shoah à tout bout de champ?


Les musulmans convoquent parfois la colonisation. L’Algérie vit très bien sur ce sentiment. Quand vous lisez la presse algérienne, vous avez l'impression que la guerre d'Algérie n'est toujours pas terminée. Le pouvoir algérien tient sur cette idée de demander des réparations aux Français.


Oui mais la France ne joue pas le jeu, contrairement à celui d’Israël.


Oui, il y a parfois des traitements disproportionnés, mais sur l'histoire du colonialisme, je pense que ce n’est pas le cas. La France insoumise, par exemple, joue du néocolonialisme, en tout cas le dénonce de façon à susciter un réveil de masse issu de l’immigration en sa faveur et contre la France. Qui joue la carte du pays d'origine de la personne qui vient s'installer ici, de façon à créer un ressentiment vis-à-vis du pays d'accueil. C’est aussi une manière de jouer sur les craintes et le sentiment de culpabilité des Français vis-à-vis de leur passé colonial. Ce paramètre est assez fréquent.


Pour revenir à votre livre, sorti l’année dernière donc, vous y êtes plutôt optimiste vis-à-vis de Donald Trump. Est-ce toujours d’actualité?


Je reconnais à Trump d'avoir, à mon avis, tué l'idéologie wokiste, ou en tout cas de l'avoir vraiment très malmenée. C'était nécessaire, parce qu'on atteignait des sommets d'absurde et de dislocations souhaitées des sociétés occidentales. Il y a eu une forme de prise de conscience qui dépasse largement Trump.


Pour le moment, il est encore difficile de dire si le problème de Trump est de nature psychiatrique. Sans doute, c’est en tout cas ce que tendent à montrer certains éléments de sa personnalité, mais je ne suis pas spécialiste. Quand on suit Trump tous les jours, quand on observe sa façon de se comporter, des constantes apparaissent: il a des ennemis désignés, il déteste l'Europe, il passe son temps à donner des coups de bâton aux Européens, il a des lubies, des obsessions, comme le Groenland. Vous verrez qu’il y reviendra.


«L’objectif d’Israël, comme souvent dans son histoire, est de rester dans une forme de guerre larvée permanente»

Jusqu'à la guerre en Iran, Trump était défendable parce qu'on pouvait espérer qu’en dépit de ses défauts, qui étaient déjà visibles, on pouvait lui pardonner ses incohérences et l'inscrire véritablement dans un contre-courant vis-à-vis de l'exercice politique américain depuis une vingtaine d'années, qui a consisté à déclencher des guerres au bout du monde, au nom des néoconservateurs, pour asseoir la puissance des États-Unis.


Tout à coup, on était face à un personnage très fort de caractère, élu pour s'occuper des Américains et arrêter d'engager le pays dans des quêtes de démocratie ou de liberté au-delà des mers. Pour mettre un terme aux guerres ingagnables et sans fin. Jusque-là, même l'épisode Maduro lui était pardonnable, dans la mesure où il n'avait pas mis le Vénézuéla à feu et à sang, trouvant un modus vivendi avec la chaviste Delcy Rodríguez.


Comment ça se passe logistiquement et psychologiquement quand on passe d'un camp à l'autre dans la même guerre? Est-ce à ce moment-là que l'on réalise que la vérité est plurielle? Vous écrivez qu'un journaliste doit se rapprocher de la vérité, mais comment fait-on lorsqu’il y en a plusieurs?


Chercher à s’en rapprocher, cela veut dire parfois être capable de critiquer, ou du moins de ne pas conserver une opinion idyllique d'un camp qui nous inspire plus de sympathie à la base. Faire preuve de discernement. Quand on passe d'un camp à l'autre, comme je l’ai fait avec l’Ukraine et la Russie, ce qui m'a marqué, c'est la similitude de la psychologie de ses combattants. En gros, ce sont les mêmes. Ils n'ont pas la même histoire, ils sont partis sur des trajectoires différentes, mais c'est exactement le même peuple.


Il y a également des guerres dans lesquelles les adversaires n'ont rien à voir. Quand je couvrais l’Irak, par exemple, on se retrouvait avec des Américains qui ne connaissaient rien de la culture des gens qu'ils occupaient. Là survient un apprentissage qui se fait parfois dans la douleur. Une méfiance supplémentaire. On est presque face à deux civilisations.


Dans ce cas-là, je n'ai pas pu aller du côté de l'insurrection armée aux mains d’Al-Qaïda, puis de Daesh. Il est très difficile d'aller enquêter sur place, c'est quasiment impossible.


Essayer de ramener ça à l'appréciation humaine, c'est ce qui m’intéresse et me motive. Comment les petites histoires des gens rencontrés dans les guerres peuvent raconter la grande. J’ignore si c’est un exercice de recherche de la vérité stricto sensu, mais quand quelqu’un a tout perdu ou est en passe de tout perdre, il vous dit souvent les choses sans filtre. Il ne triche pas, il n’a rien à vous vendre, il est dans un mode de survie.


Quand j'étais à Mossoul, par exemple, je suivais une unité d'élite de l'armée irakienne qui s'appelait la Golden Division, qui allait à l’assaut des quartiers. Il y avait une phase de combat très intensive avec Daesh, qui souvent ciblait nos véhicules avec des RPG, tout un type d'armements légers. On progressait dans le quartier en éliminant les combattants de Daesh les uns après les autres, souvent à l'aide d'un sniper placé sur un toit. Les gens de Daesh nous balançaient des roquettes du haut des toits. Ce fut parmi les moments de combat les plus intenses que j'ai connu.


Nous voyant arriver, les habitants nous faisaient des signes depuis leur porte ou venaient vers nous en demandant des cigarettes. On pensait que c’était parce qu’ils en avaient été privés sous Daech, où la cigarette était interdite. On a fini par comprendre que c’était pour éviter d’être confondus avec des soldats de Daech qui, eux, ne fumaient pas.


«Les civils qui se trouvent d'un côté ne l’ont pas choisi»

Aller à la rencontre des habitants pour chercher à les comprendre fait partie des grands enseignements que permet le fait d’aller voir de «l’autre côté» dans ce genre de conflit. Dans les médias, on parle de «la zone sunnite», ou de «la zone contrôlée par les forces telle et telle»… Lorsque l’on se rend sur place, on s’aperçoit qu’il n’y a ni banderole, ni types armés, mais des gens qui adoptent ce qu’on appelle une stratégie de survie.


Bien souvent, les civils qui se trouvent d'un côté ne l’ont pas choisi et ne sont pas nécessairement des partisans de la zone qu’on leur attribue sur les plateaux télé. Bien souvent, ce sont des gens qui essayent juste de vivre, d'amener leurs enfants à l'école en faisant en sorte qu’ils en reviennent vivants, d'aller eux-mêmes au marché. Et quand ces conditions sont à peu près respectées, ils n’en demandent pas plus à l'existence. Ils ne sont ni pro-machin, ni pro-truc. Ils ont tout simplement l'inconvénient ou l'avantage de vivre dans la zone de machin ou de truc. Cela change complètement la vision que l'on peut plaquer sur un pays, en le percevant comme uniforme, comme on peut le voir sur les chaînes d'info en continu.


L’humanité ne fonctionne pas du tout comme ça. Elle fonctionne dans un mode de survie. L'idée est de protéger sa famille, d'élever ses enfants et ensuite de mourir le plus tranquillement possible.


Omerta, votre nouveau média, a été fondé et financé par Charles d'Anjou, un homme d'affaires basé à Moscou, ancien conseiller d'un colonel du FSB. Craignez-vous qu’Omerta ou vous-même fassiez l’objet de sanctions pour propagande prorusse, à l’image de Xavier Moreau, Jacques Baud et Nathalie Yamb, pour ne citer qu’eux?

 

Je ne vais pas répondre pour Charles d'Anjou. Ce que je sais, c'est que nous travaillons ensemble depuis quatre ans et que je n'ai jamais noté chez lui la moindre influence de Moscou. Il a fait sa fortune personnelle dans la sécurité et l'accompagnement des sociétés bien au-delà de la Russie. Il a travaillé aussi en Ukraine, au Kazakhstan, en Roumanie… sur des jobs assez classiques d'accompagnement de sociétés dans des pays à risques, ou dans des pays où l'implantation est compliquée.


Comme il avait servi de fixeur pour TF1 pendant la bataille de Marioupol, il s’est pris de passion pour le journalisme et m’a proposé de fonder Omerta, pour couvrir les différents conflits.


À l'époque, je sortais d’un passage de six mois chez RT France, qui s’est terminé par la fermeture de la chaine. Là encore, je n’y étais pas pour faire la propagande des Russes, c’était tout simplement un job. Je précise d’ailleurs que toutes les figures du monde politique français, quel que soit le parti, passaient chez RT. Cela ne posait aucun problème à personne, en dehors peut-être du parti présidentiel, à cause du contentieux entre Poutine et Macron. RT France était blacklisée.


J’ai passé 27 ans à Paris Match – la moitié de ma vie – et six mois chez RT. Malgré tout, on me colle une étiquette prorusse. C’est ridicule, parce que le gros de ma carrière s’est faite au Moyen-Orient. Je parle principalement de mes expériences en Irak, en Syrie, en Libye ou en Afghanistan, alors que ma connaissance de la Russie est très récente, ce n’est pas ma spécialité. Je n’y ai fait que quelques reportages.


«Le fait de poser un orteil en Russie, à plus de 50 ans, fait de moi un agent de Poutine»

Pour vous donner un exemple: je me trouvais avec les talibans aux portes de Kaboul, au moment où ils ont reconquis le pouvoir, en août 2021. Quand j'ai proposé et réalisé ces reportages dans Paris Match ou pour un documentaire sur Canal +, personne ne m'a accusé de faire la propagande des talibans. Pourtant, c'étaient des gens qui ont tué des Français et des Américains. C'est un des groupes terroristes les plus meurtriers en termes d'ancienneté de l'histoire du terrorisme. Ils ont tué des milliers de gens.


Le fait de poser un orteil en Russie, à plus de 50 ans, fait de moi un agent de Poutine. Tout cela est grotesque. Je suis rempli de colère envers les gens qui me font ces procès-là et qui ont complètement zappé toute la partie américaine. J'ai été correspondant de Paris Match aux États-Unis pendant dix ans, j'ai deux enfants franco-américains qui habitent en Californie. J'ai interviewé Obama et Bush, j'ai écrit un livre sur l'ancien patron de la CIA David Petraeus… tout ça a été mis sous silence pour me faire passer pour un mec acoquiné au gouvernement russe.


Dans 20 ans, quand on écrira l’histoire du journalisme français du début du 21ᵉ siècle, quelle sera, selon vous, la faute collective dont la profession devra répondre?


D’avoir abandonné, comme disait Jean-Paul II pour les catholiques, la promesse de son baptême. Je pense que le journalisme s'est fait gangrener par la communication, par le commentaire, par l'analyse, au détriment de l'expérience de terrain. Même quand on est sur une scène de guerre, on a tendance à scénariser les choses. Je regrette que beaucoup trop de journalistes deviennent des acteurs. Ils mettent un casque, un gilet pare-balles et ils jouent une scène devant un décor. Cela me dérange beaucoup.


«On vous dit ce qu'il va se passer et si vous n'adhérez pas, vous êtes un complotiste»

Je préfère le documentaire, aller parler aux gens. Apparaître de temps en temps, mais quand c’est justifié. Pour résumer, je dirais que le journalisme a oublié son sujet. Ce pourquoi il était fait. Au détriment de l’apparence et des narrations imposées. On vous dit ce qu'il va se passer et si vous n'adhérez pas, vous êtes un complotiste. A contrario, si vous adhérez, tout va bien pour vous et vous retrouverez votre rond de serviette sur LCI ad vitam aeternam.


N’être plus en recherche de la vérité, mais d’éléments qui viendront conforter des certitudes?


Oui et surtout à retrouver sa place, parce qu'on craint d'être dénoncés. Il y a aussi un véritable climat de terreur dans cette profession. Un autre problème: les médias sont dirigés par des hommes d’affaires qui ont d'autres intérêts. Pour qui une pensée critique peut être jugée comme néfaste, au détriment du journaliste qui la professe.

Commentaires


Pop Up Trigger
00:00 / 01:04
L'Impertinent - Logo

Pour ne manquer aucun article, inscrivez-vous aux alertes de publication, c'est gratuit:

Merci pour votre envoi !

Faire un don

IBAN : CH52 0900 0000 1555 3871 0

Lausanne, VD

  • Instagram
  • Facebook
  • X
  • Youtube

© 2020 L'Impertinent est un média indépendant qui remet l'information au service du public - Politique de confidentialité

L’Impertinent est un média indépendant parce que la presse libre ne peut survivre sans une presse libre et indépendante, affranchie des logiques économiques, politiques et industrielles qui fragilisent aujourd’hui l’indépendance des médias. À l’heure de la concentration des médias, du contrôle des médias et d’une censure parfois invisible mais bien réelle, nous revendiquons un journalisme indépendant fondé sur le journalisme d’investigation, la presse d’investigation et des enquêtes journalistiques exigeantes. Nous travaillons pour produire une information libre, utile, contextualisée, destinée à éclairer l’opinion publique et à renforcer la qualité du débat public. Nos éditoriaux, notre éditorial et notre ligne éditoriale assument un esprit critique sans concession, dans le respect du secret des sources, de la transparence et de la liberté de la presse. Porté par des journalistes d’investigation et des reporters, L’Impertinent s’inscrit dans la presse alternative et les médias alternatifs, convaincu que le quatrième pouvoir et le pouvoir de la presse sont essentiels à la compréhension de l’information politique, à la défense du pluralisme de l’information et à la préservation de la pluralité des médias, face aux limites croissantes des médias traditionnels et à la censure médiatique sur l'investigation et le reportage. Seuls les médias indépendants peuvent être garants d'une presse indépendante, de l'indépendance de la presse et de l'indépendance des médias. Il en va de la liberté des médias.

bottom of page